Culture
LA MAISON DES MONDE DU LIVRE A RABAT, UNE NOUVELLE GÉOGRAPHIE CULTURELLE – PAR ABDELJELIL LAHJOMRI
L’idée qui inspire la Maison des monde du livre est simple : une grande capitale culturelle ne doit pas seulement accueillir les œuvres déjà réalisées. Elle doit également offrir les conditions de leur naissance. Elle doit être un lieu où les écrivains écrivent, où les artistes créent, où les jeunes talents trouvent les moyens de s’exprimer et où les citoyens peuvent rencontrer ceux qui participent à la vie de l’esprit. (Abdeljelil Lahjomri)
Pour son cinquantenaire 1977-2027, célébré en avril de l’année prochaine, l’Académie du Royaume du Maroc engage la création de la Maison des mondes du livre, un réseau de lieux culturels répartis dans plusieurs quartiers de Rabat. Sans attendre, l’Académie procède ce vendredi à la cérémonie inaugurale du Lancement de la Maison des mondes du Livre. Résidences d’écrivains et d’artistes, espaces de création musicale, maisons de la pensée et structures dédiées aux jeunes talents essaimés dans les lieux de mémoire de la capitale du Royaume, composent ce projet destiné à laisser un héritage durable à la capitale, désignée Capitale mondiale du livre pour 2026-2027. Pour le secrétaire perpétuel de l’Académie, c’est une nouvelle géographie culturelle qui se met en place, conjuguant réhabilitation du patrimoine urbain et création, transmission et dialogue entre les générations.
Par Abdeljelil Lahjomri
La Maison des mondes du livre
La désignation de Rabat comme Capitale mondiale du livre pour l’année 2026-2027 constitue une reconnaissance du rayonnement culturel de la capitale du Royaume. Elle représente également une occasion exceptionnelle de donner une nouvelle impulsion à la vie intellectuelle et artistique de la ville. Mais une telle distinction ne saurait se limiter à une année de manifestations, aussi prestigieuses soient-elles. Elle doit laisser une empreinte durable, créer de nouveaux lieux, susciter de nouvelles pratiques et inscrire la présence du livre et de la création dans la vie quotidienne de la cité.
C’est dans cet esprit que l’Académie du Royaume du Maroc a conçu un projet d’une ambition particulière : la fondation de la Maison des mondes du livre, une institution culturelle nouvelle dont l’originalité est de ne pas se concentrer dans un seul bâtiment, mais de se déployer à travers plusieurs lieux de Rabat, chacun possédant sa vocation propre et participant d’un même ensemble.
Cette initiative, dont la réalisation est déjà engagée, sera présentée à l’occasion du cinquantenaire de l’Académie, célébré en avril 2027. Elle constitue l’une des contributions que notre institution entend apporter à l’avenir culturel de la capitale et, au-delà, au rayonnement intellectuel du Royaume.
L’idée qui inspire ce projet est simple : une grande capitale culturelle ne doit pas seulement accueillir les œuvres déjà réalisées. Elle doit également offrir les conditions de leur naissance. Elle doit être un lieu où les écrivains écrivent, où les artistes créent, où les jeunes talents trouvent les moyens de s’exprimer et où les citoyens peuvent rencontrer ceux qui participent à la vie de l’esprit.
Des résidences pour faire naître les œuvres
La Maison des mondes du livre répond à cette ambition. Elle formera progressivement une véritable géographie culturelle, associant des lieux de résidence, de création, de transmission et de rencontre. Cette géographie s'inscrira dans plusieurs quartiers de Rabat, en particulier celui des Oudayas et celui de l’Océan, deux espaces dont la mémoire et la situation urbaine donnent au projet une signification particulière.
La première réalisation est une résidence d’écrivains, située dans l’un des quartiers de la capitale. Elle accueillera des écrivains marocains et étrangers, des romanciers, des poètes, des essayistes et des traducteurs, invités à poursuivre leurs travaux dans un environnement favorable à la réflexion et à la création. Elle permettra à Rabat de devenir non seulement un lieu de rencontres littéraires, mais également un lieu où les livres s’écrivent. La traduction y occupera une place importante, car elle constitue l’une des voies privilégiées de la rencontre entre les langues, les cultures et les imaginaires.
Les Oudayas, entre patrimoine et création contemporaine
Une deuxième résidence, destinée aux artistes, est installée dans le quartier historique des Oudayas. Ce choix n’est pas fortuit. Entre l’océan Atlantique et l’embouchure du Bouregreg, les Oudayas constituent l’un des lieux les plus emblématiques de l’histoire de Rabat. Leur architecture, leur mémoire et leur paysage offrent aux artistes un environnement singulier, propice à la création. Cette résidence accueillera des artistes de différentes disciplines et favorisera leurs échanges avec les écrivains, afin que les arts et la littérature puissent se rencontrer et donner naissance à des expériences communes.
À proximité de cette résidence, l’ancien dépôt Moulay Yazid a été transformé en une salle d’environ cent places, destinée à la présentation des productions littéraires et artistiques des résidents. Cet espace est aujourd’hui prêt. Il accueillera des lectures, des présentations d’ouvrages, des rencontres avec les créateurs, des manifestations artistiques et des échanges avec le public. Sa fonction sera essentielle : permettre aux œuvres élaborées dans les résidences de rencontrer la cité. La transformation de cet ancien dépôt en lieu de culture illustre également notre volonté de donner une nouvelle vie à des bâtiments existants, en associant la préservation de leur mémoire à des usages contemporains.
Toujours aux Oudayas, une autre maison, actuellement en voie d’achèvement, sera particulièrement consacrée à deux instruments majeurs des traditions musicales marocaines, arabes et méditerranéennes : le oud et le qanoun. Elle constituera un lieu de transmission et de valorisation de ce patrimoine musical, en favorisant la rencontre entre les maîtres, les jeunes interprètes et les publics. Elle pourra accueillir des ateliers, des présentations musicales et des échanges autour des répertoires traditionnels et de leurs prolongements contemporains. Par cette réalisation, la musique rejoindra la littérature et les arts dans une même ambition de création et de transmission.
Ces différents lieux des Oudayas formeront un ensemble cohérent, associant les arts, la musique et la rencontre avec les publics. Ils permettront de faire de ce quartier historique non seulement un espace de mémoire et de patrimoine, mais aussi un lieu vivant de création contemporaine.
Cependant, l’ambition de l’Académie ne s’arrête pas à cette première phase.
Le quartier de l’Océan, nouveau territoire culturel
Une deuxième étape, déjà engagée, élargira cette géographie culturelle au quartier de l’Océan, aujourd’hui en voie de rénovation. Ce quartier occupe une place particulière dans l’histoire urbaine et sociale de Rabat. Il conserve notamment plusieurs bâtiments scolaires qui témoignent de différentes périodes de l’histoire du pays. L’Académie a souhaité contribuer à sa transformation en donnant une nouvelle vocation culturelle à deux anciennes écoles.
La première est l’établissement qui participa, au lendemain de l’indépendance, à la formation des premiers instituteurs marocains. Ce lieu, intimement lié à l’histoire de l’enseignement national, deviendra AGORA, une maison destinée aux jeunes créateurs dans les domaines des lettres et des arts. Les travaux ont commencé. AGORA offrira aux nouvelles générations un espace d’expression, d’expérimentation, de rencontre et de travail collectif. Des jeunes écrivains, artistes et créateurs pourront y développer leurs projets et confronter leurs expériences.
Le choix de cette ancienne école possède une valeur symbolique forte. Un lieu qui contribua autrefois à former ceux qui allaient transmettre le savoir aux générations de l’indépendance deviendra un espace destiné à ceux qui inventeront les expressions culturelles de demain. Il y a là une continuité entre l’éducation et la création, entre la transmission des connaissances et l’émergence de nouveaux talents.
La deuxième école est l’ancienne École des fils de notables, autre bâtiment important de la mémoire scolaire de Rabat. Elle sera transformée en une institution culturelle complémentaire de l’Académie du Royaume du Maroc, dont la fondation est actuellement en préparation. Elle accueillera des conférences, des rencontres littéraires, des débats philosophiques et des échanges intellectuels ouverts à des publics diversifiés.
Cette maison prolongera dans la cité les activités de réflexion et de dialogue conduites par l’Académie. Elle ne cherchera pas à reproduire les manifestations académiques, mais à leur offrir un prolongement public, en favorisant la rencontre entre les écrivains, les philosophes, les chercheurs, les étudiants et les citoyens.
La transformation de cette ancienne école possède elle aussi une signification particulière. Un établissement autrefois destiné à une catégorie déterminée d’élèves deviendra un lieu ouvert à la diversité des savoirs et à la pluralité des expressions intellectuelles. Ce changement de vocation traduit une conviction essentielle : la culture et la pensée doivent pouvoir trouver leur place dans la vie de tous.
Avec AGORA et cette nouvelle maison de la pensée et du débat, le quartier de l’Océan pourra progressivement devenir un pôle culturel important de la capitale. La rénovation urbaine s’accompagnera ainsi d’une véritable ambition intellectuelle et artistique. Il ne s’agira pas seulement de restaurer des bâtiments, mais de leur donner une nouvelle raison d’être et de les inscrire dans l’avenir de la ville.
L’ensemble de ces réalisations dessine une conception originale du développement culturel. Au lieu de concentrer toutes les activités dans un établissement unique, l’Académie entend constituer un réseau de lieux complémentaires, reliés par une même vocation. Les écrivains pourront rencontrer les artistes ; les jeunes créateurs pourront dialoguer avec les auteurs accueillis en résidence ; les productions littéraires et artistiques pourront être présentées au public ; les patrimoines musicaux pourront se transmettre et se renouveler ; les débats intellectuels pourront trouver de nouveaux espaces de diffusion.
Cette circulation entre les lieux, les disciplines et les générations constitue le principe même de la Maison des mondes du livre.
Son nom exprime d’ailleurs une ambition qui dépasse la seule littérature. Le livre est un lieu de rencontre entre les mondes. Il conserve les mémoires, transmet les savoirs, accueille les imaginaires et permet aux cultures de dialoguer au-delà des frontières. Mais il entretient également des correspondances profondes avec les autres formes de création, qu’il s’agisse de la musique, des arts ou de la pensée philosophique.
C’est pourquoi cette institution entend associer les différentes expressions de la vie intellectuelle et artistique, dans un esprit d’ouverture sur le monde et de fidélité aux patrimoines marocains.
Cette orientation rejoint la vocation fondamentale de l’Académie du Royaume du Maroc. Depuis sa fondation en 1977, notre institution s’est attachée à promouvoir le dialogue entre les cultures, les savoirs et les civilisations. Elle a contribué à faire du Maroc un espace de rencontres intellectuelles et de réflexion sur les grandes questions du monde contemporain.
Une maison ouverte sur les mondes et les générations
À l’occasion de son cinquantenaire, l’Académie entend donner à cette vocation une expression nouvelle, en contribuant directement à la création d’institutions culturelles durables dans la capitale du Royaume.
La Maison des mondes du livre représente ainsi un prolongement naturel de son action. Elle permet de passer de l’organisation des rencontres intellectuelles à la création de lieux permanents où ces rencontres pourront se poursuivre, où les œuvres pourront naître et où les générations futures trouveront de nouvelles possibilités d’expression.
Ce projet s’inscrit également dans l’ambition plus générale des Confluences des humanités, qui inspire la célébration du cinquantenaire de l’Académie. Il repose sur l’idée que les cultures ne s’enrichissent pas dans l’isolement, mais dans la rencontre, et que les différentes formes du savoir et de la création participent d’une même aventure humaine.
Sa réalisation progressive témoigne de la volonté de donner à cette ambition une traduction concrète. La salle Moulay Yazid est achevée. Les deux résidences et la Maison du oud et du qanoun sont en voie de finition. Les travaux d’AGORA ont commencé, tandis que se prépare la fondation de l’institution complémentaire de l’Académie dans l’ancienne École des fils de notables.
Ainsi, la Maison des mondes du livre n’est plus seulement une perspective. Elle devient progressivement une réalité.
Au-delà des célébrations, bâtir un héritage durable
Cette réalisation prend une signification particulière au moment où Rabat célèbre son statut de Capitale mondiale du livre et où l’Académie s’apprête à commémorer cinquante années d’existence.
Ces deux événements se rejoignent dans une même ambition : faire en sorte que la célébration culturelle ne demeure pas un moment exceptionnel, mais qu’elle laisse un héritage durable.
Car la véritable réussite d’une capitale mondiale du livre ne se mesure pas seulement au nombre des manifestations organisées pendant une année. Elle se mesure aussi aux institutions qu’elle laisse, aux vocations qu’elle suscite, aux œuvres qu’elle permet de créer et aux habitudes culturelles qu’elle contribue à installer.
C’est précisément cet héritage que l’Académie du Royaume du Maroc souhaite offrir à Rabat.
En associant la réhabilitation du patrimoine urbain, l’accueil des créateurs, la transmission des traditions et l’ouverture de nouveaux espaces de pensée, elle entend contribuer à faire de la capitale une ville où la culture participe pleinement à la vie collective.
Une ville qui ne se contente pas de conserver son passé, mais qui lui donne les moyens de dialoguer avec l’avenir.
Une ville où les anciennes écoles deviennent des maisons de création et de pensée, où les bâtiments historiques accueillent de nouvelles expressions artistiques et où les écrivains et les artistes trouvent les conditions nécessaires à leur travail.
Une ville, enfin, où la culture ne demeure pas enfermée dans les institutions, mais circule entre les quartiers, les générations et les publics.
À l’occasion de son cinquantenaire, l’Académie du Royaume du Maroc souhaite ainsi inscrire dans la géographie de Rabat une œuvre appelée à durer.
Cette œuvre ne sera pas seulement constituée de bâtiments restaurés ou de nouveaux équipements. Elle sera faite de rencontres, de créations, de transmissions et de dialogues.
Elle donnera une présence concrète à cette conviction qui inspire l’action de l’Académie : le patrimoine d’une nation ne se mesure pas uniquement à ce qu’elle a reçu de son histoire, mais également à ce qu’elle prépare pour les générations futures.
La Maison des mondes du livre voudrait être l’expression de cette responsabilité.
Faire de Rabat une ville où les livres ne sont pas seulement célébrés, mais écrits ; où les arts ne sont pas seulement exposés, mais créés ; où les patrimoines ne sont pas seulement conservés, mais transmis ; où la pensée ne demeure pas réservée à quelques-uns, mais devient une invitation permanente au dialogue.
Tel est le sens de cette nouvelle géographie culturelle.
Et tel est l’héritage que l’Académie du Royaume du Maroc entend inscrire dans la vie de la capitale à l’occasion de son cinquantième anniversaire.