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Manifestations en Europe : quand l’automne européen éclipse le printemps arabe, sous le regard de l’Afrique – Par Chérif Tidiane*
Des gendarmes français interpellent un manifestant lors d'une manifestation en faveur du pouvoir d'achat, de la protection des services publics et de la justice fiscale et sociale, à Paris (Photo de SAMEER AL-DOUMY / AFP)
Les manifestations qui secouent plusieurs pays européens offrent, vues d’Afrique, un saisissant contraste avec le regard autrefois porté sur le Printemps arabe. Sans confondre les contextes politiques, Chérif Tidiane d’ApaNews Abidjan, Côte d’Ivoire, souligne une même aspiration à la dignité et une crise de confiance envers des institutions peinant à répondre aux attentes sociales.

Des manifestants se rassemblent place de la République avant le début d'une manifestation organisée dans le cadre d'une journée nationale d'actions, alors que les syndicats mènent des grèves parallèlement aux manifestations étudiantes qui secouent le pays depuis des semaines, à Paris, le 5 novembre 2026. (Photo GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP)
Par Chérif Tidiane
Vue d’Afrique, l’agitation sociale européenne invite à relire certaines certitudes. Longtemps présentées comme les symptômes de sociétés politiquement bloquées, les foules en colère occupent désormais les places de démocraties anciennes. Les situations diffèrent profondément. Mais une interrogation traverse les deux rives : que devient la confiance dans les institutions lorsque celles-ci semblent incapables d’améliorer la vie quotidienne ?
En 2011, les soulèvements arabes avaient placé la dignité au centre de la revendication politique. Derrière la contestation des dirigeants se trouvaient le chômage, les humiliations administratives, les privilèges et le sentiment d’un avenir réservé à quelques-uns. Une partie du regard européen avait surtout retenu la distance séparant ces sociétés de son propre modèle démocratique.
Les mobilisations qui traversent aujourd’hui plusieurs pays européens obligent à élargir cette lecture. Logement, rémunérations, retraites et services publics nourrissent des contestations dont les ressorts varient selon les pays. En Espagne comme au Portugal, la difficulté à se loger occupe notamment une place centrale. En France, les manifestations contre la vie chère ont mêlé mobilisation sociale et graves violences en marge des cortèges.
Le rapprochement avec le Printemps arabe mérite pourtant mieux qu’un jeu de saisons. Les manifestants de Tunis ou du Caire affrontaient des pouvoirs qui fermaient les voies de l’alternance. Les Européens disposent, selon des modalités nationales différentes, du vote, de syndicats et de recours judiciaires. Conquérir des libertés et demander que des institutions démocratiques tiennent leurs promesses constituent deux combats distincts.
Cette différence rend la crise européenne particulièrement instructive. L’existence de mécanismes de représentation ne suffit pas à empêcher le sentiment d’abandon. Un citoyen peut choisir ses gouvernants et douter de leur capacité à agir. Il peut bénéficier de droits reconnus tout en voyant se réduire ses possibilités de logement, de formation ou d’ascension sociale. La frustration naît alors de l’écart entre la promesse collective et l’expérience personnelle.
La dignité, au-delà des différences de régime
C’est sur ce terrain que les expériences peuvent se répondre. La dignité possède une dimension politique, mais aussi matérielle. Elle concerne la liberté de parler autant que la possibilité de vivre de son travail, d’élever ses enfants ou de vieillir sans dépendance financière permanente.
Pour les sociétés africaines, souvent observées à travers leurs fragilités, ce constat compte. Les tensions sociales ne constituent le monopole d’aucun continent. Le niveau de richesse d’un pays ne le dispense pas de répondre aux inégalités, pas davantage que son ancienneté démocratique ne le protège automatiquement contre la défiance.
Il serait toutefois trompeur d’opposer une contestation arabe exemplaire à une rue européenne livrée à la destruction. Les soulèvements de 2011 ont connu des trajectoires multiples, des mobilisations pacifiques aux répressions et aux conflits armés. Les manifestations européennes réunissent elles aussi des comportements différents. Les violences et les pillages doivent être examinés sans attribuer leurs actes à l’ensemble des participants.
Cette distinction engage la qualité de la réponse publique. Réduire une mobilisation à ses débordements empêche d’entendre ses revendications. Minimiser les destructions affaiblit, à l’inverse, la protection des habitants, des commerces et des biens communs. Une démocratie doit pouvoir assurer les deux responsabilités : préserver le droit de manifester et poursuivre les violences.
Le défi de la réponse politique
La question décisive reste celle du débouché. Une colère peut rassembler des catégories sociales très différentes sans produire un programme commun. Elle peut rendre visibles des difficultés longtemps négligées sans faire émerger une représentation durable.
En France, l’appel intersyndical à une journée de grève et de manifestations le 5 novembre marque une nouvelle étape. Il porte notamment sur les salaires, l’emploi et les services publics. La capacité des organisations syndicales à obtenir des réponses concrètes pèsera sur la suite du mouvement.
L’expérience des soulèvements arabes rappelle combien le passage de la protestation à la transformation politique demeure incertain. La chute d’un dirigeant ne construit pas, à elle seule, des institutions solides. Dans un autre contexte, une concession budgétaire ou un changement de gouvernement ne rétablit pas nécessairement une confiance usée.
L’Europe affronte ainsi une épreuve qui dépasse le maintien de l’ordre. Elle doit montrer que ses procédures démocratiques peuvent encore produire des améliorations perceptibles. Le bulletin de vote conserve toute sa force lorsque les citoyens ont des raisons de croire qu’il peut changer leur existence.
Depuis l’Afrique, la leçon appelle moins la revanche que la lucidité. Les sociétés qui revendiquaient leur dignité en 2011 méritaient d’être entendues dans toute leur complexité. Celles qui manifestent aujourd’hui en Europe aussi. Entre les deux rives, la comparaison devient utile lorsqu’elle conduit à cette exigence commune : juger les institutions à leur capacité d’écouter, de protéger et d’ouvrir un avenir.
*Chérif Tidiane est chroniqueur d’APA-ABIDJAN (CÔTE D 'IVOIRE) 05 novembre 2026