Culture
Pendant huit jours et nuits, Fès a fait résonner les héritages spirituels du monde
La soirée du 23 octobre a réuni au pied levé une pléiade de musiciens et des chanteurs, marocains, syriens, turcs et albanais
Chants marocains et syriens, poésie spirituelle et tournoiement des derviches ont marqué, samedi 24 octobre à Bab Al Makina, la clôture du 18e Festival de Fès de la culture soufie et des sagesses du monde. Pendant huit jours, concerts, rencontres et ateliers ont exploré le thème « La poésie mystique, élixir de guérison », en croisant les héritages du Maroc avec des traditions venues de plusieurs continents.
Les voix du samaâ arabo-andalou ont rencontré les chants mystiques d’Alep pour une soirée placée sous le signe des « Ivresses ». Réunissant Wasim Arslan, Anas Al Attar et Noureddine Tahiri, aux côtés des Derviches d’Alep, cette création a associé musique, poésie et mouvement autour d’une même quête intérieure. Elle a couronné une édition consacrée aux liens entre beauté, expérience spirituelle et recherche de sens.
Au cœur du spectacle, les khamriyat ont servi de fil conducteur. Ces poèmes mystiques empruntent le vocabulaire de l’ivresse pour dire l’intensité de l’amour divin. Leur langage évoque l’abandon de soi, la libération des préoccupations matérielles et l’accès à une connaissance que les mots ordinaires peinent à transmettre. Cette métaphore a trouvé son prolongement dans les voix, les mélodies et la danse.
Des voix marocaines aux mémoires d’Alep
Né en Syrie et établi à Amsterdam, Wasim Arslan a apporté la mémoire musicale d’Alep, nourrie des traditions classiques arabes et des rythmes du Levant. Son univers fait se rencontrer héritage, nostalgie et création contemporaine, dans une démarche qui entretient la transmission tout en accueillant de nouvelles sensibilités artistiques.
« C’est un grand honneur pour moi de participer au Festival de Fès de la Culture Soufie. C’est ma première visite au Maroc et je suis heureux de découvrir la richesse du dialogue entre les chants et les musiques spirituelles marocaines et syriennes », a-t-il déclaré.
À ses côtés, Noureddine Tahiri a incarné l’ancrage fassi de cette rencontre. Figure du madih et du samaâ, il consacre depuis plusieurs décennies son travail à la préservation de ce patrimoine. Formé auprès de maîtres du chant religieux et de la musique arabo-andalouse, il a fréquenté les grandes zaouïas de Fès et créé des associations vouées à sa transmission.
Anas Al Attar a, pour sa part, exprimé sa joie de réunir les mounchidine, dont Noureddine Tahiri, et les musiciens syriens dans un même élan spirituel. Le tournoiement des Derviches d’Alep a donné à cet échange une dimension contemplative : accordée aux chants, la rotation des corps prolongeait la musique par le geste, dans une recherche d’effacement de soi et d’harmonie intérieure.
Un patrimoine marocain vivant
Placée sous le Haut Patronage du roi Mohammed VI, cette édition a accordé une place centrale aux confréries marocaines. Leurs chants, leurs répertoires poétiques et leurs rituels ont rappelé la diversité d’un héritage qui demeure présent dans les pratiques collectives et la vie culturelle du pays.
Dès l’ouverture, le 17 octobre à Bab Al Makina, la tradition Harraqiya a été mise à l’honneur à travers des chants et une hadra arabo-andalous, avec la participation de Nabyla Maan. Cette première soirée a donné le ton d’une programmation attentive à la continuité des traditions comme au renouvellement de leurs expressions.
Les confréries Qadiriya Boutchichiya, Charqawiya, Ouazzaniya, Raïssouniya et Sqalliya ont également figuré au programme. Leurs prestations ont permis d’entendre différentes formes du samaâ et du madih nabawi, ces chants de louange et d’évocation spirituelle transmis de génération en génération.
La soirée du 21 octobre, consacrée aux traditions Ouazzaniya et Raïssouniya sur la place historique Bab Makina, a illustré cette pluralité. À travers les poèmes, les invocations et les traditions vocales, le public a découvert un patrimoine dont la richesse tient autant aux textes qu’aux façons de les interpréter et de les partager.
De l’Inde à l’Europe, des correspondances musicales
L’ouverture internationale a constitué un autre axe du festival. Aux côtés des expressions marocaines, plusieurs traditions ont montré comment la voix, le souffle et la poésie peuvent porter une expérience spirituelle, selon des histoires et des formes artistiques distinctes.
L’Inde était représentée par Ustad Wasifuddin Dagar, interprète du dhrupad, l’une des formes les plus anciennes de la musique classique de l’Inde du Nord. Intitulé « Le souffle de l’éternité », son concert a mis en lumière un art dans lequel le travail vocal et la maîtrise de la respiration occupent une place essentielle.
Le Pakistan était présent avec le qawwali de Shuaïb Aftab Qawwal, notamment à l’occasion d’un hommage au poète et philosophe Mohammed Iqbal. Cette programmation a fait entendre une autre manière d’associer ferveur, poésie et musique.
Les rencontres entre Orient et Occident se sont prolongées dans le concert-récital de Leili Anvar et Claire Antonini, autour de Bach et de Rûmî. Arianna Savall et Tristan Driessens ont exploré, de leur côté, l’univers d’Hildegarde de Bingen, figure mystique et musicale du Moyen Âge européen. Ces propositions ont fait apparaître des correspondances entre des héritages éloignés, sans en effacer les singularités.
La beauté face aux épreuves
Le thème « La poésie mystique, élixir de guérison » a également nourri le volet intellectuel. Chercheurs, philosophes et spécialistes des traditions spirituelles ont interrogé la place de la création poétique dans un monde traversé par les tensions, les fractures et les incertitudes.
Les échanges ont porté sur la capacité de la beauté à transformer le rapport au monde, les enseignements du Mathnawî de Rûmî et la place de la sensibilité dans l’expérience religieuse. La souffrance et sa transfiguration dans les grands textes sacrés ont occupé une place importante, tout comme les rapports entre poésie, imagination et cheminement intérieur.
L’ambition de cette rencontre fondée par Faouzi Skali dépasse ainsi la célébration d’un héritage littéraire et musical. La poésie y est envisagée comme une voie de réconciliation avec soi-même et avec le monde. De Rûmî à Mohammed Iqbal, en passant par les figures du soufisme marocain, elle donne forme à des expériences où se rejoignent amour, connaissance et quête de sens.
Expositions, projections cinématographiques, ateliers de dhikr et expériences sensorielles ont complété les concerts et les débats. La projection du documentaire « Les Constructeurs de l’Alhambra » a notamment permis de revenir sur l’héritage artistique et architectural de l’Andalousie.
Fès, un lieu de transmission et de rencontre
Pour Faouzi Skali, directeur du festival, cette programmation contribue à raviver un patrimoine soufi et spirituel présent à Fès depuis des siècles. Débats, rencontres et spectacles rendent visible un trésor culturel qui appartient à la ville autant qu’au Maroc, tout en prolongeant son rayonnement international.
Cette ouverture traduit aussi, à ses yeux, l’importance croissante accordée à la dimension spirituelle dans le monde contemporain. Le festival lui donne une expression concrète en faisant se rencontrer des artistes, des répertoires et des pensées issus de plusieurs horizons culturels.
La clôture a condensé cette démarche. Entre mémoire fassie, chants d’Alep et danse des derviches, les « Ivresses » ont réuni des expressions différentes autour de l’amour divin. À Bab Al Makina, la poésie s’est déployée dans les mots, les voix et les corps, donnant à cette dernière soirée la forme d’une rencontre entre des traditions toujours vivantes.