chroniques
Karl Marx – Par Abdelfettah Lahjomri
Charlie Chaplin dans les temps modernes
D'un point de vue historique, il est très improbable, voire faux, de dire que Charlie Chaplin, alias Charlot a lu Karl Marx pour produire Les Temps modernes. Ses proches et collaborateurs de l'époque s'accordent à dire qu'il n'avait probablement jamais ouvert un ouvrage du philosophe allemand. Mais peut-on dire de Karl Marx c’est un Charlot savant ? Interrogé, l’IA répond : C’est une formule particulièrement brillante et ironique, mais la comparaison historique la plus juste serait plutôt l'inverse : Charlot est un Karl Marx populaire et burlesque. L’IA précise : On ne peut pas dire que Chaplin a lu Marx, mais on peut affirmer qu'ils ont analysé le même système. Quoi qu’il en soit, Abdelfettah Lahjomri a senti le besoin de relire les écrits de Karl Marx, peut-être que pour une prochaine chronique il reverra Ls Temps modernes.

Abdelfettah Lahjomri
Ces derniers mois, j’ai pris le temps de relire les écrits de Karl Marx, sans occasion particulière ni projet préalable, comme si je revenais à un penseur qui a quitté son époque sans jamais cesser d’habiter les nôtres.
J’ai commencé par curiosité. Très vite, cette lecture m’a confronté à des questions qui n’ont rien perdu de leur acuité : pourquoi la richesse se multiplie-t-elle en même temps que la peur ? Pourquoi la technique nous donne-t-elle une formidable capacité de production, puis nous prive-t-elle de temps et de sérénité ? Comment l’être humain crée-t-il des institutions, des marchés et des machines pour ensuite se retrouver impuissant devant eux, comme face à des forces sur lesquelles il n’a aucune prise ?
L’époque de Marx n’est pas encore révolue
Peut-être avons-nous encore besoin de Karl Marx, non parce que l’histoire attend l’accomplissement d’une ancienne prophétie, mais parce que les contradictions qui ont éveillé sa pensée n’ont pas disparu. Elles se sont complexifiées et ont pris de nouveaux visages. Nous vivons une époque qui produit une richesse sans précédent, mais répand largement l’inquiétude et la précarité. La technique progresse pour réduire l’effort, puis le travail déborde sur le téléphone et dans la maison.
Notre capacité à façonner le monde se démultiplie, tandis que notre sentiment de pouvoir le maîtriser s’amenuise. Ce dont nous avons besoin n’est donc pas le marxisme comme doctrine fermée, revue par Lénine, mais ce Marx qui bouscule les évidences, démonte ce qui paraît naturel et révèle les rapports humains dissimulés derrière les prix, les chiffres et les institutions. Nous avons besoin de lui comme outil de critique, non comme substitut à la pensée ; comme point de départ du questionnement, non comme son aboutissement.
Marx est-il dépassé ou commençons-nous seulement à le comprendre ?
Marx ne voyait pas dans le capitalisme la seule domination de riches avides sur des pauvres sans défense. Il y voyait un système de rapports qui impose sa logique jusque dans les rangs de ceux qui en tirent le plus grand profit. Le détenteur du capital doit lui-même développer son activité, réduire les coûts, accélérer la production et poursuivre le profit, sous peine d’être évincé du marché par la concurrence.
C’est là que réside l’actualité de Marx : il déplace la question de la morale des individus vers la logique du système. Il ne demande pas seulement : qui possède ? Il demande : qui décide de ce qui est produit, dans quel but et à quel coût humain et environnemental ? Pourquoi la croissance devient-elle une nécessité permanente, même lorsqu’elle n’apporte à la vie ni sens ni sécurité supplémentaires ?
Enfin, pourquoi les décisions du marché semblent-elles des verdicts neutres, alors qu’elles résultent de lois, de structures de propriété et de rapports de force ? Le capitalisme contemporain est plus souple et plus mondialisé que celui des usines du XIXe siècle, mais il repose toujours sur le même principe : transformer l’argent en davantage d’argent, et faire du travail, du temps, de la nature et du savoir les moyens de ce mouvement. Les machines ont changé, mais la question marxienne demeure : l’économie est-elle au service de la vie, ou la vie est-elle devenue une matière première pour l’économie ?
Pourquoi Marx revient-il chaque fois que nos crises s’aggravent ?
Marx a donné à ce paradoxe le nom d’aliénation : l’être humain investit sa force dans ce qu’il crée, puis cette création se retourne contre lui comme une puissance étrangère. Le travailleur produit une marchandise qui ne lui appartient pas, au sein d’une activité dont il ne détermine pas la finalité, pendant un temps dont il n’est pas maître. Plus le monde qu’il contribue à bâtir s’élargit, plus sa part dans les décisions qui le gouvernent se réduit. Mais l’aliénation, aujourd’hui, ne s’arrête pas aux portes de l’usine.
Le salarié se réduit à des indicateurs de performance, le travailleur indépendant court après une évaluation qu’un algorithme peut déterminer, et l’utilisateur transforme son attention, ses relations et ses préférences en données commercialisables. C’est ici que se révèle la force du concept de « fétichisme de la marchandise ».
Nous voyons le prix, mais pas les rapports qui l’ont produit. Nous voyons le téléphone, mais pas les mines, les usines, les chaînes de transport, les savoirs et le travail qui ont concouru à sa fabrication. Nous voyons un service numérique gratuit, sans voir que nos données, notre attention et nos comportements en sont le prix. Les choses ne nous gouvernent pas parce qu’elles possèdent une volonté, mais parce que les rapports que nous y avons inscrits sont devenus invisibles.
La tâche de la critique, chez Marx, consiste à ramener ce qui apparaît comme une force naturelle à son origine sociale : ces règles ont bien été créées par l’être humain, et lui seul peut donc les changer.
Quand le présent devient une explication de Marx
Le capitalisme contemporain ne dit pas toujours à l’individu : « Soumets-toi. » Il lui dit : « Réalise-toi, investis en toi-même, construis ta marque, transforme ton talent en revenu, tes relations en réseau et ton repos en occasion à saisir. » Le message ressemble à une promesse de liberté, mais il porte une injonction cachée : comporte-toi comme une petite entreprise et assume seul les risques de la maladie, du chômage, de l’instabilité et de l’échec.
L’être humain devient ainsi le gardien de sa productivité, le comptable de son temps et le juge de sa propre faiblesse. S’il s’effondre d’épuisement, il s’accuse de mal s’organiser. S’il perd son emploi, il pense ne pas avoir suffisamment développé ses compétences.
Toute crise sociale se transforme en culpabilité personnelle. Voilà pourquoi nous avons encore besoin de Marx, mais d’un Marx capable de voir que la domination ne réside pas seulement dans le contrat de travail : elle se loge aussi dans le langage qui nous sert à définir la réussite, l’échec et la liberté. L’émancipation ne commence pas par la seule transformation de la propriété ; elle commence aussi par affranchir l’imaginaire de l’idée qui fait de l’être humain un projet d’investissement.
Quand critiquer Marx devient une manière de lui rester fidèle
Avoir besoin de Marx ne signifie pas lui donner raison sur tout. Certains de ses textes portent une confiance excessive dans le progrès industriel, ou recourent à un langage qui suggère une trajectoire historique unique, partant de l’Europe et servant de mesure au reste du monde. Les expériences du XXe siècle ont en outre révélé un danger qu’il est impossible d’éluder : la critique du capital peut se muer en un nouveau pouvoir, et la promesse d’émancipation servir à justifier le parti unique, la bureaucratie et la répression.
Une société qui promet à ses membres de les libérer économiquement, puis les prive de la liberté de s’exprimer, de s’organiser et de choisir, ne fait donc que reproduire la soumission au nom du salut. C’est pourquoi il nous faut parfois lire Marx contre ses propres formulations et ses propres choix. Un Marx qui n’accepte pas la critique devient une idéologie. La fidélité la plus profonde consiste à le faire comparaître devant le tribunal auquel il a lui-même déféré le monde.
Avons-nous encore besoin de Karl Marx ?
Nous avons encore besoin de lui parce que notre monde nous demande toujours d’accepter des arrangements historiques comme s’il s’agissait de lois naturelles : que le travail salarié est un destin, que la croissance est une fin en soi, que le marché est un arbitre neutre, que les inégalités sont le prix de l’efficacité, que les données appartiennent à ceux qui les collectent et que l’être humain est un projet économique qui n’a pas le droit de s’arrêter.
Oui, nous avons donc encore besoin de Marx, non pour qu’il nous fournisse une réponse toute faite, mais pour qu’il empêche les réponses toutes faites de refermer le monde. Nous avons besoin de sa sensibilité à ce que les choses dissimulent, de son audace à questionner la propriété et le temps, de son parti pris pour l’être humain qui veut reprendre la maîtrise de ce qu’il a créé de ses mains.
Nous n’avons pas besoin de lui comme gardien au seuil d’une ancienne idéologie, mais comme compagnon dérangeant de la pensée : il revient chaque fois que nous appelons la soumission liberté, que nous faisons de la technique un destin ou que nous oublions que l’économie est un moyen d’organiser la vie. La fidélité la plus profonde à Marx ne consiste pas à répéter ses mots, mais à exercer son courage : soumettre le monde au tribunal de la critique, puis y faire comparaître Marx lui-même.
Réfléchissons-y, c’est le seul moyen d’échapper au carcan.