Les montagnes qui marchent : la littérature pour redresser l’histoire – Par Samir Belahsen

Les montagnes qui marchent : la littérature pour redresser l’histoire – Par Samir Belahsen

Cible d’une propagande franquiste cynique, enrôlé par l’occupant, séduit par de fausses promesses, une solde, du pain pour sa famille, des terres à son retour, le soldat maure s’est retrouvé chair à canon coupable d’une guerre qui n’était pas la sienne

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Le roman de Youssef El Maimouni, « Quand les montagnes marcheront », traduit à l’arabe par Abdelkader Chaoui, ravive la mémoire des Marocains enrôlés dans les troupes de Franco. Elle s’inscrit dans une littérature entre Maroc et Espagne qui explore les blessures de l’histoire, l’exil et les discriminations, tout en rapprochant les mémoires des deux rives, relève Samir Belhasen. Dans ce roman, Youssef El Maimouni projette une autre lumière sur les ‘’Moros de Franco’’ que celle obscure qui a nourri l’imaginaire espagnol.

 

Samir Belahsen

« Qu’est-ce que la littérature ? Des mots qui créent un lien. »

Éric Boury, traducteur et écrivain.

L’histoire des nations se construit souvent au croisement des frontières et des ponts, des traités et des intérêts, des dialogues comme des silences. Le Maroc et l’Espagne, séparés par à peine quatorze kilomètres d’eau, sont pourtant liés par des siècles de destins entremêlés. Mais leurs mémoires demeurent profondément marquées par des zones d’ombre.

Depuis quelques années, c’est par la fiction que la lumière semble jaillir. Le paysage littéraire transfrontalier est en effet porté par une nouvelle génération d’écrivains bilingues ou issus de la diaspora marocaine.

Au cœur de cette actualité culturelle figure la traduction en arabe du roman de Youssef El Maimouni, Cuando los montes caminen « Quand les montagnes marcheront », réalisée par l’écrivain Abdelkader Chaoui sous le titre وتسير الجبال سيرا   et publiée aux Éditions Le Fennec.

La chair à canon de Franco

Chaque année, de nombreux romans, essais et films reviennent sur la guerre civile espagnole (1936-1939), un conflit dont les blessures continuent de traverser la société péninsulaire. Pourtant, l’un des acteurs majeurs de cette tragédie est resté longtemps invisible, ou réduit à quelques stéréotypes : le soldat marocain.

Ils étaient près de 80 000 hommes, originaires pour l’essentiel du Rif, alors placé sous « protectorat » espagnol.

Enrôlés dans les troupes nationalistes du général Franco, ils ont participé à une guerre qui ne leur appartenait pas.

Youssef El Maimouni affronte ainsi un tabou historique. Son roman met au jour une manipulation tragique. Yusuf, adolescent rifain, est arraché à son village accablé par la misère, la sécheresse et l’occupation.

Séduit par de fausses promesses, une solde, du pain pour sa famille, des terres à son retour. Il était également la cible d’une propagande cynique, le franquisme lui présente le combat contre les républicains espagnols comme une guerre sainte dirigée contre les « rouges athées ».

De l’autre côté du détroit, la réalité dissipe rapidement les illusions. Sur les fronts sanglants, de Badajoz à Tolède, Yusuf comprend qu’il n’est qu’une « chair à canon » au service d’un conflit étranger à sa cause.

El Maimouni, dans sa version arabe magnifiée par Chaoui, dépeint un paradoxe cruel. Les soldats marocains, que l’on désignait sous le nom de Regulares, étaient célébrés pour leur courage militaire, mais ils subissaient le racisme systémique, le mépris et une altérité radicale de la part de leurs propres officiers comme d’une partie de la société espagnole.

En donnant à ces hommes une voix, une intériorité poétique et pleine humanité, l’auteur refuse toute lecture manichéenne. Ils ne sont ni les « barbares » que dénonçait la propagande républicaine, ni les soldats de la croisade glorifiés par le franquisme. Ils sont surtout des êtres humains ordinaires, broyés par les rouages de la grande Histoire.

Le passeur de mémoires

La sensibilité d’Abdelkader Chaoui, ancien prisonnier politique durant les années de plomb au Maroc et romancier majeur, lui permet de saisir avec justesse et sensibilité les traumatismes de l’enfermement, de l’exil et des non-dits historiques. Lui-même connaît, douloureusement, ce que signifie être broyé par la grande Histoire.

En réécrivant El Maimouni en langue arabe, Chaoui accomplit un véritable acte de rapatriement mémoriel. Il permet au lecteur arabe de se réapproprier une page douloureuse et longtemps occultée de son histoire. Ce dialogue entre les deux langues et les deux rives est, à ce titre, profondément signifiant.

Une trilogie de la discrimination

Le projet romanesque d’El Maimouni s’inscrit dans une trilogie consacrée aux fractures sociales et aux discriminations à travers le temps. Cuando los montes caminen n’en constitue que la première pierre.

Le second volet, Nadie salva a las rosas « Personne ne sauve les roses », est un thriller social ancré dans le présent, entre Casablanca et Barcelone. Il explore la marginalité urbaine, le déracinement contemporain et les difficultés de l’intégration en Espagne.

Son dernier roman, écrit en catalan, Què en diré del dia d’avui « Que dirai-je de la journée d’aujourd’hui », pose quant à lui une question essentielle : peut-on séparer l’œuvre d’art de son auteur ?

Une littérature maroco-espagnole en marche

Youssef El Maimouni s’inscrit dans un mouvement littéraire qui bouscule les lettres espagnoles et catalanes : celui d’une génération issue de l’immigration marocaine.

Najat El Hachmi y occupe une place pionnière. Son roman, Le Dernier Patriarche, explore avec force les dynamiques familiales, le machisme traditionnel, le choc culturel et le combat des femmes pour leur émancipation au sein de la communauté rifaine immigrée.

Mohamed El Morabet, dans Un solar abandonado, mêle souvenirs d’enfance dans le Rif et quête d’une identité plurielle.

Laila Karrouch, avec son récit autobiographique De Nador à Vic, demeure une référence incontournable sur les défis et les réussites de l’intégration des jeunes issus de cultures multiples.

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Cette vague contemporaine s’appuie sur un héritage plus ancien, celui des pionniers de la littérature marocaine d’expression espagnole, à l’image du groupe « Generación de los 90 » la génération des années 90, composé d’écrivains et de poètes marocains tels que :

Mohamed Mamoun Taha, connu sous le pseudonyme de « Momata » (1927-2002), natif de Ksar Kebir ; Mohamed Lahchiri (1950) natif de Sebta et Mohamed Bouissef Rekab (1948). Il y avait aussi Feu Said Jedidi (1947-2025); Mohamed Akalay ; Feu Khalil Tribak (poète) ; Abderrahmne Fathi et bien d’autres.

Ces intellectuels du Nord du Maroc, qui ont choisi le castillan, langue de l’ancien colonisateur, ou parfois le catalan, racontent les blessures de la colonisation, le métissage culturel et les espoirs souvent déçus de l’intégration.

Dans le climat actuel de tensions politiques, il convient également de rappeler la figure de Juan Goytisolo (1931-2017), grand écrivain espagnol fasciné par le Maroc. Héritier de la culture arabo-andalouse et figure majeure de l’antifranquisme, il a inscrit la culture marocaine au cœur de la littérature ibérique. Il a choisi de vivre et de mourir à Marrakech. (Nous lui consacrerons une prochaine chronique d’une série dédiée à ces passeurs de culture.)

La littérature comme pont et espace de vérité

Le roman de Youssef El Maimouni, sublimé par la traduction d’Abdelkader Chaoui, nous rappelle que la littérature possède un pouvoir singulier : celui de soigner les mémoires blessées.

Tous ces auteurs, et les traducteurs qui les font circuler d’une rive à l’autre, obligent le Maroc et l’Espagne à se regarder en face, dans toute leur complexité, leur douleur, mais aussi leur indéniable fraternité.

C’est pourquoi il faut appeler de nos vœux que les Chaoui, Lahchiri, Rajae Boumediane Metni, Akhrif, Bendriss, Limami et tant d’autres poursuivent leur œuvre de traduction et de transmission.

Chaque traduction est un pont jeté entre deux mémoires.

Sur le territoire de la littérature, les montagnes accepteraient enfin de marcher ensemble.