Sebta et Melilla : l’histoire avant les conquérants _ Par Nawfel Raghay

Sebta et Melilla : l’histoire avant les conquérants _ Par Nawfel Raghay

Après « On refait le match » et « On refait le monde », RTL semblait proposer ce 13 octobre une nouvelle déclinaison : « On refait l’histoire ».

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Dans une chronique diffusée le 13 octobre sur RTL, l’historienne Virginie Girod a retracé l’histoire de Sebta et Melilla en privilégiant leur conquête par les puissances ibériques et leur statut espagnol actuel. Nawfel Raghay est déçue par cette lecture venant d’une radio dont il est fidèle auditeur.  La jugeant partielle et parcellaire, notamment pour son traitement du passé médiéval des deux villes et de la position des Nations unies.

Nawfel Raghay

Auditeur fidèle de RTL, j’ai été surpris d’entendre l’histoire de Sebta et Melilla racontée comme une affaire déjà classée.

« Et vous allez nous expliquer pourquoi elles ne sont pas marocaines, Virginie. »

Le 13 octobre, Céline Landreau annonce ainsi « L’Histoire en direct », la chronique de Virginie Girod sur Ceuta et Melilla. J’écoute RTL Matin depuis l’époque de Christophe Hondelatte, bien avant les multiples saisons d’Yves Calvi et la matinale aujourd’hui conduite par Céline Landreau après le départ de Thomas Sotto. Laurent Gerra et, depuis quelques saisons, Philippe Caverivière, m’y offrent un regard décalé sur l’actualité française et internationale et mes premiers sourires de la journée. Toutes ces voix me sont familières. La confiance aussi. Ce mardi 13 octobre, je connaissais pourtant le verdict avant d’avoir entendu le récit. Un gain de temps appréciable.

Mon parcours dans l’audiovisuel me rend sensible aux contraintes d’une chronique courte. Il faut choisir. Mais le lancement indiquait d’avance ce que l’auditeur devait en conclure.

Virginie Girod pose ensuite son cadre : « Pour bien comprendre la situation, il faut remonter un peu loin dans le temps […] la fin du Moyen Âge suffira. » Ce « suffira » fixe la borne. Le récit passe par la Reconquista portugaise, puis nous conduit à Sebta en 1415 avec les conquérants. Les pouvoirs qui les précédaient restent hors champ. L’acte de conquête tient alors lieu d’acte de naissance.

Dans A History of Portugal and the Portuguese Empire, publié par Cambridge University Press, l’historien A. R. Disney décrit l’expédition comme une attaque contre la ville portuaire marocaine de Ceuta. La présentation de l’histoire de Sebta sur le site Patrimonio Cultural Ceuta documente ses appartenances almoravide, almohade et mérinide. Le site de la ville de Melilla, dans sa présentation du musée, restitue lui aussi son passé médiéval. Ce passé existe jusque dans les présentations espagnoles des villes. Il avait simplement manqué le rendez-vous radiophonique.

Cette histoire a ses ruptures. Le Maroc contemporain ne se projette pas tel quel au Moyen Âge. La même prudence vaut pour les royaumes ibériques. L’exigence historique gagne à traverser le détroit dans les deux sens.

Le choix du commencement peut même relever d’une stratégie. Le 28 janvier 2025, Alejandro del Valle Gálvez recommande, dans une analyse de l’Institut Elcano, d’ancrer le titre espagnol à la fin du Moyen Âge pour le distinguer des colonisations européennes ultérieures. Rien ne permet d’affirmer que RTL s’en soit inspirée. Le calendrier aussi peut plaider.

Après « On refait le match » et « On refait le monde », RTL semblait proposer ce 13 octobre une nouvelle déclinaison : « On refait l’histoire ».

Puis arrive l’autorité censée clore la discussion : « Même l’ONU ne considère pas Ceuta et Melilla comme d’anciennes colonies, mais bel et bien comme des provinces espagnoles. » Ce « même » donne surtout envie de vérifier ce que l’ONU a réellement dit.

Les deux villes ne figurent effectivement pas sur la liste des territoires non autonomes relevant du dispositif onusien de décolonisation. Une absence sur une liste ne constitue cependant pas, à elle seule, une décision sur la souveraineté. Pour prêter ce verdict aux Nations unies, il faudrait citer la décision correspondante. L’ONU est déjà assez occupée. Évitons de lui faire rédiger les conclusions d’une chronique en supplément.

Les archives donnent à lire un différend. En 1975, le Maroc porte la question devant le Comité spécial de la décolonisation. L’Espagne répond. La même année, l’Organisation de l’unité africaine qualifie les territoires d’enclaves coloniales et appelle à négocier. Les déclarations publiées par le dépositaire de la Convention sur le droit de la mer exposent encore les positions contradictoires des deux États. Ces textes ne tranchent pas la souveraineté. Ils documentent une contestation que l’absence des deux villes sur cette liste ne suffit pas à effacer.

Voilà ce qui me gêne : les faits peuvent être exacts et leur enchaînement orienter le récit. Commencer avec le conquérant portugais, puis invoquer l’ONU comme si elle avait tranché la souveraineté, laisse peu de place aux fondements de la revendication marocaine. Une chronique peut expliquer la présence espagnole sans donner le sentiment que toute autre lecture a déjà été disqualifiée.

Ce récit s’inscrit aussi dans une actualité politique. Lors de la visite d’État d’Emmanuel Macron en Espagne fin septembre dernier, Felipe VI a présenté la frontière de Ceuta comme espagnole et européenne. Le président français a exprimé sa solidarité avec Madrid après la crise migratoire de l’été. Aucun élément n’établit un lien avec la chronique. Ce contexte rappelle toutefois ce que ces mots engagent aujourd’hui. J’attendais naïvement d’une radio qui m’est familière qu’elle fasse aussi entendre l’histoire de l’autre rive… la mienne.

Cette exigence vaut pour moi. Défendre la marocanité de Sebta et Melilla engage une responsabilité envers leurs habitants. Leurs droits, leurs attaches et leurs choix doivent compter dans un règlement négocié. Je souhaite que le Maroc et l’Espagne puissent discuter leur différend avec le respect que leur voisinage exige, sans demander au Maroc d’effacer d’abord ce qui fonde sa revendication. J’attends aussi de la France qu’elle conjugue sa solidarité avec l’Espagne et le respect de la revendication marocaine.

Je continuerai d’écouter RTL. La confiance autorise aussi l’exigence. J’aurais aimé, le 13 octobre, entendre une histoire qui me permette de comprendre les raisons de l’Espagne et les fondements de la revendication marocaine. L’année 1415 est un commencement commode pour raconter l’arrivée des Portugais. Pour raconter Sebta, il est déjà tard.

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