Fès fait résonner les voix de l’amour spirituel

Fès fait résonner les voix de l’amour spirituel

De D à G : Khalid Aït Taleb wali de la Région Fès Meknès, le poète et écrivain Kaïs Benyahya, et Faouzi Skali, président du Festival lors de l’hommage à. M. Benyahya

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La 18e édition du Festival de Fès de la culture soufie et des sagesses du monde s’est ouverte samedi 17 octobre à Bab Al Makina. Jusqu’au 24 octobre, concerts, rencontres, rituels et ateliers explorent le thème « La poésie mystique, élixir de guérison », au croisement des héritages marocains et des traditions spirituelles du monde.

Les chants de la tradition Harrâqiya et les sonorités du flamenco ont donné le ton. Avec « Chemins de l’amour spirituel », le Festival de Fès a ouvert une semaine placée sous le signe de la poésie, de la beauté et de la rencontre. Organisée sous le Haut Patronage du Roi Mohammed VI, cette édition interroge leur capacité à nourrir l’espérance dans un monde traversé de blessures et d’épreuves.

À Bab Al Makina, l’ensemble vocal et musical Harrâqî, dirigé par Youssef El Houssaini, a partagé la scène avec la chanteuse marocaine Nabyla Maan et l’artiste espagnol Vicente Muñoz Gelo. Chants, hadra arabo-andalouse, madih et flamenco ont composé un hommage à Sidi Mohammed Al-Harrâq, figure majeure du soufisme marocain.

L’héritage Harrâqî en ouverture

Pour le président du festival, Faouzi Skali, ouvrir avec les créations de la zaouïa Harrâqiya revient à mettre en lumière un patrimoine habité par l’amour divin, l’extase spirituelle et la subtilité des significations mystiques. La participation de Nabyla Maan, avec un répertoire puisant dans plusieurs expressions de la poésie soufie, a apporté une dimension esthétique particulière à cette création.

Youssef El Houssaini a précisé que la démarche dépasse le rapprochement des genres musicaux. Elle entend montrer que l’art authentique ignore les frontières et que la musique offre un langage commun pour célébrer l’amour, la coexistence et la liberté entre les peuples.

Cette circulation entre les traditions accompagne une découverte de Fès elle-même. Faouzi Skali a rappelé la profondeur de son patrimoine soufi : ses adeptes voient dans la ville une véritable zaouïa. Le festival invite ainsi à parcourir ses ruelles et à découvrir ses richesses culturelles, civilisationnelles et spirituelles.

La poésie face au désenchantement

Le forum organisé samedi a prolongé cette ouverture artistique par une réflexion sur le pouvoir spirituel de la poésie. Faouzi Skali y a défendu la nécessité de renouer les liens entre sagesse, création et beauté, face à la « déspiritualisation » de la culture et aux bouleversements technologiques.

Évoquant le « désenchantement du monde » de Max Weber, il a appelé à réexaminer la place de la sagesse dans les sociétés contemporaines. Fès entend y contribuer en confortant sa vocation de carrefour spirituel, ouvert à la diversité des cultures. Une conviction résumée par la formule de Teilhard de Chardin qu’il a citée : « Tout ce qui s’élève converge ».

Un hommage a également été rendu au poète et écrivain Kais Ben Yahya. Revenant sur son cheminement de la science vers la poésie, celui-ci a rapproché ces deux démarches par leur exigence de compréhension, de questionnement et de recherche du sens, sans effacer le mystère de la condition humaine.

Il a aussi rappelé ce que tout parcourt doit aux autres, à leurs voix et à leurs expériences. Sans prétendre guérir toutes les blessures, la poésie peut raviver l’espérance, rendre au cœur sa liberté d’aimer et faire de la fragilité une promesse de lumière. Elle trouve sa portée dans la transmission et la fraternité.

Du samaa marocain aux chants du monde

La programmation fait une place aux traditions marocaines, avec des soirées de samaa consacrées aux tariqas Qadiriyya Boutchichiya, Charqawiya, Ouazzaniya, Rissouniya et Sqalliya. Elle ouvre des chemins vers d’autres univers spirituels.

Dimanche 18 octobre, Shuaïb Aftab Qawwal propose un concert de chant soufi pakistanais en hommage au poète et philosophe Mohammed Iqbal. Tristan Driessens et l’ensemble Luthopia présentent, avec Arianna Savall au chant et à la harpe, une création inspirée d’Hildegarde de Bingen.

Le 21 octobre, le maître indien Ustad Wasifuddin Dagar interprétera « Le souffle de l’éternité », consacré au dhrupad, chant ancestral du nord de l’Inde. Le lendemain, Leili Anvar et Claire Antonini feront dialoguer deux univers dans le concert-récital « Bach et Rûmi ».

Le 23 octobre, les jardins de Jnan Sbil accueilleront les chants spirituels de Daoud Konaté, de Côte d’Ivoire, et d’Enris Qinami, d’Albanie, avant « Voyage d’Orient vers l’Occident », avec Marouane Hajji. Le programme comprend « Ibn Al-Khatîb et la Cité de l’amour », avec Françoise Atlan et Kamal Hafid.

Écouter, débattre et expérimenter

Les rencontres intellectuelles exploreront la poésie comme ode à l’invisible, le pouvoir de la beauté, la dimension sensible de l’expérience religieuse, la quête de guérison dans le Mathnawî de Rûmi et la transfiguration de l’épreuve dans les textes sacrés. Le 24 octobre, une rencontre sera consacrée à la voie thérapeutique de Sami-Ali.

Des ateliers permettront d’aborder le chanoyu, cérémonie japonaise du thé, le dhikr, entre invocations et méditation, ainsi que la parfumerie avec « Les Jardins intérieurs, quand la poésie respire ». S’y ajoutent le film « Les Constructeurs de l’Alhambra », d’Isabel Fernandes, et des expositions, dont « Murmures de maisons – Du chant des oiseaux aux couleurs des seddaris », de Marie Pourchot.

Le 24 octobre, « Ivresses » réunira à Bab Al Makina le samaa arabo-andalou et les derviches d’Alep, avec Wasim Arslan, Anas Al Attar et Noureddine Tahiri. Entre cette scène, Jnan Sbil, le souk des Semmarine et la médina, le festival fait de l’écoute et de la découverte le fil de la rencontre.