Culture
La saison des portefeuilles – Par Abdelfettah Lahjomri
Les gouvernements passent, les ministres eux se succèdent, les portefeuilles, eux, restent
Alors que se négocie la formation du nouveau gouvernement, la course aux portefeuilles ministériels ressemble à un marathon dans un souk des enchères. Abdelfettah Lahjmori livre une chronique satirique sur les appétits que suscite le pouvoir. Avec, en toile de fond, un contraste saisissant entre les portefeuilles que se disputent les partis et celui, bien moins convoité, du citoyen confronté aux difficultés du quotidien.

Abdelfettah Lahjomri
Dès que s’ouvrent les négociations gouvernementales, les portefeuilles ministériels retrouvent leur éclat. Les partis en inspectent les serrures comme si l’État venait de dévoiler une réserve de trésors. Les enjeux du pays s’effacent devant une question plus pressante : qui obtiendra quoi ? Les programmes ne sont plus que ce qu’ils ont été : Une promesse qui n’engage que ceux qui y ont cru, si jamais quelqu’un y a vraiment cru.
L’un invoque son poids électoral pour réclamer le plus grand nombre et les plus importants des portefeuilles. Un autre fait valoir son histoire politique pour compenser son faible poids dans des urnes déjà maigres. Un troisième redoute d’aller retrouver ses partisans comme un convive qui, après avoir assister au banquet, retourne chez les siens avec une boîte d’amuse-gueule.
Des ministères aux multiples poches
Pendant la formation du gouvernement, la politique se met à ressembler à un vaste aéroport et les partis à des voyageurs qui attendent à l’arrivée devant le tapis à bagages. Les bouches murmurent que seul l’intérêt du pays compte, tandis que les yeux sortent de leur orbite dès qu’apparait sur le tapis roulant une valise rutilante.
Intérieur ? Affaires étrangères ? D’un air contrit, ils regardent passer. Une tout autre histoire commence quand pointent l’Économie et les Finances, l’Équipement, le Transport et la logistique, l’Habitat et l’Urbanisme, la Santé, l’Éducation… ces intitulés devraient évoquer le travail, les responsabilités et les comptes à rendre. Ils provoquent la surenchère des chiffonniers. La plupart les accueillent comme une carte d’embarquement en première classe. Le citoyen, lui, ignore tout des destinations, il est en revanche un peu mieux informé sur les vols.
Tous les portefeuilles ne se valent pas. Certains affichent leur poids ; d’autres, plus discrets, recèlent de nombreuses poches. Ils contiennent bien davantage que les dossiers d’un secteur : nominations, institutions, administrations, conseils d’administration, budgets, signatures, réseaux d’influence et des portes d’accès discrètes.
La négociation porte donc autant sur les pouvoirs qu’ils procurent que sur leur intitulé. Un portefeuille au maroquin modeste peut révéler, une fois ouvert, plusieurs doubles fonds.
Les équilibres avant le programme
Vient alors la délicate construction des « équilibres ». Un portefeuille pour éviter de froisser un parti, un autre pour empêcher le retrait d’un allié, un troisième pour rassurer un partenaire plus petit. Un quatrième apparaît parce que quelqu’un juge son poids politique incompatible avec un simple bagage à main.
Dès qu’un parti n’obtient pas satisfaction, le vocabulaire change. Les ministères disparaissent derrière le s pompeux« respect de la volonté populaire », « cohésion gouvernementale », « clarté politique », « réédition des comptes » ou « intérêt national ».
Le portefeuille possède ainsi une propriété singulière : chacun le décrit comme une charge, mais le dispute comme un honneur. On le dit pesant, puis sa perte devient une dépression nécessitant le divan. Un parti peut même l’obtenir sans savoir précisément ce qu’il en fera. Les détails attendront ; la photo souvenir, beaucoup moins.
Pendant ce temps, le programme gouvernemental reste dans la salle des expectantes, telle une enceinte oubliée. On s’y intéressera lorsque les places auront été distribuées. Les délégations passent, les réunions se succèdent, les noms circulent, les conseils nationaux se réunissent et retrouvent leurs unanimités, les consultations s’intensifient, les téléphones sonnent ou s’arrêtent de le faire, ce qui est généralement mauvais signe…
Plus les discussions se tendent, plus les mots prennent de l’ampleur : « phase délicate », « défis historiques », « choix stratégiques », « intérêt supérieur de la nation ». Ils recouvrent le même marchandage. Un nom avance, un autre recule, un portefeuille change de mains. Personne ne veut repartir les mains vides : l’image du parti passe avant son programme.
Le portefeuille que personne ne réclame
L’accord conclu, les négociateurs retrouvent leurs sourires d’hommes d’État. Reviennent les formules sur la confiance, l’immense responsabilité, le travail collectif et le service du citoyen. Les ministres changent ; les phrases restent en fonction. Dévouées, elles ont prêtes avant ceux qui les prononceront. La politique a cet art singulier de rebaptiser les portefeuilles et de recycler sans gêne les phrasées.
Le citoyen, si souvent cité, demeure pourtant dehors avec son propre portefeuille. Vide. Ou pas. L’emplissent les factures d’eau et d’électricité, le loyer, les frais de scolarité, les médicaments, un rendez-vous médical reporté, un dossier administratif incomplet et un crédit qui ampute le salaire. S’y ajoutent un fils sans emploi, un petit projet qui trouve porte close et un rêve reporté d’un programme gouvernemental à l’autre.
Ce portefeuille est lourd. Mais il n’offre aucun poste à celui qui l’a dans sa poche. Les mains se pressent autour des portefeuilles qui donnent du pouvoir, tandis que les difficultés des gens restent sur place. Tous promettent de les prendre en charge ; le service paraît plus disponible dans les déclarations que dans la pratique.
Le pouvoir à l’épreuve du travail
Enfin, les communiqués saluent la réussite des négociations et la satisfaction générale, y compris celle des partis qui menaçaient de tout faire échouer. Chacun explique à ses militants pourquoi il a choisi le bon portefeuille. Commence alors la phase la moins célébrée : le travail.
Reste à savoir pourquoi on désigne une charge ministérielle par « portefeuille » traduit en arabe par « hakiba » (حقيبة) qui signifie aussi valise. Autrefois « portefeuille » désignait une sacoche ou une serviette dans laquelle les responsables politiques et administratifs transportaient leurs dossiers officiels. Avec le temps, le contenant a fini par désigner son contenu, puis la fonction elle-même.
Et dans tout ce méli-mélo, une constante : si les portefeuilles restent, les gouvernements passent, les membres des cabinets changent, les noms se succèdent.
Réfléchissons-y, en attendant la saison des passations.