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France : Le zèle des convertis - Par Driss Ajbali
Ils ne fréquentent plus les revues confidentielles mais les plateaux des chaînes d’info en continu ; ils ne signent plus des essais savants mais des chroniques quotidiennes ; partisans du toutisme (parler de tout), ils ne se contentent plus de douter comme le feraient les penseurs, ils militent – et militer est un mot qui ne les offusque pas – ouvertement pour que la France cesse de vivre « sous le despotisme d’un islamo-wokisme destructeur » de son identité
En 2002, Daniel Lindenberg dénonçait les « nouveaux réactionnaires », ces intellectuels venus de la gauche qui retournaient leurs armes contre leur propre camp. Vingt-quatre ans plus tard, leurs héritiers ont quitté les revues pour les plateaux. D’Onfray à El Khatmi, de Julien Dray à Rachel Khan, Driss Ajbali dresse une galerie d’une génération de convertis dont le zèle tient moins de la pensée que du plan de carrière.

Driss Ajbali
En 2002, au lendemain du Onze septembre, Daniel Lindenberg, un historien des idées, publia au Seuil un petit livre qui fit grand bruit : Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires. Puissant intellectuel, il décrivait, dans son opuscule, un phénomène alors naissant : des intellectuels venus de la gauche, parfois de l’extrême gauche, qui retournaient contre leur propre camp les armes que ce camp leur avait forgées. Il y rangeait Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, Marcel Gauchet, Pierre Manent, Régis Debray, Pierre Nora, Jean-Claude Milner, Alain Badiou, Luc Ferry, Alain Besançon, Shmuel Trigano, et, du côté des lettres, Michel Houellebecq, Philippe Muray et Maurice G. Dantec. Ce mouvement précéda la conversion de Renaud Camus, militant homosexuel et ancien électeur socialiste, qui conçut, en 2010, la théorie du Grand remplacement, subtilisée intellectuellement par Éric Zemmour, qui en a fait un fonds de commerce.
Le livre, Le Rappel à l’ordre, fut reçu par des cris d’orfraie. Ceux qu’il nommait se dirent victimes d’une liste noire, d’un procès en sorcellerie, d’un maccarthysme de gauche. Vingt-quatre ans plus tard, il faut bien l’admettre : Lindenberg n’avait pas seulement dressé une liste, il avait décrit une pente, comme dirait Rachid Benzine.
Cette pente a désormais ses enfants, voire ses petits-enfants. Ils ne fréquentent plus les revues confidentielles mais les plateaux des chaînes d’info en continu ; ils ne signent plus des essais savants mais des chroniques quotidiennes ; partisans du toutisme (parler de tout), ils ne se contentent plus de douter comme le feraient les penseurs, ils militent – et militer est un mot qui ne les offusque pas – ouvertement pour que la France cesse de vivre « sous le despotisme d’un islamo-wokisme destructeur » de son identité. Leur trait commun n’est pas d’avoir changé d’avis. C’est le droit de chacun et parfois son honneur. Leur trait commun, c’est le zèle. Car il n’est pire procureur que l’ancien avocat, ni pire inquisiteur que le converti, qui doit chaque jour donner à ses nouveaux maîtres la preuve qu’il a bien brûlé ce qu’il adorait.
La partielle collection présentée ici est parlante. Une galerie de personnages qui n’a ni le niveau ni le talent des néo-réactionnaires de 2002.
Michel Onfray d’abord, le plus ancien dans la carrière. Libertaire, proudhonien, il quittait en 2002, l’année même du livre de Lindenberg, l’Éducation nationale pour fonder à Caen une université populaire, où il s’agissait de rendre la philosophie au peuple. Il a fondé depuis, en 2020, Front populaire, titre emprunté à Léon Blum pour une revue que le politologue Jean-Yves Camus décrit comme « antilibérale, populiste et souverainiste ». En 2024, on le retrouvait à Perpignan, au « Printemps de la liberté d’expression » chez Louis Aliot, maire et vice-président du Rassemblement national (RN). Le raout rassemblait l’essentiel des réacs. C’est qu’Onfray a changé de braquet. Le peuple qu’il voulait instruire est devenu un peuple qu’il faut protéger : de l’immigré, de l’islam, de la gauche.
Julien Dray, lui, vient de plus loin encore. Trotskiste jusqu’en 1981, cofondateur avec Harlem Désir de SOS Racisme, qui a fait sa fortune politique, et pas que. Artisan de « Touche pas à mon pote », il fut le promoteur d’une lutte antiraciste incantatoire qui, outre qu’elle a marginalisé les marcheurs de 1983, s’est employée à promouvoir des Arabes alibis comme Malek Boutih ou Fadela Amara, aujourd’hui disparus du paysage politique. Vice-président de SOS Racisme de 1984 à 1988, il l’a essentiellement recyclé en une machine de guerre contre le Front national et en un tremplin pour sa carrière politique. Député socialiste de l’Essonne pendant vingt-quatre ans, il est aujourd’hui l’un des visages familiers de CNews. L’homme qui a appris à toute une génération à dire « pote » commente désormais l’actualité sur la chaîne où l’on ne parle que de « racaille ». La petite main jaune s’est refermée.
Éric Naulleau fut longtemps, sous la houlette de Laurent Ruquier, la caution de gauche et le contradicteur attitré d’Éric Zemmour, dans un duo où Zemmour a fini par lui sucer la cervelle, sous le prétexte de l’amitié et de la fidélité. Naulleau continue de se réclamer d’une « gauche républicaine », mais juge que « le clivage droite-gauche n’a plus de sens ». Autrefois, il démolissait Houellebecq (2005). Aujourd’hui, il dézingue Mélenchon (2025). Il a écrit avec Alain Soral (2013), il a cosigné avec Onfray La Gauche réfractaire (2022), et il publie aujourd’hui chez Fayard, donc chez Vincent Bolloré, Le jour où je suis devenu OQTF, récit de son départ de Belleville, où il ne se sentait « plus en sécurité ». L’homme de lettres a emprunté pour titre le jargon préfectoral de l’expulsion. Tout est dit.
Amine El Khatmi, le plus jeune et le plus servile. Il a adhéré au Parti socialiste à vingt ans, a été adjoint d’une maire socialiste à Avignon. Cofondateur en 2016, avec Laurent Bouvet et Gilles Clavreul, du Printemps républicain, il en prend la présidence l’année suivante. Déçu de ne pas être investi pour les législatives de 2022 avec En marche, il a vite troqué ses convictions pour rejoindre le camp d’en face. En octobre 2023, il déclarait préférer Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon au second tour ; son propre mouvement s’est désolidarisé de lui. Approché par le Rassemblement national pour les européennes, devenu conseiller laïcité de Valérie Pécresse, il est devenu l’un des chroniqueurs de CNews, où il glorifie régulièrement cette chaîne qui donne magnanimement la parole à des Arabes. Il a trouvé la formule, un sésame qui sert d’alibi à tous les convertis : « Je n’ai pas quitté la gauche. C’est cette gauche qui m’a quitté. »
Rachel Khan, compagne de route d’El Khatmi sur les plateaux. Elle a fait ses débuts chez les Verts, candidate aux cantonales de 2004, puis conseillère à la culture de Jean-Paul Huchon, président socialiste de la région Île-de-France. Recrutée par La République en marche en 2021 pour réfléchir à l’immigration et à la laïcité, autrice de Racée, un essai contre les assignations identitaires, elle est chroniqueuse sur CNews depuis 2025. C’est elle qui a trouvé la formule la plus nette d’un renversement qui devrait faire mal aux oreilles de Julien Dray : « L’antiracisme est devenu le cheval de Troie pour harceler notre République. » L’antiracisme, cheval de Troie : Lindenberg n’aurait pas osé l’inventer.
Mémona Hintermann, enfin, fille de La Réunion, grande reporter, visage de Soir 3, nommée au CSA en 2013 par le président socialiste du Sénat, Jean-Pierre Bel. Peu de parcours incarnent mieux la promotion républicaine par le service public. C’est pourtant ce service public qu’elle accable aujourd’hui sur CNews, où elle déplore que « seulement une partie de la France » y soit « incarnée ». Quant au CSA, l’institution qui l’a consacrée, devenu l’Arcom, il est la cible favorite de la chaîne qui lui donne des piges.
Deux choses ont changé depuis 2002. La première est carriériste. Les néo-réactionnaires de Lindenberg avaient déjà fait leur carrière ; leur conversion était celle de l’esprit. Ceux d’aujourd’hui répondent aux exigences d’un employeur. CNews, Europe 1, le JDD, Fayard : un même groupe offre désormais au converti le plateau, la chronique, la maison d’édition et surtout le cacheton.
La seconde est plus cruelle. Parmi les convertis de la nouvelle génération figurent des enfants de l’immigration et de l’outre-mer. Leur origine leur sert de certificat : si même eux le disent, c’est donc que c’est vrai. On les place donc au premier rang, comme on place une caution au bas d’un prêt. Ils croient parler en leur nom ; on les écoute parce qu’ils parlent au nom des autres, de ceux qu’ils ont laissés en bas et que l’on désigne ensuite du doigt.
Ce n’est pas une promotion intellectuelle, c’est un emploi.