Culture
Le rire, cette brise de la mémoire/ Hommage à Abdellah Settar * - Par Rédouane Taouil
Abdellah Settar entre à sa droite Boujmi’e et à sa gauche Allal Yaala de Nass El Ghiwane
Dix ans après sa disparition, Abdellah Settar demeure une figure vivante dans la mémoire de Hay Al Mohammadi, à Casablanca. Rédouane Taouil rend hommage à cet homme dont l’humour, la tendresse et le sens de l’amitié ont marqué toute une génération.

Rédouane Taouil
L’évocation de la tendresse et de la fougue de cette figure de Casablanca, disparue en 2016, de son sens aigu de l’amitié, gonfle d’intenses émotions le cœur de ses proches, des gens de sa cité, Hay Al Mohammadi, et de ses amis. Son étonnant humour feutré de tendresse, qu’il concevait comme promesse de lumière à l’encontre de l’esprit lugubre, invite immanquablement à se souvenir de ces vers de Baudelaire :
« Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair ».
L’enfant de la cité louée savait arrimer, avec autant de passion que d’intelligence, les autres à sa personne. Il prodiguait avec soin des invites à scruter les échos sains de la mémoire. Qu’ils soient loués : les coins de rue flamboyants de clair de lune et le chant nocturne des insectes, les figuiers verdoyants sous un soleil qui butine, ardent, le ciel, et les soirées paisibles autour de la lampe à huile, les senteurs de la cuisson de l’oignon en déambulation à midi et les grains de blé qui sèchent sur des nattes dorées, les doigts qui, à l’ombre, filent la laine d’un futur tapis et la mélodie inépuisable du porteur d’eau, la voix mélancolique qui chante le lointain bien-aimé émanant de la radio et la bonne grâce des jeux de la toupie ronflante. La cité louée est le nom de la dignité odorante du revolver enfoui dans la gerbe de menthe. Qu’ils viennent des plaines ruisselantes de lumière ou de montagnes avides d’étoiles, des brumes des amandiers ou des oasis, les visages sont unis par le même battement de cœur. L’étranger est le parent de l’étranger comme le clamait jadis le poète errant du désert. Les mains sont polies par l’outil et le front par l’honneur de la sueur. « Quelle larme se déchire à la mémoire » pleure Jean Pierre Jouve. Evoquant son lieu natal, René Guy Cadou se console :
« À se souvenir on gagne
Du bonheur pour des années ».
En regrettant cet enfant cher à toute la cité, on songe immanquablement que vivre ensemble, c’est rire ensemble tant il incarne à la perfection ce lien tout à la fois intime et social. Il est celui qui épand le plaisir autour de lui et laisse de merveilleux souvenirs de son commerce dont la toile de fond est souvent la sobriété fastueuse de la cité. Dans les moments de gaieté ou de tristesse, son humour, qui énonce des phrases, aussi surprenantes que superbes, suscite toujours une vive complicité dans le rire. Insatiablement fidèle à la préséance du mot, il tisse des anecdotes qui font, avec douceur et nostalgie, écho des apprentissages sur les bancs d’école. Impressionné par la parfaite maîtrise de la langue française par les membres d’une famille à laquelle il rendait visite, il ne manqua pas de remarquer : leur chien doit, à coup sûr, recourir à l’emploi de l’imparfait du subjonctif. Comme un digne descendant des maîtres de la nouvelle, il parvient à ciseler méticuleusement des portraits de personnages et à immerger ses interlocuteurs dans une atmosphère saisissante en restituant la difficulté d’être, l’espoir, le goût de rêver. Homme d’une sensibilité rare, il sait transformer des instants fugaces en fragments de convivialité mémorables. Lors des matches disputés par son équipe favorite, le TAS, il rend inoubliables, par ses délicats propos, des buts, des dribbles, des reprises de volée des joueurs aux maillots blancs maculés.
Féru de l’émotion pure, il crée, par son incroyable capacité de mise en scène de la dérision, une relation indéfectible entre ses amis. Sa mémoire est une étincelle qui rallume sans cesse le feu de la souvenance et enfile des métaphores pour retrouver des faits d’enfance ou railler avec tendresse l’anxiété, mettre en exergue des étrangetés ou badiner avec courtoisie. Grâce à une constellation de rieurs, l’humour fleurit les quatre saisons durant dans la cité conjuguant subtilement, par le bel esprit, des images et des idées et avivant le désir de sociabilité.
Au souk festif de la colline, cette âme humoristique était célébrée au quotidien. En témoigne avec éloquence ce conteur-chanteur qui, index et pouce au violon, incitait à partager son goût du fantastique, ses moqueries des peurs et des illusions. En relatant sa disparition, ses funérailles et son enterrement, cet artiste exerçait son ironie soupçonneuse à l’égard des mots et des rimes, du factice et faux-semblant, et consacrait l’autodérision comme le paroxysme de l’amusement.
En quittant ses compagnons de vie et ses amis, le cœur digne et le pas tranquille, le prodige de la cité les plonge dans un sanglot de rire et les incite à rester hospitaliers, malgré l’inclémence du temps et la laideur des temps, envers l’alliance de l’humour et de la métaphore chère à Ramón Gómez de la Serna dont il était, peut-être à son insu, un inspiré en clamant que « Les nuages sont la chassie des yeux endormis du ciel » ou encore « Aussitôt qu’il allume son abat-jour, le cafard juché sur sa tête l’interpelle : laisse-moi dormir ». Cet aphorisme donne à glaner des greguerias de cet inventif dérobeur d’étincelles qu’était Ramón, ainsi aimait-il se nommer : « On voit que le vent ne sait pas lire quand il feuillète les pages d’un livre à l’envers », « Un seul pétale est tombé : la fleur fait ses dents », « La vie nous oblige à vivre à la hâte parce que le pain rassit aussitôt ».
*L’auteur dédie cet article à Aziz Hasbi qui n’est pas inconnu des lecteurs de Quid.