Culture
Lettre ouverte à Mohamed Abed Al-Jâbirî – Par Abdesslam Benabdelali
Mohamed Abed Al-Jâbirî (27 décembre 1935 - 3 mai 2010)
Dans une lettre empreinte d’affection et de désaccord intellectuel, Abdesslam Benabdelali revisite l’héritage du philosophe Mohamed Abed Al-Jâbirî. Il salue son rôle dans la démocratisation de l’accès au patrimoine arabe, tout en questionnant les limites d’un projet intellectuel dont la recherche de cohérence porte le risque d’étouffer la diversité des lectures et des interprétations.

Abdesslam Benabdelali
Cher Mohammed,
Il ne m’est pas facile de t’écrire aujourd’hui de cette manière. Tu as été pour moi bien davantage qu’un penseur dont j’aurais lu les livres, avec lequel j’aurais été d’accord ou en désaccord : tu as été comme un frère aîné, et la relation qui nous liait débordait ce que les livres peuvent contenir et ce que les discussions intellectuelles peuvent épuiser. Et pourtant, ou peut-être est-ce précisément ce qui me pousse à t’écrire, je me retrouve à revenir à tes idées, non pour les reprendre telles que tu nous les as laissées, ni pour dresser la liste de mes accords et de mes désaccords avec toi, mais pour poursuivre un dialogue dont je sais qu’il ne pourra plus avoir lieu comme autrefois et que je ne peux désormais reprendre qu’à travers ce que tu nous as légué.
Ceux qui ont écrit sur toi ont souvent repris cette formule que tu aimais employer : « J’ai pratiqué la politique dans la culture. » Ils y ont sans doute trouvé une clé pour comprendre ton parcours, ou une manière de résumer le rapport que tu as établi entre la pensée et l’action politique. Pour ma part, chaque fois que je reviens à ton œuvre, je suis tenté d’envisager ce rapport sous un autre angle : non seulement du point de vue de ce que tu voulais accomplir dans la culture, ni de ce que tu espérais obtenir politiquement par la pensée, mais aussi du point de vue de ce que ton travail a effectivement produit, des effets qu’il a engendrés, parfois au-delà même de tes intentions.
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C’est ce que j’appellerais volontiers « l’effet Al-Jâbirî». Je ne désigne pas par là l’ensemble des influences exercées par tes écrits sur leurs lecteurs, ni l’écho qu’ils ont rencontré dans les débats intellectuels et politiques. Je pense à quelque chose de plus précis : qu’est-ce qui a changé dans notre rapport au patrimoine après ton intervention ? Qu’est-ce que nous sommes devenus capables de lire, de discuter et de mettre en question grâce à la manière dont tu as rendu accessibles des textes patrimoniaux à des lecteurs qui n’avaient pas toujours les moyens d’y accéder ? Manière que je qualifiais en plaisantant avec toi en Darija : دسّرْتينا على التراث .
Il me semble que l’une des choses les plus importantes que tu aies accomplies, et peut-être l’une des moins visibles, est d’avoir contribué à soustraire le patrimoine à certaines formes de monopole de l’accès. Malgré sa présence constante dans nos discours culturels, ce patrimoine ressemblait à un trésor dont nous connaissions l’existence sans toujours posséder les clés. Plusieurs distances nous en séparaient : celle des manuscrits et des éditions, celle des institutions chargées de les conserver et de les diffuser, celle de la spécialisation qui réservait certains textes à un cercle de connaisseurs, puis une autre distance, non moins importante : celle qui sépare un texte des interprétations établies autour de lui.
Ton travail a contribué à réduire certaines de ces distances. Grâce aux efforts que tu as consacrés à la présentation des textes patrimoniaux, à leur mobilisation et à leur mise à la portée du lecteur, le patrimoine n’était plus seulement un objet dont nous parlions de loin, ni un réservoir où nous puisions des citations chaque fois que nous avions besoin d’un argument pour conforter une opinion préétablie. Il devenait possible de revenir aux textes eux-mêmes, de les examiner, de les confronter, de les lire les uns à la lumière des autres, et de diverger sur ce qu’ils disent comme sur ce qu’ils peuvent encore nous dire aujourd’hui.
C’est là que je trouve ce que j’appellerais, en usant quelque peu de la métaphore, le « communisme du texte patrimonial ». Je n’entends pas par là l’effacement des différences entre les lecteurs ni l’égalisation de la valeur des textes. Je veux dire la mise en partage de ce qui était jusque-là inaccessible ou difficile d’accès, et la libération du texte à l’égard de certaines formes de monopole qui le maintiennent entre les mains de ceux qui s’arrogent le droit de le présenter, de l’expliquer et de déterminer ce qu’il doit signifier. Comme si ton travail n’avait pas seulement consisté à « lire le patrimoine », mais avait aussi contribué à transformer les conditions mêmes de sa lecture.
Cela me fait penser, de loin, à l’idée d’une lutte qui se joue sur le terrain de la théorie : les conflits ne portent pas toujours sur les idées seules, mais aussi sur le droit de les produire, de les faire circuler et de définir l’espace dans lequel elles peuvent se déployer. Le texte patrimonial n’échappe pas à cette logique. L’enjeu ne réside pas uniquement dans ce qu’il dit, mais aussi dans ceux qui peuvent y accéder, dans ceux qui en assument l’interprétation et dans le pouvoir de fermer ou d’ouvrir son sens.
Mais plus je réfléchis à cet effet, plus je suis porté à penser que libérer le texte du monopole de l’accès ne signifie pas nécessairement le libérer du monopole de l’interprétation. Rendre les textes accessibles ouvre une porte, mais ne garantit pas à lui seul la pluralité des lectures, ni la possibilité de laisser le texte surprendre son lecteur en lui révélant ce qu’il ne s’attendait pas à y trouver. On peut avoir contribué à rendre le patrimoine accessible à tous sans avoir ouvert, dans la même mesure, la possibilité de lectures divergentes.
C’est précisément là que commence la distance que je ressens à l’égard de ton « projet ». Je ne prétends pas que tu aies fermé la porte à l’interprétation, et je ne voudrais pas transformer cette remarque en un jugement global sur ton œuvre. Mais plus je reviens à ton travail, plus j’ai le sentiment que les possibilités qu’il nous a offertes de lire le patrimoine ont été, sur certains points, plus larges que celles qu’il nous a ouvertes de diverger dans nos lectures. Comme si, après avoir contribué à libérer le texte de certaines formes de monopole, tu avais cherché à l’inscrire dans une construction intellectuelle destinée à déterminer sa place, son sens et sa fonction au sein d’une vision plus englobante.
Rien là qui doive surprendre. Tu n’étais pas seulement un rassembleur de textes ni un éditeur de sources : tu étais l’auteur d’un « projet ». Or un tel projet doit nécessairement sélectionner, ordonner, classer, distinguer l’essentiel du secondaire et proposer un parcours qui nous permette de comprendre le patrimoine et son rapport à la modernité. Mais le projet qui assigne aux textes leur place dans un ensemble cohérent peut aussi, sans le vouloir, limiter les autres possibilités qu’ils recèlent, ainsi que les lectures qui ne s’accordent pas entièrement avec la figure dessinée par cet ensemble.
Ton souci, tel que je le comprends, était de faire du patrimoine un objet de pensée, plutôt qu’un héritage pesant ou une référence que l’on invoque sans la soumettre à l’examen. Il te fallait, pour cela, instaurer une distance entre nous et lui, et réorganiser notre rapport à ce patrimoine à la lumière des questions du présent. Mais était-il possible d’aller plus loin dans cette mise à distance, de laisser les textes échapper à certains cadres dans lesquels ils avaient été inscrits ? Aurions-nous pu lire le patrimoine non comme une unité dont il s’agirait de dégager la logique, mais comme un espace où coexistent des parcours hétérogènes, où s’affrontent des possibilités qui ne conduisent pas nécessairement à une conclusion unique ?
Je ne te pose pas ces questions depuis l’extérieur de ton projet, et je ne prétends pas occuper aujourd’hui la position de celui qui découvrirait ce qui t’aurait échappé hier. Je les pose à partir de ce projet même, de l’effet qu’il a eu sur moi et de l’espace qu’il nous a ouvert, y compris lorsque cet espace ne nous conduit pas dans la direction que tu lui avais assignée.
Cela tient peut-être aussi à la manière dont tu envisageais la modernisation de la pensée arabe et la reconstruction de son rapport à la modernité. Il importait, à tes yeux, de ne pas traiter la modernité comme une réalité importée qu’il faudrait accepter ou rejeter en bloc, mais de travailler à en assimiler les conditions et de la repenser à partir de notre histoire et de nos propres questions. Il ne s’agissait pas simplement de transposer des concepts tout faits, mais de créer les conditions intellectuelles permettant à ces concepts de devenir partie prenante de notre travail, plutôt que de demeurer un langage emprunté sans être véritablement approprié.
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Pourtant, n’y a-t-il pas un risque que le souci de donner aux concepts un ancrage dans notre contexte se transforme en volonté de les contrôler ? Que la reconstruction de la modernité sur notre propre terrain finisse par la soumettre à une problématique unitaire, supposée être la seule à même de conférer à notre pensée sa cohérence ? La modernité elle-même ne résiste-t-elle pas à sa réduction à un parcours unique, ou à une lecture qui ferait de toutes ses questions les ramifications d’une interrogation centrale ?
Je sais que la pensée ne peut se passer d’ordonner, qu’elle ne progresse pas sans établir des liens entre des phénomènes dispersés, et que tout projet intellectuel a besoin d’une certaine unité pour ne pas se réduire à une juxtaposition de remarques isolées. Mais l’unité est une chose ; la domination que cette unité peut exercer sur la diversité de ses composantes en est une autre. N’oublions pas que nous pensons aujourd’hui après Nietzsche. Toutes les différences ne sont pas des détails que l’on pourrait remettre à plus tard, et toutes les divergences ne sont pas des obstacles à surmonter pour atteindre une image plus achevée. Certaines de ces différences sont peut-être précisément ce qui permet à la pensée de poursuivre son mouvement et l’empêche de se figer dans une représentation définitive d’elle-même.
C’est ici que je retrouve ce qui me semble être l’un de nos points de divergence : ta tendance à saisir l’unité d’une problématique, à rechercher le fil qui relie des éléments éloignés, à fuir le chatat الشتات , contraste avec l’attention que je porte, pour ma part, aux nuances les plus fines, à ces différences discrètes qui ne paraissent pas décisives au premier regard, mais qui peuvent modifier le sens d’une question tout entière. Je ne plaide ni pour l’abandon des perspectives globales ni pour le simple inventaire des détails, sans recherche des liens qui les unissent. Je crains plutôt que le souci du tout ne finisse par réduire au silence ce qui ne s’y intègre pas aisément, et que ce qui résiste à la logique de l’unité soit considéré comme une marge négligeable, ou comme un résidu indigne qu’on s’y arrête.
Cette divergence entre nous tient peut-être aussi à une différence dans notre rapport au temps. Une part importante de ton projet était animée par la nécessité d’accomplir une transformation intellectuelle orientée, et de faire en sorte que la pensée produise des effets dans une réalité qui n’attend pas, ta préoccupation de قضايا الساعة. Cette préoccupation donnait à ton travail une force d’impulsion indéniable. Mais l’urgence, même lorsqu’elle est justifiée, peut nous conduire à passer trop rapidement sur ce qui ne se conforme pas à la trajectoire choisie. Certaines nuances n’apparaissent peut-être que lorsque nous ralentissons, lorsque nous cessons d’exiger de chaque élément qu’il justifie sa place dans une vision d’ensemble.
Je ne sais pas si tu serais d’accord avec cette distinction, et je ne prétends pas pouvoir démêler ce qui, dans ton insistance sur l’unité, relevait d’un choix intellectuel délibéré et ce qui était imposé par les circonstances d’une époque et par les questions qu’elle soulevait. Peut-être ton souci de l’unité venait-il, en partie, de ton désir de donner à la pensée une efficacité, de ne pas la laisser prisonnière de l’hésitation ou de la dispersion. Mais je me demande si cette exigence d’efficacité n’a pas parfois conduit à sous-estimer certaines différences, et si la volonté de construire un projet cohérent n’a pas parfois masqué ce qui se dérobe à sa cohérence.
Je ne voudrais pourtant pas transformer ces remarques en un réquisitoire contre ton œuvre. Si ton travail n’avait pas produit l’effet que j’évoque, notre désaccord n’aurait pas la même portée. Nous ne divergeons pas dans le vide, et je ne reviens pas à tes idées pour les confronter à d’autres avant de passer mon chemin. Ce qui me retient en elles, c’est qu’elles nous ont ouvert des possibilités qui n’étaient pas auparavant aussi accessibles et que, tout en ouvrant certaines portes, elles nous amènent à nous interroger sur celles qui sont restées fermées, sur les parcours auxquels le projet n’a pas accordé toute l’attention qu’ils méritaient.
C’est peut-être là le sens de cet « effet Al-Jabri » que je cherche à cerner : non seulement ce que tu nous as laissé comme réponses, mais ce que tu nous as rendus capables de questionner ; non seulement ce que ton projet a réussi à rassembler, mais ce qui nous permet aujourd’hui de réexaminer les limites de ce rassemblement ; non seulement les instruments qu’il nous a donnés pour lire le patrimoine, mais la possibilité qu’il nous offre désormais de réfléchir aux conditions mêmes de la lecture.
Peut-être que si tu t’étais attardé un peu davantage sur ces nuances, ton projet n’aurait pas eu l’impact qu’il a eu, et nous n’aurions pas aujourd’hui matière à discuter et à nous opposer. Peut-être aussi que si tu n’avais pas consacré tant d’efforts à ériger cette construction intellectuelle, nous n’aurions pas été en mesure d’apercevoir les différences que cette construction elle-même risque de masquer. Je ne dis pas cela pour amoindrir l’édifice que tu as bâti, mais parce que je crois que la valeur de la pensée ne réside pas seulement dans la cohérence qu’elle parvient à construire, mais aussi dans ce qu’elle laisse ouvert, dans les possibilités de prolongement qu’elle ménage au-delà des limites qu’elle s’est elle-même fixées.
Je ne veux pourtant pas faire de notre désaccord le point final de ce dialogue, ni traiter ce qui nous sépare comme si cela annulait ce qui nous a rapprochés. Ce que je t’écris aujourd’hui n’est pas seulement une lettre à un professeur et à un penseur disparu ; c’est aussi une tentative de reprendre la conversation avec un homme que j’ai connu, dont j’ai été proche et qui fut pour moi comme un frère aîné. Je sais que les mots ne feront pas renaître cette conversation et que je n’entendrai plus ce que tu me répondais lorsque nous discutions ou que nous n’étions pas d’accord. Mais les livres nous permettent, autrement, de poursuivre le dialogue, de revenir sur ce que nous croyions réglé et de découvrir, dans la pensée de ceux qui nous ont quittés, ce que nous n’avions pas su y reconnaître auparavant.
Voilà pourquoi je t’écris : non pour prononcer sur toi mon dernier mot, mais parce que je ne voudrais pas que notre dialogue ait un dernier mot. Je t’écris avec ce qui demeure de l’affection, avec ce qui demeure du désaccord, et avec les possibilités de poursuivre la réflexion que l’un et l’autre rendent encore ouvertes.
Avec toute mon affection, mon cher Mohamed, malgré ton absence.