chroniques
Douze auteurs français à El Jadida, du Protectorat à nos jours - Par Mustapha Jmahri
Cette sélection se concentre exclusivement sur les personnalités ayant utilisé l’écrit pour témoigner de leur lien avec la cité. Ainsi, des figures françaises nées à Mazagan,
De Joseph Goulven à Roland Barthes, Mazagan-El Jadida a marqué les parcours et les écrits d’auteurs français qui y sont nés ou y ont vécu. Dans une conférence présentée à Sète le 6 octobre 2026, Mustapha Jmahri retrace douze trajectoires où se croisent histoire, littérature, médecine et souvenirs d’enfance, éclairant la mémoire et la diversité culturelle de la cité atlantique.

Mustapha Jmahri
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
Du Protectorat à nos jours, de nombreux auteurs français ont été marqués par Mazagan-El Jadida. Leurs parcours vers l'ancienne cité répondent à des motifs variés : le service militaire, les missions de coopération après l'indépendance, l'enseignement ou une carrière libérale. Pour certains, la ville fut un refuge ou un ancrage familial[1]. Qu'ils soient écrivains, mémorialistes ou artistes, ces auteurs ont enrichi l'histoire locale à travers des récits ouvriers, des témoignages médicaux inédits ou des études sur les signes.
Il est important de préciser que cette sélection se concentre exclusivement sur les personnalités ayant utilisé l’écrit pour témoigner de leur lien avec la cité. Ainsi, des figures françaises nées à Mazagan, à l'instar de Jean-Yves Haberer (ancien patron du Crédit Lyonnais), ou de Jean-Pierre Philippe (homme politique), n'apparaissent pas ici car, ayant quitté la ville très tôt, elles n'ont pas évoqué ce territoire dans leurs ouvrages. De même, cette sélection écarte volontairement les écrivains de passage qui ont évoqué El Jadida dans leurs travaux, tels que Edmond Doutté, Claire Sainte-Soline ou Jean-Louis Miège. Enfin, cette étude se limite strictement aux écrivains de nationalité française, bien que des auteurs d'autres nationalités aient également parlé de la ville, à l'instar de l'écrivaine suisse Grethe Auer, du Belge Albert t'Serstevens ou du britannique Arthur Leared. Le seul critère retenu est celui d’une trace littéraire ou historique laissée à la postérité par des auteurs français qui sont nés dans la ville ou qui y ont habité pendant une certaine période.
Les douze auteurs retenus dans cette sélection sont : Joseph Goulven, Eugénie Delanoë, Maurice Garrel, André Guelfi, Marc Bernard, Guy Delanoë, Roland Barthes, René Gallissot, Jean-Louis Morel, Christian Feucher, Gérard Delozier et Michel Amengual. Le cas de Michel Vieuchange est également à prendre en compte.
Joseph Goulven (1886-1972) : Docteur en droit et numéro deux des services municipaux au début du Protectorat, Joseph Goulven est l’un des tout premiers auteurs français à s'être penché sur le passé de la cité. Son œuvre historique a jeté les bases de la recherche sur Mazagan. Il est notamment l'auteur de l'ouvrage de référence La Place de Mazagan sous la domination portugaise (1502-1769) édité en 1917, où il analyse l'architecture militaire et l'organisation sociale de la citadelle durant les siècles d'occupation lusitanienne.
Goulven s'est passionné aussi pour les mutations de la ville au siècle suivant. Dans son étude L’établissement des premiers Européens à Mazagan au XIXe siècle (publié dans le bulletin de la Société de l’Histoire des Colonies françaises), il documente la renaissance du port et l'arrivée des premières familles de négociants étrangers après l'abandon de la ville par les Portugais. Par ses autres écrits, tels Le Cercle des Doukkala (1917) il a capté la transition entre la vieille cité fortifiée et le comptoir cosmopolite en devenir, offrant aux futurs chercheurs une base documentaire indispensable.
Eugénie Delanoë (1887-1951) : cette doctoresse est arrivée à Mazagan en 1913, et a marqué l'histoire de la ville par un dévouement total, particulièrement durant la Première Guerre mondiale où elle fut la seule femme médecin de la place. Son œuvre majeure, Trente années d'activité médicale et sociale au Maroc (1949), constitue un témoignage scientifique et humain inestimable. Elle y consigne ses observations sur la vie familiale et les réalités sociales de la région, devenant une source incontournable pour comprendre le Maroc de la première moitié du XXe siècle.
Dans son ouvrage, elle dénonce les ravages des mariages précoces, touchant des fillettes de 10 à 12 ans, et les violences invisibilisées au sein des foyers. Ses écrits apportent des données réelles sur les souffrances physiques et génitales endurées par de jeunes épouses. Experte mandatée par les tribunaux, elle a documenté les infections et les traumatismes obstétricaux, offrant un éclairage précurseur sur la condition féminine dans les Doukkala.
Le legs d'Eugénie Delanoë, enterrée à El Jadida en 1956, reste un trésor à redécouvrir pour les chercheurs en sociologie et en études de genre. Ses descriptions, citant noms et lieux de résidence à Had ouled Frej, Aounate ou Sidi Bennour, font de son livre un document de terrain unique.
Maurice Garrel (1923-2011) : avant de marquer le théâtre et le cinéma français, Maurice Garrel a forgé sa sensibilité dans la douceur d'El Jadida, où il arrive en 1927 à l'âge de quatre ans. Fils d'une institutrice locale, ce jeune anticonformiste délaisse les sentiers battus pour apprendre le dialecte marocain auprès de ses voisins et s'adonner à sa passion pour l'équitation. Fasciné par ses amis d'enfance qu'il jugeait « supérieurs » par leur agilité et leur connaissance de la nature, il étudie l'arabe au collège de Mazagan (actuel lycée Ibn Khaldoun), posant ainsi les bases d'une personnalité libre et profondément fraternelle.
Cette période fondatrice est au cœur du livre Le Veilleur de Jacques Morice (Stock, 2012), qui explore l’âme de cet acteur singulier à travers le prisme de sa jeunesse marocaine. Maurice Garrel, nommé deux fois aux César et père du cinéaste Philippe Garrel, n'a jamais oublié ces racines doukkalies qui ont nourri son jeu, de ses premières improvisations à la caserne jusqu'aux scènes les plus exigeantes. Son parcours témoigne d'un lien indéfectible avec El Jadida, une cité qui a vu naître l'instinct d'un homme pour qui la vie et le théâtre ne faisaient qu'un.
André Guelfi (1919-2016) : né à Mazagan en 1919, André Guelfi, surnommé « Dédé la Sardine », incarne l'aventure humaine dans toute sa démesure. Fils du commandant de port de la ville, il commence sa carrière dès l'âge de dix ans en conduisant des touristes à la plage, avant de faire fortune en révolutionnant la pêche industrielle grâce aux premiers bateaux-usines congélateurs. Son autobiographie, L'Original (Robert Laffont, 1999), retrace ce destin hors norme, de ses débuts fulgurants dans une banque locale aux côtes de la Mauritanie, où son audace lui vaudra son célèbre sobriquet.
Pilote de course émérite ayant disputé le Grand Prix du Maroc en 1958, André Guelfi a mené une vie trépidante, entre passion pour l'automobile et conquêtes immobilières parisiennes. Marié à la nièce de Georges Pompidou et proche des milieux olympiques, il a bâti un empire avant d'être rattrapé par les enquêtes judiciaires de l'affaire Elf, période qu'il relate dans un autre ouvrage, L'Entremetteur.
Personnage romanesque ayant côtoyé aussi bien Juan Antonio Samaranch que Bernard Tapie, André Guelfi s'est éteint à 97 ans, après avoir parcouru le monde aux commandes de son propre jet. Il reste dans la mémoire collective comme l'enfant fonceur de Mazagan.
Marc Bernard (1900-1983) : figure emblématique de la littérature prolétarienne, il est né à Nîmes dans une famille ouvrière. Garçon de course à douze ans puis fraiseur, il s'impose sur la scène littéraire dès 1929 avec son roman surréaliste Zig-zag. Son talent éclate au grand jour lorsqu'il obtient le prix Interallié en 1934 pour Anny, puis la consécration suprême avec le prix Goncourt en 1942 pour Pareils à des enfants. C’est durant cette période tourmentée de la Seconde Guerre mondiale que l'écrivain trouve refuge à El Jadida, une cité dont l'atmosphère singulière a marqué le parcours de cet homme engagé.
Marc Bernard a passé presque un trimestre de retraite littéraire absolue à El Jadida au cours de l'été 1946. Dans le chapitre VII de son œuvre Vacances (1967), intitulé « Croquis marocains », l'écrivain retrace son coup de foudre pour la cité atlantique. Guidé par un habitant local à travers les ruelles, il fait la découverte fortuite d'une kissaria abandonnée et fermée depuis des années. Après avoir obtenu la clé de la grille auprès des notables, il s'y installe pour écrire au milieu d'un climat envoûtant, marquée par la spiritualité et les rencontres sonores du mois de Ramadan.
Disparu en 1983, il laisse derrière lui une œuvre puissante où la réalité sociale se mêle à une poésie du quotidien, témoignant d'un passage discret mais significatif sur les bords de l'Atlantique.
Guy Delanoë (1916-1990) : né à Mazagan en 1916, le lien entre Guy Delanoë et El Jadida dépasse le cadre de la simple biographie pour devenir une véritable odyssée mémorielle.
Médecin humaniste avant d'être écrivain, Guy Delanoë confiait volontiers être devenu « historien malgré lui ». À l'heure de la retraite, face à une masse considérable d'archives emportées du Maroc, il s'était donné pour mission de mettre en ordre ces documents afin qu'ils ne soient pas perdus à jamais. Ce travail de fond a donné naissance à ses Mémoires historiques en trois tomes parus chez L’Harmattan.
La famille Delanoë incarne une dynastie de savoir et de dévouement pour les Doukkala : de la mère Eugénie, pionnière de la médecine dès 1913, au père Pierre Delanoë - dont une rue de la ville porte le nom et qui fut l'ami de l'exilé Mohamed Azerkane -, jusqu'à sa fille Nelcya, historienne de renom. Fidèle jusqu'au bout à sa terre d'élection, Guy Delanoë repose au cimetière chrétien d'El Jadida, où ses cendres ont été déposées le 2 mars 1992, en présence de ses trois compagnons de route marocains le docteur Abdelkrim El-Khatib, Mohammed Mjid et Abdeslam Harraqui.
Christian Feucher (1947) : né à El Jadida de parents bretons, Christian Feucher a passé ses premières années dans une petite maison de la rue Vauban, jouant dans les champs près de l'hôtel de la Plage. Marqué par une enfance heureuse et le souvenir ému de leur bonne Fatima, il a conservé une nostalgie profonde pour l’école du Marché et les épiciers de la rue de Marrakech. Ce n'est qu’après une carrière de directeur juridique, qu'il a ressenti le besoin impérieux de comprendre l'histoire complexe de sa ville natale.
Son ouvrage de référence, Mazagan 1514-1956 (2011), est le fruit d'une recherche assidue dans les archives de la BnF et de l'IMA. Il y retrace l'épopée humaine de cette cité tour à tour portugaise, cosmopolite et marocaine. Feucher mêle avec brio l’histoire coloniale et les destins individuels, cherchant à expliquer comment une ville si multiple a pu se développer de manière aussi harmonieuse malgré les clivages de l'époque.
Écrivain prolifique à la retraite, il a également publié Ali Bey, un voyageur espagnol en terre d’islam. Son travail sur Ali Bey, cet aventurier catalan déguisé en noble arabe qui tenta de devenir sultan, a d'ailleurs inspiré une récente superproduction cinématographique. Christian Feucher partage avec les chercheurs locaux cette passion pour le détail qui permet de faire revivre le passé singulier d’El Jadida.
René Gallissot (1934) : figure majeure de l’historiographie du Maghreb contemporain, il a forgé ses premières armes de chercheur et d'enseignant à El Jadida. Professeur d'histoire-géographie au lycée de Mazagan (lycée Ibn Khaldoun) à la fin des années 1950, il a vécu de l'intérieur la transition entre la fin du Protectorat et les premières années de l'Indépendance. Cette expérience de terrain a été déterminante pour celui qui allait devenir l'un des spécialistes des mouvements sociaux et nationaux en Afrique du Nord.
Dans ses écrits, Gallissot a souvent évoqué son passage à Mazagan comme une période de révélation intellectuelle. C’est là qu’il a commencé à observer les structures du colonialisme et les prémices du syndicalisme marocain, des thèmes qui nourriront ses œuvres de référence telles que Le Patronat européen au Maroc ou son dictionnaire biographique, le Maitron Afrique du Nord. Pour lui, El Jadida n'était pas seulement un poste d'enseignement, mais un laboratoire social où se jouait l'histoire de l’époque.
Vexé de ne pas avoir, comme les linguistes après la licence, une année payée à l’étranger, il témoigne : « je me mets en congé de deux ans pour aller au Maroc de 1956 à juillet 1958 ; je voulais m’approcher au plus près de la lutte d’indépendance algérienne. Je gagne ma vie en enseignant au lycée de la Mission française à Mazagan, forteresse de la conquête portugaise devenue El Jadida, la grande plage au sud de Casablanca. Je découvre le racisme colonial plus excité en position intermédiaire entre les « Grands Blancs », qui se disent Européens plus que Français, et la masse indigène musulmane : maures et mauresques ; les coloniaux espagnols arborent leur ancienneté africaine et leur pureté catholique par la loi du sang.
Roland Barthes (1915-1980) : pour ce sémiologue, El Jadida n’était pas un simple décor de vacances, mais un port d'attache familial et un champ de signes permanent. Lié à la cité par son demi-frère, l’architecte Michel Salzedo, marié à Rachel, issue d'une lignée juive locale, l'écrivain s'immergeait dès les années 1950 dans une identité marocaine plurielle. On croisait sa silhouette familière à la terrasse du Café français, près du Théâtre municipal, ou déambulant avec son ami le sociologue Abdelkébir Khatibi. Pour Barthes, la ville était un texte vivant où il traquait le « bruissement de la langue » au milieu du bouillonnement de Souk Lekdim.
À trente kilomètres de là, le village de Méhioula, au bord de l’Oum-Erbia, devint son refuge de prédilection, une terre de « solitude supportable ». Découvert lors des pique-niques avec sa belle-famille, ce site rural occupe une place centrale dans son Journal de deuil après la mort de sa mère en 1977. C’est dans ce coin isolé, loin de l’agitation parisienne, que Barthes a puisé la force de transformer sa détresse en une utopie personnelle, vivant à Méhioula ce qu’il qualifiait de « Satori » : une illumination soudaine marquant le début de sa Vita Nova.
Malgré l’éminence de l’auteur, ses séjours jdidis sont restés empreints de discrétion. Cette retenue dessine les contours d'un monde intérieur préservé. Bien que son passage à Méhioula ait marqué un tournant décisif dans son œuvre tardive, notamment dans le recueil Incidents, il reste peu de traces tangibles de ses résidences exactes, laissant à la mémoire locale le soin de chérir le souvenir de ce maître de la sémiologie arpentant les rives de l’oued.
Jean-Louis Morel (1947-2022) : ancien président de l’Amicale des anciens de Mazagan, le poète Jean-Louis Morel est décédé en France le lundi 21 mars 2022 à Narbonne. Enfant d’adoption d'El Jadida où il a vécu une vingtaine d’années, de 1943 à 1961, Jean-Louis Morel a consacré à cette ville plusieurs ouvrages, textes, poèmes et articles. L’un de ses recueils de poèmes porte d'ailleurs un titre révélateur, Mazaganelles.
Dans cette ville océanique, il avait trouvé la paix après le rapatriement de sa famille de Côte d’Ivoire. Il s’était lié d’amitié avec beaucoup de jeunes de son âge, de toutes les langues et de toutes les religions. Feu Tahar El-Mesmoudi, l’ancien ministre du Commerce marocain, comptait parmi ses camarades de classe, et sa mort accidentelle fut pour lui une perte douloureusement ressentie.
Dans son livre-témoignage Éclats d’enfance à Mazagan, il revient longuement sur cette période de sa jeunesse. Il s’agit d’un livre de près de 300 pages, de témoignages, de portraits et d’histoires sur sa vie personnelle et celle des autres en Doukkala. Cet ouvrage revêt un caractère historique et sociologique puisqu’il présente une multitude d’informations sur les habitudes, la dynamique culturelle de l’époque, la situation de l’enseignement, la cohabitation des communautés, les jardins, les plantes ainsi que sur les personnalités locales connues. L’ouvrage est illustré par un autre Mazaganais, Jo Gonzalez, dont les dessins apportent une touche gaie à ce livre plein d'humour.
Gérard Delozier (1942) : il appartient à cette génération de jeunes Français arrivés au Maroc sous le statut de coopérants au temps du roi Hassan II. Son récit Jeunes coopérants au Maroc au temps du roi Hassan II sorti en 2020 s'inscrit dans une période charnière de l'histoire postindépendance, où les échanges culturels et éducatifs entre la France et le Maroc ont pris une forme nouvelle. À travers ses écrits, il témoigne de l'immersion d'une jeunesse étrangère au cœur de la société marocaine, entre engagement professionnel et découverte d'une culture authentique.
Son livre décrit le quotidien des enseignants et techniciens français qui ont œuvré dans la province d’El Jadida. Il souligne souvent le choc culturel positif et les liens d'amitié tissés avec la population locale. Pour Delozier, le séjour au Maroc n'était pas seulement une mission administrative, mais une véritable leçon de vie qui a influencé durablement sa vision du monde et son rapport à l'autre.
Son récit permet de comprendre l'évolution des relations franco-marocaines à travers le prisme de l'éducation et de la coopération technique.
Michel Amengual (1938-2013) : Militant de l'amitié franco-marocaine, il a été emporté par une crise cardiaque à El Jadida le 30 septembre 2013, laissant derrière lui une profonde empreinte culturelle et deux œuvres majeures qui continuent de faire rayonner la mémoire de sa ville de cœur.
Il s'est affirmé comme un écrivain de terrain, doublé d'un chercheur passionné par sa région d’adoption. Après sa retraite de France Télévisions, il avait choisi, en 2001, de s'installer à la station balnéaire de Sidi Bouzid, vivant face à l'océan dans un cadre inspirant. C'est depuis ce havre qu'il a investi d'importants moyens personnels pour acquérir en France des ouvrages anciens et rares sur le Maroc. Sa démarche documentaire l'a également conduit à explorer les Archives diplomatiques de Nantes pour y filmer des pièces historiques liées à El Jadida et sa région, jetant ainsi les bases d'un travail mémoriel d'une grande valeur.
Son travail d'écriture se nourrissait d'un vaste réseau de relations allant des universitaires aux simples fellahs, chez qui il se rendait pour s'imprégner des traditions locales. Il a ainsi conçu des ouvrages destinés à valoriser l'histoire et les richesses de la province. Il a notamment publié un beau livre, El Jadida, capitale des Doukkala, en 2011, ainsi que le recueil documentaire de référence Voyages en Doukkala : de l'Antiquité à l'Indépendance, paru en 2013.
En marge de ces douze auteurs francophones ayant directement consigné leurs impressions sur Mazagan, un treizième profil mérite d’être évoqué. Il s’agit du poète et explorateur au destin fulgurant Michel Vieuchange (1904-1930). Contrairement aux autres, Vieuchange n’a pas écrit sur la ville elle-même, mais c’est à Mazagan, alors qu’il y était jeune appelé militaire en 1926 à la caserne Réquiston (future école Charcot), que va naître son projet fou : devenir le premier Européen à atteindre clandestinement la cité interdite de Smara, dans le Sahara marocain.
Bravant les interdictions militaires et avec la complicité de son frère Jean, médecin lui aussi passé par Mazagan, il entreprend ce long périple à l'été 1930, marchant des milliers de kilomètres déguisé en femme berbère ou caché dans des couffins. S'il parvient à son but, l'aventure lui sera fatale : atteint de dysenterie, il meurt à Agadir le 30 novembre 1930, à seulement 26 ans. Ses carnets de route, publiés à titre posthume par son frère en 1932 sous le titre Smara (Plon), obtiendront le statut de livre culte, salué par Paul Claudel et André Gide. Michel Vieuchange reste ainsi dans l'histoire comme « le fou du désert », un écrivain-aventurier dont l'étincelle de l'épopée s'est allumée entre les murs de Mazagan.
[1] Le texte intégral de la conférence organisée sous l’égide du Comité de Jumelage Sète-El Jadida à la librairie l’Échappée Belle à Sète, le mardi 6 octobre 2026. Cette rencontre a été suivie par des lecteurs français, marocains et d'autres résidents à Sète, en présence du comité de jumelage et du vice-consul du Maroc à Montpellier.