Le « hammam », hier et aujourd'hui – Par Abdesslam Benabdelali

Le « hammam », hier et aujourd'hui – Par Abdesslam Benabdelali

Autrefois, aller au hammam comportait « un peu de mort » — non seulement par l'épuisement et l'impuissance que l'on ressentait (…), mais aussi par ce que le hammam, avec les ombres des corps qui s'y mouvaient sans distinction de vêtement ni d'apparence, évoquait comme mimique du Jour de la Résurrection

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Lieu de purification plongé dans les vapeurs enveloppées d’une lumière tamisée, le hammam a changé de visage et de fonction. Le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume, explore cette transformation qui dépasse les usages et les apparences : d’un espace chargé de symboles, où se côtoyaient la vie et la mort, le hammam est devenu un service fonctionnel, dépouillé de ses mystères et de sa dimension collective.

Abdesslam Benabdelali

« Arrêtons-nous un instant sur l’opposition qui apparait entre les deux intitulés : « Le Rhin » muré dans l’usine d’énergie, et « Le Rhin » titre de cette œuvre d’art qui est un hymne de Hölderlin. Mais le Rhin, répondra-t-on, demeure de toute façon le fleuve du paysage. Soit, mais comment le demeure-t-il ? Pas autrement que comme un objet pour lequel on passe une commande, l’objet d’une visite organisée par une agence de voyages, laquelle a constitué là-bas une industrie des vacances. »

M.Heidegger

Ce qui attire sans doute le plus l'attention de celui qui se rend au hammam aujourd'hui, c'est que le hammam est devenu un maillon dans une chaîne. Il se trouve aujourd'hui, le plus souvent, à côté d'une salle de sport, d'un salon de coiffure ou d'un institut de beauté. Le hammam s'est mis à s'inscrire dans des relations, à s'intégrer dans un programme. Il est devenu partie d'un plan de consommation, partie d'un projet conçu pour répondre à la demande de clients qui le fréquentent afin de « gérer » leur corps. Le hammam n'est plus recherché dans un but de purification, mais dans le but de sculpter les corps et de les « fabriquer ».

Autrefois, le hammam se nichait dans une ruelle sombre, comme s'il n'était relié à rien, et pourtant tout le quartier gravitait autour de lui. Le hammam, comme la mosquée dont il n'était guère éloigné, se rattachait à notre vie d'ici-bas et à notre au-delà : il conservait les souvenirs de notre enfance, quand, petits, on nous permettait de pénétrer dans le monde des adultes, hommes et femmes, et d'« épier » ses secrets et ses mystères. Il assouvissait notre nostalgie de l'état prénatal, où y entrer était comme retrouver un monde perdu qui nous enveloppait d'une obscurité chaude. Cette nostalgie de notre phase fœtale n'était pas sans lien, chez nous, avec un désir de retour à la nature. Et de fait, tout dans le hammam nous ramenait à la nature, à son épanouissement et à sa générosité : le jaillissement chaud de son eau surgissant de la terre, ses seaux de bois, l'odeur du bois de chauffe qui en imprégnait les murs.

Ce retour à la naissance, à la nature et à la vie n'était pas non plus, chez nous, sans lien avec le désir d'anticiper la mort, ou du moins de la « représenter » et de la mimer. Le sentiment de frayeur, pour ne pas dire l'attente de la mort, ne nous quittait guère chaque fois que nous entrions au hammam. Autrefois, aller au hammam comportait « un peu de mort » — non seulement par l'épuisement et l'impuissance que l'on ressentait, ni seulement par le danger permanent de glisser ou de tomber dans le bassin de la source et de se brûler à la chaleur de son eau, mais aussi par ce que le hammam, avec les ombres des corps qui s'y mouvaient sans distinction de vêtement ni d'apparence, évoquait comme mimique du Jour de la Résurrection. Entrer au hammam, c'était passer dans un autre monde, dans l'Autre Monde.

Aujourd'hui, celui qui pénètre dans le hammam ne ressent plus qu'il quitte un monde pour en rejoindre un autre. Il n'est plus enveloppé par « l'obscurité chaude » à l'entrée ; c'est plutôt « l'insolence » des lumières éclatantes qui l'accueille. Le hammam moderne ne se soucie guère d'envelopper les corps nus qui s'y meuvent. Il ne se voile pas comme la nature, qui se dérobe pour mieux se révéler. Une nudité « froide ».

Plus d'obscurité chaude, plus de retour à la nature, plus d'odeur de bois qui brûle, plus d'eau jaillissant de la terre. Partout, des robinets fonctionnent sur commande, que n'importe qui peut ouvrir sans avoir besoin de l'aide d'autrui ni de partager avec eux les bienfaits de la source.

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