Cinéma, mon amour de Driss Chouika: Hamnet, entre l’alchimie de l’art et la subjectivité féminine

Cinéma, mon amour de Driss Chouika: Hamnet, entre l’alchimie de l’art et la subjectivité féminine

Adapté du roman à succès de Maggie O'Farrell, « Hamnet » n’est pas un énième récit sur les origines de l’écriture géniaöe de « Hamlet » par Shakespeare. Le film est bien plus complexe que ce présupposé

1
Partager :

Dans « Hamnet », Chloé Zhao revisite le drame intime de William Shakespeare et de son épouse Agnès, confrontés à la mort de leur fils. Porté par l’interprétation saisissante de Jessie Buckley, le film explore les liens entre le deuil, la création artistique et la sensibilité féminine. Une œuvre bouleversante, dont Driss Chouika souligne la puissance esthétique tout en interrogeant les limites d’une vision de l’art qui transforme la souffrance individuelle en chef-d’œuvre universel.

Driss Chouika

« Quand j’avais 20-30 ans, j’étais attirée par les grandes plaines, l’horizon, l’expansion. Maintenant que j’ai la quarantaine, j’ai besoin de savoir ce qui est à l’intérieur, et ce que fait la forêt, c’est justement de faire plonger en soi, et aussi à l’intérieur même de la terre ».

Chloé Zhao

Sorti en janvier 2026 aux Etats-Unis et en France, deux BAFTA 2026 (Meilleur film britannique et Meilleure actrice pour Jessie Buckley), deux Golden Globes 2026 (Meilleur film dramatique et Meilleure actrice pour Jessie Buckley), Oscar 2026 de la Meilleure actrice pour Jessie Buckley, ainsi que plusieurs autres récompenses dans des festivals prestigieux, le film « Hamnet » de la réalisatrice chinoise Chloé Zhao est un film traversé par une tension irrésolue entre la puissance tellurique de sa première heure et la mécanique déterministe de sa  dernière partie. C’est un film à la fois déchirant et déchiré, porté par une performance volcanique de Jessie Buckley et une texture sensorielle suffocante, mais quelque part desservi par son traitement un peu naïf de l'histoire et son regard simpliste sur l’art et son rapport à la souffrance. Jessie Buckley y accomplit une performance qui transcende le matériau, mais le scénario referme progressivement l’espace de liberté qu’il semblait ouvrir, transformant une méditation sur le deuil en démonstration sur la genèse d’un chef-d’œuvre basé sur une sensibilité bien féminine. Et là, la réalisatrice a bien raison de préciser que : « Le corps des femmes est différent de celui des hommes, et nous avons des forces, des atouts différents. La sagesse qui peut sortir du corps d’une femme est la pièce manquante de la conscience collective et elle est essentielle »

L’ALCHIMIE DE L’ART ET LA SUBJECTIVITÉ FÉMININE

Adapté du roman à succès de Maggie O'Farrell, « Hamnet » n’est pas un énième récit sur les origines de l’écriture géniaöe de « Hamlet » par Shakespeare. Le film est bien plus complexe que ce présupposé. Shakespeare passe une grande partie du récit à Londres, occupé à ses affaires particulières, tandis que le véritable centre narratif se concentre sur Agnès, son épouse. D’une certaone manière Chloé Zhao poursuit son exploration, amorcée déjà dans « The Rider » puis confirmée dans « Nomadland », des âmes meurtries, en braquant sa caméra sur une femme effacée par l'écriture de l'Histoire officielle. Le film opère ainsi, en profondeur, un traitement oscillant entre l’alchimie de l’art et la subjectivité féminine.

La scène d'ouverture est déjà une déclaration d'identité : Agnes recroquevillée sous un arbre, sa robe étalée sur la mousse verte, la photographie capturant avec une sorte de fétichisme la frontière floue entre le corps et la végétation. C’est bien loin de la reconstitution historique, c'est une sorte d'archéologie sensorielle. Et lorsque Agnes accouche seule dans la forêt, le sol est saisi d'un tremblement presque cosmogonique, comme si l'accouchement lui-même était un événement géologique. Cette intensité sensorielle reflue lorsque le film entre dans les séquences londoniennes du théâtre. C'est peut-être la révélation d'une inquiétude profonde. Dans l’ensemble, la réalisatrice excelle dans la communication silencieuse entre l'humain et la nature, moins dans la confrontation dramatique.

Agnès est réinventée comme une figure de sorcière : elle dresse des faucons, cueille des plantes médicinales, possède une perception qui dépasse le visible. Jessie Buckley, qui incarne ce rôle, porte tout le poids émotionnel du film. Sa performance a été fortement et abondamment saluée. La qualité grave et mélodieuse de sa voix, lorsqu'elle explose en un cri de douleur déchirant au milieu du silence, est très frappante. Le regard de Zhao reste au plus près des personnages et de leurs émotions, tout en accordant une place centrale à la nature et à la forêt, semblant considérer la nature vivante comme un tout significatif indivisible.

La mort de Hamnet constitue le cœur absolu du film, mais sa mise en scène refuse les sentiers larmoyants du biopic traditionnel. Zhao procède par une série d'ellipses rapides, projetant le spectateur des rires de l'enfant au silence de la mort. La composition de Buckley est d’une sensibilité saisissante. Et le traitement de Zhao refuse d'esthétiser la douleur. Il frappe le spectateur de la manière la plus matérielle, la plus charnelle qui soit. C'est pourtant cette intensité émotionnelle qui a suscité la controverse. Mais la controverse entre les critiques enrichit le film au lieu de diminuer sa portée. Certaines critiques ne sont pas sans fondement. Le film place certes la douleur d'Agnès au premier plan, mais sa logique narrative fait honorer la création shakespearienne et permet que la tristesse devient un exorcisme. Ainsi, la question la plus profonde du film est sans doute celle-ci : que se passe-t-il lorsqu'une douleur personnelle est convertie en représentation culturelle ? L'intensité sensible est bien incarnée par Agnès.

En définitive, « Hamnet » est un film réalisé par des artisans de talent. La photographie de Łukasz Żal possède une qualité picturale, la partition de Max Richter pousse les courbes émotionnelles avec un volume approprié, et Buckley offre une performance époustouflante. Et puis la capacité de Zhao à mêler réalisme sensoriel et magie contenue témoigne de son talent de poète du visuel.

FILMOGRAPHIE DE CHLOÉ ZHAO

« Les chansons que mes frères m'ont apprises » (2015) ; « The Rider » (2017) ; « Nomadland » (2020) ; « Eternals » (2021) ; « Hamnet » (2025).