Le roi d’Espagne se recueille sur la tombe de ceux que les frontières ont tués - Par Abdelaziz Koukass

Le roi d’Espagne se recueille sur la tombe de ceux que les frontières ont tués - Par Abdelaziz Koukass

Le roi d’Espagne et son épouse au cimetière Sidi Mbarek à Sebta, une image sortie tout droit de la comédie humaine dans ce qu’elle de sournois (Photo Thomas Coex / AFP)

1
Partager :

Au cimetière de Sidi Mbarek, à Sebta, Felipe VI et son épouse se recueillent devant les tombes de migrants morts en tentant de rejoindre l’Europe. Dans cette tribune le journaliste et écrivain relève ce que ce geste a d’artificiel, faisant ressortir les amalgames dont Madrid voulait habiller une visite à Sebta et Melilia entérinant l’occupation des oripeaux d’une compassion sournoise envers les morts, qui ont mis au jour les constantes d’un autre âge : fermeture des frontières et persistance de l’héritage colonial dans les relations entre les deux rives de la Méditerranée.

Abdelaziz Koukass

Rien ne prête davantage à une ironie amère que de voir les héritiers de l’histoire coloniale maîtriser les convenances d’un cortège funèbre avant d’acquérir le courage d’interroger le système qui a rendu possible la mort de la victime. On ne demande pas à l’Europe de savoir mieux pleurer les morts du Sud, mais de contribuer à bâtir un monde où les enfants du Sud ne soient plus contraints de mourir à ses portes. La justice ne consiste pas pour les héritiers de l’ère coloniale à déposer une gerbe sur la tombe d’un migrant inconnu, mais à placer le sauvetage d’un être humain vivant au-dessus de la préservation de l’image de l’État. Alors seulement, la visite du cimetière pourra cesser d’être une scène protocolaire pétrie de contradictions pour devenir le point de départ d’un véritable réexamen historique.

Il est des scènes dans l’histoire où le paradoxe atteint un tel degré que l’ironie devient plus éloquente que l’analyse, et qu’une seule image dévoile ce que des milliers de discours politiques sont incapables de révéler. Ainsi du roi d’Espagne Felipe VI, accompagné de la reine Letizia, se recueillant devant les tombes de migrants engloutis par la mer alors qu’ils tentaient de gagner la rive européenne par Sebta. Un roi devant des morts, dans le recueillement, avec, derrière lui, des siècles d’expansion coloniale, des décennies de fermeture des frontières et un système européen qui a fait de la liberté de circulation un privilège géographique, et du droit de chercher une vie digne une aventure susceptible de s’achever au fond de la mer.

Quel cruel paradoxe ! Le représentant d’une vieille monarchie européenne vient rendre hommage aux victimes d’un système frontalier dont son État est l’un des gardiens. Une scène qui rappelle ceux qui apprennent à suivre avec recueillement les funérailles d’un être humain après avoir contribué, à des degrés divers, à créer les conditions de sa mort. Il ne s’agit pas d’accuser personnellement le roi d’Espagne d’avoir tué ces migrants, ni de prétendre que le colonialisme est seul responsable de toutes les tragédies contemporaines. Il s’agit d’interroger la structure historique et politique qui fait de la mort aux frontières une issue récurrente, avant que les institutions ne la traitent comme un accident appelant une minute de silence, plutôt qu’un examen approfondi de ses causes.

Le roi d’Espagne s’est tenu devant des tombes dont beaucoup ne portent pas le nom de ceux qui y reposent, mais des numéros glacés qui résument des vies entières. Derrière chaque numéro, un être humain avait un nom, un visage, une mère qui l’attendait, peut-être un enfant qu’il rêvait de retrouver avec un petit cadeau rapporté d’Europe. Mais la route vers le paradis européen promis ne lui a laissé ni la chance d’arriver, ni même l’honneur de voir son nom inscrit sur sa pierre tombale.

C’est là que commence la véritable tragédie : l’Europe qui accorde à l’être humain un nom et des droits lorsqu’il arrive selon ses conditions peut le laisser à l’état de numéro anonyme lorsqu’il meurt en tentant de la rejoindre. Plus troublant encore, ce geste humanitaire s’inscrivait dans une visite chargée de messages de souveraineté à Sebta et Melilia. Ces deux villes du littoral marocain sont considérées par l’Espagne comme une partie intégrante de son territoire, tandis que le Maroc, avec l’histoire et la géographie pour lui, y voit le prolongement de son espace territorial et un héritage de la domination étrangère. Deux discours contradictoires se sont ainsi rejoints dans une même scène : celui de la compassion qui s’incline devant les morts, et celui de la souveraineté qui réaffirme les frontières mêmes devenues leur tombeau.

Les larmes n’effacent pas la responsabilité historique

Le problème ne réside pas dans le recueillement devant les victimes : la compassion humaine, quelle qu’en soit l’origine, est une valeur noble. Il commence lorsque la compassion se substitue à la responsabilité, lorsqu’on nous demande de nous satisfaire de la beauté de l’image tout en laissant hors de toute remise en question la politique qui l’a rendue possible.

Que signifie la visite de la tombe d’un migrant mort en tentant de franchir une frontière fermée si elle ne s’accompagne pas d’une interrogation sur la pertinence des politiques qui encerclent les migrants, sur l’absence de voies sûres de migration et d’asile, sur la réalité des sociétés qui poussent leurs enfants à prendre la mer, et sur les inégalités immenses entre deux mondes séparés par quelques kilomètres, mais où un profond abîme économique et social sépare les possibilités offertes à leurs populations

?

Tout au long de son histoire, la Méditerranée a été bien davantage qu’une séparation naturelle entre le Nord et le Sud. Espace d’échanges et d’interactions entre les civilisations, elle est progressivement devenue l’une des lignes de fracture les plus cruelles entre deux mondes inégaux. Au cœur de cette géographie, les murs de Sebta et Melilia témoignent de ce paradoxe : les frontières extérieures de l’Union européenne se prolongent sur le sol africain, et le passage d’une rive à l’autre devient une épreuve déterminée par la citoyenneté, la nationalité et les moyens financiers.

Les faits montrent que la tragédie des frontières ne se résume pas à l’événement de juillet 2026. En juin 2022, les abords de Melilia ont été le théâtre d’un drame qui a fait, d’après les enquêtes d’Amnesty International, au moins 37 morts et des dizaines de disparus. L’organisation a dénoncé un recours excessif et illégal à la force ainsi que des défaillances dans l’assistance médicale, et demandé aux autorités espagnoles de faire la lumière sur les faits et de rendre justice.

Après tout cela, suffit-il de baisser la tête devant les tombes en laissant les grandes questions en suspens ? Le respect des morts commence par celui des vivants. Honorer les victimes ne consiste pas seulement à déposer des fleurs ou à observer le silence, mais à établir les circonstances, à déterminer les responsabilités et à empêcher que les frontières deviennent une machine qui produit des tragédies à répétition. Un deuil qui n’interroge pas les causes de la mort risque de n’être, quelles que soient les bonnes intentions de ceux qui le portent, qu’un protocole destiné à embellir l’impuissance politique.

Le colonialisme ne disparaît pas en repliant ses cartes

La visite du roi d’Espagne soulève une question plus profonde : celle d’une mémoire coloniale dont les relations entre l’Europe et l’Afrique ne se sont pas entièrement affranchies. Le colonialisme a été une occupation militaire des territoires, une reconfiguration de l’économie, de la géographie et des rapports sociaux, et un lien inégal entre le centre et les périphéries. Les empires coloniaux européens ont contribué à établir des systèmes économiques fondés sur l’exploitation des ressources et sur une orientation de la production et des marchés au service des puissances dominantes. Les effets de ces structures n’ont pas disparu avec l’indépendance des pays colonisés. Certains de leurs déséquilibres se sont prolongés sous de nouvelles formes de dépendance économique et d’inégalités dans les conditions d’échange, d’accès aux technologies et d’investissement.

Certes, les crises actuelles du Sud ne peuvent être imputées au seul colonialisme. Les élites politiques et économiques locales portent de lourdes responsabilités : corruption, mauvaise répartition des richesses, insuffisance du développement et absence de perspectives. Mais reconnaître ces responsabilités n’efface pas une réalité : les pays africains sont entrés dans l’ère postcoloniale avec un passif historique sans commune mesure avec les richesses, les institutions et la puissance accumulées dont héritaient les États européens.

Le paradoxe apparaît alors dans toute son ampleur. Des puissances européennes ont historiquement profité de la circulation des ressources, des richesses et de la main-d’œuvre par-delà les mers. Mais lorsqu’il s’agit du déplacement des pauvres vers les centres de richesse, elles invoquent soudain le caractère sacré des frontières et la rigueur de la souveraineté. Les richesses passaient, l’exploitation passait, les marchandises passaient. L’être humain qui cherche sa part de dignité trouve, lui, des barbelés, des caméras, des patrouilles maritimes et des accords de retour et d’expulsion.

C’est l’une des contradictions les plus criantes du système international contemporain : il défend la libre circulation des capitaux et des marchandises, tout en soumettant celle des êtres humains à un régime extrêmement sélectif, où la valeur d’un passeport détermine une grande part des chances de chacun dans la vie. L’Espagne ne peut porter à elle seule la responsabilité de la pauvreté du Sud. Mais, comme d’autres puissances européennes, elle doit réexaminer son rapport à un héritage historique qui a contribué à produire des déséquilibres dont les effets perdurent. L’Europe doit aussi considérer la migration comme une question humaine et de développement partagée, plutôt que comme une simple menace sécuritaire appelant des murs et des barbelés toujours plus hauts.

Sebta et Melilia quand l’histoire devient un mur

Sebta et Melilia constituent un nœud historique et politique où se croisent les questions de souveraineté, d’identité, de frontières et de migration. La ville marocaine de Sebta a subi l’occupation portugaise en 1415, avant de passer à la Couronne espagnole au gré des transformations européennes. Melilia est, quant à elle, passée sous domination castillane en 1497. L’Espagne s’appuie sur cette profondeur historique et sur le statut des deux villes dans son ordre constitutionnel pour affirmer sa souveraineté, tandis que la position marocaine considère leur maintien sous administration espagnole comme la prolongation d’une situation historique dont les conséquences restent irrésolues du point de vue de l’unité territoriale.

Il faut comprendre ici que ce différend n’est pas juridiquement identique à toutes les questions de décolonisation qu’a connues le monde. Cela pose avec force la légitimité d’un débat historique et politique sur leur statut, et n’empêche pas la recherche d’une issue négociée et pacifique au désaccord.

Le paradoxe est que l’Espagne, qui invoque une longue histoire de domination et d’administration pour faire valoir ses droits sur les deux villes, peine à affronter cette même histoire lorsque d’autres y voient celle d’une amputation territoriale et d’une occupation. Le seul écoulement du temps suffit-il à transformer toute situation héritée en une réalité moralement incontestable ? Et la souveraineté juridique, quelle que soit la force de ses arguments, peut-elle dispenser les États d’interroger les conditions historiques dans lesquelles elle s’est constituée ?

Ces questions appellent un dialogue historique, juridique et politique sérieux, plutôt que des slogans ou des menaces. Il est significatif que Felipe VI ait choisi, au cours de sa visite, de souligner que la souveraineté espagnole sur Sebta et Melilia n’était pas négociable. Cette position, clairement établie dans le discours officiel espagnol, révèle aussi la fonction politique de la visite : elle ne relevait pas seulement du réconfort apporté aux habitants des deux villes ou de la solidarité avec les familles des migrants disparus, mais également d’une affirmation symbolique destinée à consolider la souveraineté. La scène s’en trouve plus complexe : un roi rend hommage à des morts qui ont franchi les frontières, tout en affirmant que celles qu’ils ont tenté de traverser relèvent d’une souveraineté à laquelle nul ne saurait toucher.

Il n’y a, en principe, aucune contradiction à ce que les États protègent leurs frontières tout en respectant les droits des migrants. La contradiction apparaît lorsque la protection des frontières devient une valeur absolue, tandis que la vie humaine est reléguée au rang de question secondaire, confiée aux cimetières une fois les opérations de sécurité achevées.

L’Europe garde ses portes mais a besoin de ceux qui s’y présentent

Impossible de comprendre la migration contemporaine sans prendre en compte les contradictions démographiques et économiques de l’Europe elle-même. Alors qu’elle durcit ses lois migratoires, de larges pans de ses économies ont besoin de travailleurs venus d’ailleurs, dans l’agriculture, la construction, les services ou les soins de santé et l’accompagnement social. Plusieurs de ses sociétés connaissent aussi un vieillissement démographique qui soulève des questions croissantes sur l’avenir du marché du travail et des systèmes de protection sociale.

Pourtant, le besoin économique de migrants ne s’est pas traduit par une pleine reconnaissance politique de leur dignité. Le migrant peut être accueilli comme une force de travail recherchée, tout en étant présenté dans les discours électoraux et médiatiques comme un fardeau, un danger ou un concurrent pour l’accès aux services publics. Cette contradiction dépasse l’Espagne : elle traverse des politiques européennes qui oscillent entre le besoin de migration et sa crainte, entre la proclamation d’un attachement aux droits humains et l’élargissement des moyens de dissuasion et d’expulsion.

L’Union européenne ne se contente pas de construire son dispositif frontalier sur son propre territoire. Elle étend la coopération avec les pays voisins afin de limiter les flux migratoires avant leur arrivée aux frontières européennes. Les pays du Sud, dont le Maroc, deviennent ainsi partenaires de la gestion des frontières extérieures de l’Europe, à travers des accords de sécurité, des financements, des programmes de surveillance et des accords de réadmission inéquitables.

Mais cette approche soulève une question morale et politique : peut-on traiter les causes profondes de la migration en transférant simplement à d’autres pays la responsabilité de l’empêcher ? Faire du Sud le gardien des frontières du Nord ne résout pas nécessairement les problèmes de pauvreté, de désespoir et d’absence de perspectives. Cela peut pousser certains migrants à emprunter des routes plus dangereuses à mesure que les itinéraires connus leur sont fermés.

Dans son système constitutionnel contemporain, l’État espagnol ne se réduit pas à la seule volonté du souverain : le gouvernement, le Parlement et les institutions européennes participent à l’élaboration des décisions exécutives en matière de migration et de frontières. Mais la monarchie, symbole de la continuité de l’État, donne à ces politiques une caution morale lorsqu’elle affirme la souveraineté des frontières et proclame sa solidarité avec ceux qui vivent à l’intérieur. D’où la légitimité d’interroger la symbolique politique de cette visite, sans confondre responsabilité symbolique et responsabilité juridique directe.

Ils craignent le migrant vivant et honorent le mort

C’est peut-être la question la plus douloureuse que soulève la scène du cimetière de Sidi Mbarek. Pourquoi le migrant apparaît-il comme un danger dans certains discours sécuritaires lorsqu’il tente d’arriver, avant de devenir un objet de compassion une fois son corps sous terre ? De son vivant, il lui faut prouver son droit de passage : ses papiers, ses empreintes, sa nationalité et les raisons de son départ sont examinés. À sa mort, toute cette complexité disparaît, et son humanité devient soudain évidente, sans avoir besoin de documents.

Quel paradoxe ! Un être humain avait besoin d’un visa pour franchir la frontière, mais n’a même pas eu besoin d’un linceul pour entrer au cimetière européen. Plus cruel encore : l’identité de certaines victimes n’a jamais été établie. Autrement dit, un système extrêmement précis dans la surveillance des corps qui passent s’est révélé incapable, après la catastrophe, de rendre leurs noms à ceux qui les portaient. Par leur portée symbolique, ces numéros gravés sur les tombes deviennent une pièce à charge contre un monde où certains êtres humains peuvent disparaître sans laisser derrière eux autre chose qu’un chiffre.

Le migrant qui meurt en mer perd la vie, mais aussi le droit que sa mère sache où il est enterré, que ses proches puissent le rejoindre et que son nom soit arraché à l’anonymat de la tombe. Le plus grand hommage à ces morts aurait donc dû commencer, non par une visite royale, mais par un programme sérieux d’identification des victimes, d’information de leurs familles, d’enquêtes indépendantes sur les circonstances de leur mort et de garanties contre la répétition de la tragédie.

Le paradoxe est plus aigu encore lorsque l’on sait que des enfants et des adolescents parvenus à Sebta ont continué, après la crise de l’été, à vivre dans la précarité, certains sans hébergement convenable. Que signifie la dignité du mort si la protection de l’enfant vivant ne devient pas une priorité qui ne souffre aucun délai ?

Ni innocence du Nord ni exonération du Sud

Mais l’honnêteté intellectuelle exige que la critique du colonialisme européen ne devienne pas un moyen d’exonérer les pays du Sud de leurs responsabilités. Les jeunes qui risquent leur vie pour rejoindre l’Europe ne fuient pas seulement l’histoire coloniale. Certains fuient aussi un présent social qui ne leur offre pas assez d’espoir. Ils ont le droit d’interroger les politiques économiques, éducatives et sociales de leurs pays, tout comme ils ont celui de questionner l’Europe sur ses politiques frontalières et ses relations inégales avec le Sud.

Le droit d’émigrer ne doit pas faire oublier le droit de ne pas être contraint à l’émigration. Cela signifie que la responsabilité du Maroc et des autres pays africains consiste à créer les conditions d’une vie digne chez eux, à élargir les possibilités d’éducation, d’emploi et de justice sociale, et à combattre la corruption et les inégalités qui font parfois du départ la seule issue apparente.

De même, la coopération maroco-espagnole en matière de migration ne doit pas se réduire à une approche sécuritaire. Elle doit s’étendre au développement partagé, à la facilitation de la mobilité légale, à la protection des mineurs, au respect des droits des demandeurs d’asile et à la lutte contre les réseaux de traite des êtres humains.

Les deux rives n’ont ni la même responsabilité historique ni les mêmes moyens, mais elles partagent une responsabilité envers le présent. Ce serait une erreur de demander à l’Europe d’ouvrir un débat franc sur son passé colonial tout en fermant celui sur nos propres dysfonctionnements. Une critique qui refuse de regarder dans les deux miroirs à la fois perd une partie de sa force morale.

Des contradictions coloniales à la perspective de libération des deux villes

Ce que révèle le plus profondément la visite de Felipe VI, c’est que la question historique de Sebta et Melilia conserve sa capacité à revenir au cœur du débat politique, malgré les siècles écoulés et les transformations des relations internationales. Ce qui apparaît dans le discours espagnol comme une question de souveraineté réglée demeure, dans la conscience nationale marocaine, une question historique ouverte. Ce qui, vu de Madrid, semble le prolongement naturel de la géographie politique espagnole se lit, depuis Rabat, comme la persistance d’une situation coloniale à laquelle il faut apporter une réponse.

S’il existe une perspective de libération des deux villes des contradictions du passé, elle passe d’abord par la libération du débat lui-même de la logique des provocations réciproques et de l’instrumentalisation des habitants dans une bataille de symboles nationaux. Les droits, la sécurité, les intérêts et la participation démocratique des habitants de Sebta et Melilia, dans la diversité de leurs appartenances culturelles, religieuses et linguistiques, sont des éléments essentiels de toute approche responsable. La libération, dans son sens humain le plus profond, est le passage du pouvoir d’un drapeau à un autre ; elle est aussi l’affranchissement des relations entre les peuples de l’héritage de la peur, de l’exclusion et de la supériorité historique.

Le traitement de cet héritage doit donc emprunter la voie du dialogue, de la négociation, du droit international et de la coopération régionale, plutôt que celle de l’escalade ou d’aventures dont les habitants risqueraient d’être les premières victimes. Avec les liens économiques, humains et culturels qu’elles ont tissés, les relations maroco-espagnoles peuvent offrir un espace pour repenser ce dossier, au lieu de le laisser prisonnier d’un affrontement de symboles et de souverainetés.

L’histoire ne s’arrête pas au moment où un État déclare qu’une question n’est pas négociable. Elle continue de poser ses questions, même après des siècles, particulièrement lorsque les anciennes contradictions réapparaissent sous de nouvelles formes.

L’Espagne peut-elle se réconcilier avec son histoire ?

L’Espagne contemporaine a connu de profondes transformations démocratiques. Sa société civile, ses milieux culturels et ses défenseurs des droits ont accumulé des expériences importantes dans la critique du pouvoir et la défense des libertés. On ne saurait réduire le peuple espagnol au passé impérial, ni tenir tous les Espagnols pour responsables des fautes du colonialisme. Au sein même de l’Espagne, des voix issues des milieux intellectuels et de la défense des droits demandent une révision des politiques migratoires, dénoncent les violences aux frontières, défendent les droits des réfugiés et ouvrent des débats critiques sur l’histoire coloniale et son héritage.

La véritable critique ne vise donc pas l’identité du peuple espagnol, mais la persistance de certaines structures et représentations qui placent les relations avec le Sud sous l’emprise de l’obsession de la domination davantage que sous celle de la logique d’un partenariat équitable. Si l’Espagne veut faire de la visite du roi aux tombes des migrants un moment porteur de sens moral, le chemin ne passe pas par des images émouvantes, mais par des politiques plus justes, un réexamen plus courageux de la mémoire coloniale et une plus grande disposition à entendre les questions de son voisinage marocain et africain.

Il ne suffit pas de se souvenir des victimes de la mer si l’on refuse d’interroger les politiques qui en font un cimetière. Il ne suffit pas de proclamer l’amitié avec le Maroc si les questions historiques sensibles restent exclues de toute possibilité de dialogue. Il ne suffit pas de reconnaître la dignité du migrant après sa mort si sa vie était jusque-là suspendue entre expulsion, peur et marginalisation.

Se réconcilier avec l’histoire ne signifie pas juger les enfants pour les actes de leurs ancêtres, mais refuser de transformer les conséquences de ces actes en réalités politiques sacrées auxquelles il serait interdit de toucher.

Le cimetière plus éloquent que le discours royal

Les organisateurs de la visite du souverain espagnol souhaitaient peut-être adresser un message humanitaire de solidarité avec les victimes de la migration, et un message politique sur l’enracinement de la présence espagnole à Sebta et Melilia. Mais les images n’obéissent pas toujours au sens que leurs auteurs souhaitent leur donner. Le cimetière, dont on voulait faire un témoin de compassion, a aussi réussi à devenir un témoin de la contradiction.

Le roi qui se tient devant des tombes anonymes ne fait pas seulement face à la mort. Il affronte les questions de l’histoire, de la souveraineté, de la justice et des frontières. Les corps qui reposent sous terre ne réclament, par leur conscience silencieuse, aucun slogan politique, mais placent chacun devant une vérité à laquelle il est difficile d’échapper : ces êtres humains n’étaient pas les ennemis de l’Europe, ils cherchaient une chance de vivre. Ils n’étaient ni des armées d’invasion ni les porteurs d’un projet politique visant à redessiner les cartes. C’étaient des êtres humains qui tentaient de franchir la distance entre le besoin et l’espoir, et se sont heurtés à des frontières sans pitié pour ceux qui ne peuvent les traverser munis de papiers officiels.

La tragédie ne réside pas dans la visite du roi d’Espagne aux tombes des migrants : c’est, en soi, un geste humain louable. Elle réside dans le fait de faire du deuil la fin de l’histoire, alors qu’il devrait en être le commencement. Si l’histoire coloniale a appris aux États européens à tracer des frontières et à imposer leur souveraineté, leur épreuve morale consiste aujourd’hui à apprendre à protéger l’être humain avant de devoir l’honorer après sa mort. Quant à Sebta et Melilia, elles ne peuvent rester indéfiniment les simples emblèmes d’une confrontation symbolique entre deux récits historiques opposés. Elles appellent une pensée politique nouvelle, qui associe la liquidation de l’héritage colonial à la paix, à la dignité, aux droits et aux intérêts communs, et fasse du dialogue un instrument pour dépasser la logique de la domination historique.

Le roi d’Espagne est venu au cimetière de Sidi Mbarek observer une minute de silence devant les victimes des frontières. Mais l’histoire, contrairement au protocole royal, ne connaît pas de dernière minute de silence. Elle continuera de demander : qui a tracé les murs ? Qui a profité du déséquilibre des rapports de force ? Qui a fait de la traversée de la mer une épreuve de vie ou de mort ? Qui porte la responsabilité d’avoir transformé les rêves des jeunes du Sud en numéros sur des pierres tombales ? Elle continuera aussi de demander : quand les relations entre le Maroc et l’Espagne se libéreront-elles des derniers fantômes des anciens empires, et quand la Méditerranée deviendra-t-elle un pont de coopération humaine plutôt qu’une séparation entre deux mondes inégaux ?

Rien ne prête davantage à une ironie amère que de voir les héritiers de l’histoire coloniale maîtriser les convenances d’un cortège funèbre avant d’acquérir le courage d’interroger le système qui a rendu possible la mort de la victime. On ne demande pas à l’Europe de savoir mieux pleurer les morts du Sud, mais de contribuer à bâtir un monde où les enfants du Sud ne soient plus contraints de mourir à ses portes. La justice ne consiste pas à déposer une gerbe sur la tombe d’un migrant inconnu, mais à placer le sauvetage d’un être humain vivant au-dessus de la préservation de l’image de l’État. Alors seulement, la visite du cimetière pourra cesser d’être une scène protocolaire pétrie de contradictions pour devenir le point de départ d’un véritable réexamen historique.

D’ici là, les tombes numérotées de Sebta continueront de dire ce que les discours du souverain espagnol ne peuvent exprimer : des frontières qui ont besoin de tant de morts pour prouver leur solidité méritent d’être interrogées moralement avant d’être verrouillées politiquement.

lire aussi