Culture
Trahir une patrie pour la libérer : « Don Julián » de Juan Goytisolo - Par Samir Belahsen
Goytisolo ne le réhabilite pas Don Julian en réécrivant l’histoire. Il ne cherche ni à établir ce que le comte de Ceuta aurait réellement fait, ni à le disculper. Il le retourne comme un gant. Il en fait le symbole d’une libération possible
Dans Don Julián, publié en 1970, Juan Goytisolo transforme la figure du traître de la mémoire espagnole en symbole de résistance aux mythes nationaux. Samir Belahsen revient sur ce roman et son auteur qui, depuis Tanger, déconstruit l’Espagne franquiste et son récit identitaire, revendiquant une histoire plurielle où les héritages arabe, juif et africain retrouvent leur place.

Samir Belahsen
« L’interprétation mythique et justificatrice de l’histoire de Espagne m’obsédait depuis des années. Il est difficile de vivre dans une ville comme Tanger, face à la présence proche de la côte espagnole, sans évoquer la figure légendaire de don Julián et sans rêver d’une trahison grandiose comme la sienne. »
Juan Goytisolo
Pour Juan Goytisolo, la trahison du comte de Ceuta n’est pas une faute à expier, elle devient une méthode de résistance contre les mythes, la langue et la mémoire officielles de l’Espagne.
Don Julián ne discute pas avec l’histoire : il la provoque en duel.
Publié à Mexico en 1970, en espagnol, sous le titre Reivindicación del conde don Julián, que l’on peut traduire par Réhabilitation du comte Don Julián, le roman ne raconte pas la vie d’un homme. Il met en scène une révolte, une colère, une obsession, celle de démolir l’Espagne telle que le franquisme, l’Église et l’école ont voulu la figer.
Son héros n’est ni un conquérant, ni un saint, ni même un révolutionnaire. C’est un exilé qui s’identifie à Don Julián, comte de Ceuta, figure maudite de la mémoire espagnole, accusé d’avoir ouvert la péninsule à la conquête musulmane de 711.
Goytisolo ne le réhabilite pas en réécrivant l’histoire. Il ne cherche ni à établir ce que le comte de Ceuta aurait réellement fait, ni à le disculper. Il le retourne comme un gant. Il en fait le symbole d’une libération possible.
Trahir, chez Goytisolo, ce n’est pas abandonner sa patrie. C’est refuser la version unique, pure, belliqueuse et catholique qu’une nation impose d’elle-même.
Goytisolo, l’écrivain espagnol en fugue, écrit depuis son retrait volontaire et politique. Don Julián, le roman, paraît loin de l’Espagne et de la censure franquiste. Il est né hors des frontières, écrit par un homme qui regarde son pays de loin. Le narrateur, lui, contemple son pays depuis l’autre rive du détroit de Gibraltar.
Le roman s’inscrit dans une trilogie, mais il se lit parfaitement seul. Il ne raconte pas, il attaque. Il ne reconstitue ni une histoire ni une biographie ; il déconstruit toute une mémoire.
La figure du traître
Dans l’imaginaire national espagnol construit, la Reconquista sert de matrice identitaire. Le récit dominant veut que l’Espagne se soit construite en repoussant l’islam, en purifiant le territoire et en réaffirmant sa vocation catholique. Dans ce schéma, le Maure est l’étranger, l’Arabe la menace, le Juif le suspect, et l’Afrique l’ombre inquiétante.
Don Julián, accusé d’avoir ouvert la voie aux musulmans, devient ainsi l’ennemi intérieur par excellence.
Le narrateur, exilé à Tanger, ne veut pas reconquérir l’Espagne. Il cherche à la défaire symboliquement pour en libérer les voix étouffées.
Derrière ce projet de destruction se cache un projet de réinvention. La déconstruction de l’Espagne officielle doit faire place à une Espagne autre : arabo-andalouse, juive, africaine, métisse, populaire, sensuelle et contestataire. Une Espagne où les héritages niés pourraient enfin parler.
Goytisolo dénonce violemment la dictature franquiste, mais il ne s’y limite pas. Il s’attaque aux mécanismes par lesquels une nation fabrique ses ennemis. L’identité collective se construit souvent par exclusion. Il faut un autre à repousser, une tache à effacer, un traître à condamner.
Chez Goytisolo, le traître devient celui qui refuse la caricature simplificatrice ; celui qui refuse de confondre patrie et soumission, mémoire et obéissance.
Tanger, laboratoire du monde
Sans intrigue au sens classique, le personnage le plus saisissant du roman est peut-être géographique : le détroit de Gibraltar. La minuscule bande d’eau, la méditerranée, sépare l’Europe de l’Afrique, l’Espagne du Maroc, la chrétienté de l’islam, le Nord du Sud.
Ici, Tanger n’est pas un simple décor exotique. Elle est un poste d’observation, un laboratoire de regards croisés.
Vue de Tanger, l’Espagne perd son évidence. Elle cesse d’être une patrie naturelle pour devenir un objet d’analyse, de désir et de colère.
Le récit déplace le regard, l’Arabe n’est plus l’étranger à examiner. C’est l’Espagne elle-même que l’on examine.
Ce renversement est essentiel.
Goytisolo n’invite pas le lecteur à quitter l’Europe pour admirer l’Orient. Il montre que l’Europe a longtemps construit son image en inventant un Orient inférieur, menaçant et dangereux.
Le détroit, comme toutes les frontières, sépare, mais il relie aussi. Les cultures se répondent, se mélangent, se craignent et s’inventent mutuellement.
Cette géographie de l’imaginaire conserve une actualité troublante. Notre Méditerranée reste traversée par les migrations, les peurs identitaires et les hiérarchies symboliques.
Une langue dynamitée
La véritable arme du roman est sa langue. Don Julián est un texte polyphonique, fracturé, halluciné, fragmenté, où les souvenirs côtoient les citations, les blasphèmes et les fantasmes.
L’écriture, dans la traduction d’Aline Schulman, reflète la thèse même du roman, le pouvoir et la dictature se logent dans les mots, la libération doit donc commencer par les mots.
Goytisolo attaque frontalement le vocabulaire de l’honneur, de la foi, de la race, de la virilité, de la pureté et de la croisade. La dérision devient une forme de résistance.
Une pertinence brûlante
Nous sommes aujourd’hui loin de l’Espagne franquiste, de la censure, de l’exil et de la guerre froide culturelle. Pourtant, le roman nous interpelle.
Nos sociétés contemporaines restent obsédées par les identités, les frontières, les origines et les appartenances. Le nationalisme exaspéré ne commence pas par les armes, il commence par les récits, les manuels, les monuments, les noms de rues, les mensonges et les silences.
Pour Goytisolo, une culture qui se croit pure est une culture qui ment. La grandeur ne devrait pas se construire sur l’effacement des autres.
Cette leçon paraît plus brûlante que jamais. Le détroit de Gibraltar retrouve sa charge symbolique : frontière où se croisent les circulations humaines, les fantasmes de l’autre rive et les vieilles peurs.
Le récit est brutal et dérangeant. Il ne console pas, ne rassure pas et ne propose aucune identité confortable. Goytisolo ne demande pas d’aimer ou d’admirer son héros.
Il dit simplement qu’une patrie qui interdit à ses enfants de la critiquer cesse d’être une maison ; elle devient une forteresse.
Aujourd’hui, en Espagne comme ailleurs, les extrémismes nationalistes et religieux prospèrent font persister des mythes essentialistes qui réduisent les identités nationales à une origine, une langue et une foi proclamées pures.
L’opposition de Goytisolo à cette déformation historiographique continue de s’imposer comme une nécessité.
C’est là son legs le plus essentiel, nous apprendre que trahir une mémoire officielle peut être, au sens le plus noble du terme, un acte de fidélité à la liberté.