Al-Fadila : quand Al-Manfalouti réinventait Paul et Virginie - Par Samir Belahsen

Al-Fadila : quand Al-Manfalouti réinventait Paul et Virginie - Par Samir Belahsen

En choisissant Paul et Virginie, il ne prend pas un texte neutre. Le roman de Bernardin de Saint-Pierre oppose déjà la pureté de la nature à la corruption des sociétés urbaines et mondaines.

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En adaptant librement Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, l’écrivain égyptien Moustafa Lotfi Al-Manfalouti ne s’est pas contenté de transposer en arabe un classique de la littérature française. Publié en 1923, Al-Fadila (La Vertu) réinterprète le roman du XVIIIe siècle à travers une sensibilité morale et culturelle arabe, privilégiant la piété, la chasteté et le sacrifice. Samir Belahsen revient sur cette réécriture qui brouille les frontières entre traduction, adaptation et création littéraire, et donne à l’œuvre originale une nouvelle portée.

Samir Belahsen

« Le lecteur idéal est un traducteur. Il est capable de décortiquer un texte, d’en retirer la peau, de le couper jusqu’à la moelle, de suivre chaque artère et chaque veine et ensuite de mettre sur pied un nouvel être vivant. »

Alberto Manguel (1948- )

« Si le traducteur ne restitue ni ne copie un original, c’est que celui-ci survit et se transforme. La traduction sera en vérité un moment de sa propre croissance, il s’y complétera en s’agrandissant. »

Jacques Derrida (1930-2004)

Al-Fadila (La Vertu) est la libre adaptation arabe de Paul et Virginie, le roman de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre publié en 1788. Réalisée par l’écrivain égyptien Moustafa Lotfi Al-Manfalouti (1876-1924) et publiée en 1923,   : elle la transforme en un récit moral destiné au lecteur arabe du début du XXe siècle.

Un traducteur moraliste

Al-Manfalouti était essayiste, nouvelliste et traducteur, connu pour une prose lyrique, sentimentale et fortement moralisatrice. Élève de Mohammed Abdou, figure majeure du modernisme islamique, il appartient à une génération d’intellectuels arabes qui cherchaient à concilier héritage culturel, réforme morale et une certaine ouverture aux littératures européennes.

En choisissant Paul et Virginie, il ne prend pas un texte neutre. Le roman de Bernardin de Saint-Pierre oppose déjà la pureté de la nature à la corruption des sociétés urbaines et mondaines. Ce conflit pouvait facilement être réinterprété dans une perspective éducative et morale : la vertu, la chasteté, la piété et la résistance aux séductions de l’argent y devenaient des valeurs universelles, susceptibles d’être arabisées.

De l’île Maurice à la morale arabe

L’intrigue reste reconnaissable. Sur l’île Maurice, alors appelée île de France, deux femmes isolées élèvent leurs enfants, Paul et Virginie, comme frère et sœur. Grandissant dans une nature luxuriante et loin des contraintes sociales, les deux jeunes gens voient leur affection fraternelle se muer en amour.

Lorsqu’une riche parente de Virginie l’appelle en France et lui promet sa fortune, la jeune fille part. Refusant de se plier aux conventions et aux compromissions du monde mondain, elle décide de revenir auprès de ceux qu’elle aime. Mais le navire qui doit la ramener fait naufrage.

Virginie périt, et Paul meurt peu après de chagrin.

Chez Bernardin, ce drame illustre le tragique affrontement entre l’innocence naturelle et la société. Chez Al-Manfalouti, il devient davantage une leçon de vertu. Le titre même, Al-Fadila, déplace l’attention : il ne s’agit plus seulement du destin tragique d’un couple, mais de la capacité de l’être humain à préserver sa dignité face à la richesse, au paraître et à la corruption sociale.

Une traduction qui réécrit

Al-Fadila est une traduction libre, plus exactement une adaptation créatrice. Al-Manfalouti y conserve l’essentiel de l’intrigue et la dimension tragique du récit, mais il condense, reformule et réoriente le texte. Il y ajoute notamment une insistance plus nette sur la prière, la soumission à la volonté divine et la récompense spirituelle.

L’amour de Paul et Virginie est également présenté avec une pudeur particulière. Il naît d’une affection fraternelle, se développe comme un attachement profond et demeure chaste, presque spirituel. Cette orientation correspond au projet moral de l’auteur : montrer que le véritable amour ne se réduit ni à la passion ni à la possession, mais qu’il suppose pureté, fidélité et sacrifice.

La langue, elle aussi, participe de cette transformation. Al-Manfalouti offre au lecteur arabe une prose élégante, accessible et rythmée, qui fait du roman français un texte familier sans pour autant effacer son origine étrangère. Al-Fadila n’est donc pas une simple transposition linguistique : c’est une rencontre entre un modèle européen et une sensibilité arabe moderne.

Toute écriture est-elle une réécriture ?

Le cas d’Al-Fadila invite à repenser la frontière entre traduction, adaptation et création. Toute écriture dialogue, en effet, avec des textes, des formes et des valeurs qui l’ont précédée. L’écrivain hérite de récits, de mythes et de modèles qu’il transforme selon sa vision du monde.

Mais toute écriture n’est pas pour autant une réécriture au sens strict. La réécriture suppose un geste plus précis : reprendre une œuvre existante pour la déplacer, la transformer et lui faire produire un sens nouveau. C’est exactement ce que fait Al-Manfalouti. Il ne trahit pas Paul et Virginie ; il l’interroge, la sélectionne et l’adapte aux besoins moraux et culturels de son public tels qu’il les conçoit.

Ainsi, Al-Fadila montre qu’une traduction peut être un acte créateur. En arabisant un roman français du XVIIIe siècle, Al-Manfalouti en fait une méditation sur la vertu, la famille, la piété et la résistance à la décadence sociale. Son œuvre ne remplace pas l’original : elle lui donne une seconde vie, dans une autre langue et surtout selon un autre regard.

Écrire, c’est souvent dialoguer avec ce qui a déjà été écrit. Mais c’est aussi, lorsque ce dialogue est assez profond, faire naître une voix nouvelle. C’est ce que réussit Al-Fadila : non pas une version arabe de Paul et Virginie, mais une véritable réinvention arabe de son message moral.