Culture
Le Nobel à Anne Carson, autrice canadienne mêlant mythes anciens au contemporain
Un livre de l’écrivaine canadienne Anne Carson, lauréate du prix Nobel de littérature 2026, est exposé sur le stand de la maison d’édition S. Fischer à la 78e Foire du livre de Francfort, le plus grand salon professionnel du livre au monde, à Francfort-sur-le-Main, dans l’ouest de l’Allemagne, le 8 octobre 2026. (Photo AFP)
Le prix Nobel de littérature 2026 a été attribué à la Canadienne Anne Carson, poète, essayiste et helléniste dont l’œuvre singulière fait dialoguer les mythes de l’Antiquité avec les sensibilités contemporaines. À 76 ans, l’autrice d’« Autobiographie du rouge » et de « Nox » est consacrée pour son audace formelle et sa capacité à bousculer les frontières entre poésie, récit et essai. Une reconnaissance majeure pour cette écrivaine inclassable, qui puise dans les textes anciens la matière d’une littérature profondément moderne, où se croisent amour, mémoire, deuil et fragilité humaine.
Le prix Nobel de littérature 2026 a été décerné jeudi à la poète canadienne Anne Carson, pour son œuvre "audacieuse et inventive", une récompense qu'elle estime "fou" d'avoir obtenu.
L'autrice de 76 ans, helléniste réputée, a été récompensée pour son travail qui "dans un dialogue ludique avec la tradition classique, a donné naissance à de nouvelles formes pour la littérature contemporaine", a souligné Ingrid Carlberg, secrétaire permanente de l'Académie suédoise.
Anne Carson a appris la bonne nouvelle en Islande, pays où elle réside une partie de l'année et dont elle détient la nationalité.
"C'est fou. Ils sont tous fous", a-t-elle déclaré dans une brève interview à la télévision publique islandaise RUV.
La secrétaire permanente de l'Académie suédoise, qui lui a annoncé son prix, a confié que la lauréate était alors en promenade, en train "d'écouter le vent".
"Ici, on ne peut s'empêcher d'écouter le vent. Nous vivons au gré du vent. Oui, c'est exactement ce que je faisais", a raconté Anne Carson, retenant sa casquette pour l'empêcher de s'envoler.
Avant elle, la prestigieuse récompense n'avait été décernée qu'à une seule autrice canadienne : Alice Munro en 2013.
Ce prix est "une source de grande fierté pour le Canada", a réagi le Premier ministre Mark Carney. "Elle a fait découvrir des récits anciens à de nouveaux lecteurs et a transformé notre regard sur la littérature", a ajouté le dirigeant sur X.
Le nom d'Anne Carson et son œuvre érudite, où se mêlent héros mythologiques, auteurs antiques et romantiques, revenait depuis des années dans les spéculations des cercles littéraires suédois.
L'Académie Nobel a notamment salué "Nox", "une œuvre inoubliable", publiée en 2010 en mémoire de son frère Michael, qui avait mystérieusement disparu avant de mourir au Danemark en 2000.
L'ouvrage se déplie comme un accordéon, telle une seule longue feuille sur plusieurs mètres, "composée d'images, de lettres et d'autres textes".
"Personne n'écrit comme elle"
Sa première publication "Eros the bittersweet : an essay", en 1986, contient déjà ce qui fait son style unique : une adaptation moderne de la littérature grecque classique.
"Personne n'écrit comme elle. Et personne n'oserait, je pense", assure Steve-Sem Sandberg, membre du comité Nobel de l'Académie suédoise.
C'est une universitaire "qui maîtrise parfaitement le latin et le grec, y compris les formes archaïques, et elle utilise les mythes, les personnages, les récits et les fables de cette époque pour les replacer dans un contexte moderne", a-t-il salué.
Pour Anne Carson, qui ne se reconnaît dans aucun genre littéraire classique, la poésie est "sans doute plus pratique que la prose en ce moment, parce que c'est plus rapide et que tout le monde est pressé".
Son œuvre la plus réputée, "Autobiographie du rouge" (1998), raconte l'histoire du monstre rouge ailé Géryon, tirée des fragments de poèmes de Stésichore, grand poète lyrique grec du VIe siècle avant J-C.
Le mythe décrit comment Héraclès, dans l'accomplissement d'un de ses travaux, tue Géryon et lui vole son bétail. Par le biais de sa plume, Carson réinvente ce géant terrifiant, le transformant en un "héros" tendre et dévoué à sa mère.
"Embarrassant"
Née à Toronto le 21 juin 1950, Anne Carson a été initiée au grec par un professeur de latin qui le lui enseigne pendant la pause déjeuner au lycée. Elle abandonne deux fois l'université avant de valider son doctorat de lettres classiques à Toronto.
Il y a quelques années, l'autrice apprend qu'elle souffre de la maladie de Parkison.
Dans un essai publié par la revue littéraire London Review of Books, elle confie alors s'être retrouvée "mortifiée" face à la dégradation de son écriture manuscrite.
"J'avais l'habitude de prendre plaisir à écrire dans des cahiers, des étagères entières de cahiers, jour après jour, année après année".
"Maintenant, les traits verticaux se courbent, se brisent ou partent dans tous les sens, les voyelles se réduisent à des formes indistinctes, l'inclinaison perd son angle net et harmonieux, tout cela a l'air embarrassant", a-t-elle déploré.
Longtemps critiquée pour ses choix centrés sur des auteurs occidentaux, l'Académie suédoise, bouleversée par un scandale #MeToo en 2018, a fait peau neuve et plus de la moitié de ses 18 membres ont été remplacés.
Depuis, un lauréat sur deux est une femme.