Culture
A Rabat, une Maison pour faire dialoguer les mondes du livre
Parmi les composantes de la Maison des mondes du livre, l’ancien dépôt Moulay Yazid dans les Oudayas, a été restauré et réaménagé en une salle d’environ cent places. Déjà fonctionnelle, elle recevra lectures, présentations d’ouvrages, rencontres et manifestations artistiques.
L’Académie du Royaume du Maroc lance les activités de la Maison des Mondes du Livre, conçue pour prolonger l’élan de Rabat, Capitale mondiale du livre 2026. Présenté par son secrétaire perpétuel, Abdeljelil Lahjomri, ce projet associe une bibliothèque évolutive, des résidences de création et plusieurs lieux culturels répartis entre les Oudayas et le quartier de l’Océan.
Le livre comme point de rencontre
À l’Académie du Royaume du Maroc, le lancement des activités programmatiques de la Maison des Mondes du Livre ouvre une perspective qui dépasse le calendrier d’une célébration. Devant un auditoire comprenant notamment Wole Soyinka et Jean-Marie Gustave Le Clézio, Prix Nobel de littérature, Michel Boko, Prix Nobel de la Paix, les membres de l’Académie du Royaume du Maroc dont le sénateur Jean-Marie Mama et Lamine Capi Kamara, de La Guinée, invitée Académique, ainsi que Jean-Noël Schifano, directeur littéraire des Éditions Gallimard, et des ambassadeurs accrédités à Rabat, Abdeljelil Lahjomri a présenté cette nouvelle ambition de l’Académie : donner une suite durable aux rencontres, aux collaborations et aux initiatives suscitées par la désignation de Rabat comme Capitale mondiale du livre 2026 par l’UNESCO.
Cette distinction internationale appelle un héritage. La nouvelle Maison entend le construire en faisant du livre un lien entre auteurs et lecteurs, générations, langues et continents. Elle se veut aussi un passage entre les temporalités humaines, reliant les morts, les vivants et ceux qui leur succéderont.
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« Le livre n’est jamais seulement un objet que l’on conserve. Il est une relation que l’on établit, soigne et renforce. » Cette conviction de Abdeljelil Lahjomri donne sa direction au projet. La conservation y rejoint la création, la recherche, la traduction et la transmission, dans une démarche qui place la circulation des œuvres au cœur de la vie culturelle.
Cinquante-quatre livres pour entrer dans les Afriques
Le dévoilement de cinquante-quatre livres de référence, représentant les cinquante-quatre pays africains, constitue l’un des temps forts annoncés de la cérémonie. Cette première sélection résulte d’un travail de l’Académie, enrichi par les contributions d’universitaires, de chercheurs et de spécialistes africains réunis autour des Essentiels des littératures africaines et diasporiques.
Leur recherche part d’une question : quels ouvrages permettent de comprendre les Afriques dans leur profondeur historique, leur diversité linguistique et leur puissance d’imagination ? La réponse embrasse un territoire plus vaste que les seules littératures modernes et contemporaines, explique le secrétaire perpétuel. Elle accueille les traditions anciennes, les textes fondateurs, les récits transmis entre générations et les œuvres anonymes ou collectives.
Orales, chantées, calligraphiées ou écrites, ces expressions composent une histoire littéraire qui précède l’imprimerie. Évoquant une bibliothèque remontant à vingt mille ans d’histoire, Abdeljelil Lahjomri a cité le Kebra Nagast, œuvre majeure de la tradition éthiopienne, et le Livre des morts de l’Égypte ancienne. Manuscrits savants, poèmes portés par la mémoire et romans contemporains trouveront leur place dans cet ensemble.
Une bibliothèque ouverte, sans palmarès définitif
Ces cinquante-quatre ouvrages forment un commencement. La Maison des Mondes du Livre sera évolutive : de nouvelles recherches, traductions et découvertes viendront l’enrichir. Elle recevra également les donations d’écrivains, de chercheurs, de familles, d’institutions et de lecteurs désireux de participer à cette construction collective.
La restauration, la réédition et la redécouverte d’ouvrages oubliés ou fragilisés nourriront son renouvellement. Cette bibliothèque restera ainsi ouverte aux apports successifs, capable de réexaminer ses frontières et d’élargir son patrimoine intellectuel.
« Une bibliothèque de référence ne délivre aucun certificat d’immortalité », a rappelé le secrétaire perpétuel. Retenir une œuvre ne revient ni à lui accorder une consécration exclusive ni à établir une hiérarchie entre les productions culturelles. Il s’agit de rassembler des livres essentiels à la compréhension des êtres humains, des sociétés et des mondes.
Les récits entretiennent la mémoire, les poèmes élargissent la sensibilité, les philosophies interrogent les certitudes et les romans ouvrent d’autres vies. Leur fréquentation répond à un besoin fondamental de nourriture intellectuelle.
L’Afrique, point de départ d’un dialogue universel
La Maison prendra l’Afrique pour point de départ, avec l’ambition de contribuer à une bibliothèque universelle de référence. Cet universel se construira par les contributions des différents continents et par la rencontre des différences, sans centre unique chargé d’en définir les contours.
La diversité des œuvres, des langues et des récits civilisationnels doit permettre aux cultures de se répondre. Cette orientation trouvera des prolongements dans les résidences d’écrivains et de chercheurs, les colloques, les lectures, les rencontres et les conversations.
Les Résonances poétiques proposeront notamment un dialogue entre le haïku japonais et l’izli amazigh. Malgré leurs histoires distinctes, ces formes peuvent se rejoindre dans leur attention à l’instant, au silence, à la nature, ainsi que dans leur brièveté et leur densité expressive.
« Les cultures n’ont pas besoin d’être identiques pour se comprendre. Elles ont besoin de pouvoir se parler », a précisé M. Lahjomri. La programmation entend donner corps à cette idée, en révélant des proximités parfois inattendues entre des traditions éloignées.
Une clinique littéraire et une diplomatie du livre
Autre initiative annoncée : une clinique littéraire. L’expression désigne un espace d’écoute, de transmission et d’accompagnement par le livre. Jeunes auteurs, chercheurs, lecteurs, porteurs de manuscrits ou de projets littéraires pourront s’y retrouver, comme toute personne souhaitant renouer avec une œuvre ou une tradition.
Cette démarche inscrit la littérature dans un espace accessible, propice à l’échange et à la réflexion. Elle associe le soin porté aux livres à l’accompagnement de celles et ceux qui les écrivent, les étudient ou les lisent.
La Maison développera aussi une activité éditoriale. Conserver les ouvrages suppose de leur offrir les moyens de circuler. L’édition deviendra ainsi l’un des instruments d’une diplomatie académique, ou diplomatie du livre, appelée à ouvrir de nouveaux espaces de dialogue aux côtés de la diplomatie classique.
Ce programme porte également un humanisme renouvelé, fondé sur le décentrement, l’esprit critique et une responsabilité envers l’ensemble du vivant. L’ambition culturelle s’accompagne ainsi d’une réflexion sur la place de l’humanité et sur ses obligations.
Aux Oudayas, le patrimoine accueille la création
L’originalité du projet tient à son implantation telle que déclinée par le secrétaire perpétuel : ses activités seront réparties entre plusieurs lieux de Rabat, chacun doté d’une vocation propre. Leur complémentarité formera progressivement une géographie culturelle de résidences, de création, de transmission et de rencontre.
Une résidence d’écrivains accueillera des auteurs marocains et étrangers pour favoriser le travail littéraire, les échanges interculturels et la traduction. Une seconde résidence, destinée aux artistes de différentes disciplines, est implantée dans le quartier historique des Oudayas, dont le patrimoine architectural et paysager offre un cadre aux échanges entre artistes et écrivains.
À proximité, l’ancien dépôt Moulay Yazid a été réaménagé en une salle d’environ cent places. Déjà prête, elle recevra lectures, présentations d’ouvrages, rencontres et manifestations artistiques. Ce nouvel usage contribue à la diffusion des œuvres tout en valorisant le patrimoine bâti.
Toujours aux Oudayas, une maison consacrée au oud et au qanoun assurera la transmission du patrimoine musical marocain, arabe et méditerranéen. Elle favorisera les échanges entre générations et les liens entre traditions et créations contemporaines.
Le quartier de l’Océan, deuxième ancrage
Une deuxième étape étendra ce réseau au quartier de l’Océan, en rénovation. L’Académie participe à sa transformation par la reconversion culturelle de deux anciennes écoles, témoins de l’histoire urbaine et sociale de Rabat.
L’établissement qui contribua, après l’indépendance, à former les premiers instituteurs marocains deviendra AGORA, une maison destinée aux jeunes créateurs dans les lettres et les arts. Les travaux ont commencé.
L’ancienne École des fils de notables accueillera, pour sa part, une institution culturelle complémentaire de l’Académie, dont la fondation est en préparation. Conférences, rencontres littéraires, débats philosophiques et échanges intellectuels y seront ouverts à des publics diversifiés.
Ces lieux formeront un réseau où pourront circuler les écrivains, les artistes, les jeunes créateurs et le public. La valorisation des productions, la transmission musicale et la diffusion des idées y participeront d’une même dynamique. La circulation entre quartiers, disciplines et générations constitue le principe organisateur de cette Maison répartie dans la ville.
Un héritage pour les générations futures
La réalisation du projet est engagée. La salle Moulay Yazid est achevée ; les deux résidences et la Maison du oud et du qanoun sont en voie de finition. L’ensemble sera présenté à l’occasion du cinquantenaire de l’Académie, célébré en avril 2027.
Fondée en 1977, l’institution prolonge ainsi sa vocation de dialogue entre cultures, savoirs et civilisations. La Maison s’inscrit également dans les Confluences des humanités, qui inspirent cet anniversaire et affirment que les cultures s’enrichissent par la rencontre.
Pour Abdeljelil Lahjomri, la réussite d’une capitale mondiale du livre se mesure aussi aux institutions laissées, aux vocations suscitées, aux œuvres créées et aux habitudes culturelles installées. La réhabilitation du patrimoine urbain, l’accueil des créateurs et l’ouverture d’espaces de pensée doivent ancrer cet héritage dans la vie collective.
Conformément aux hautes instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, l’ambition est de faire de Rabat une ville où les livres s’écrivent, les arts se créent, les patrimoines se transmettent et la pensée invite au dialogue. Le secrétaire perpétuel a salué les écrivains, chercheurs, universitaires et partenaires ayant rendu possible cette première bibliothèque. Son vœu pour la Maison : devenir « un espace où les livres donnent rendez-vous au monde entier ».