À Salé, le cinéma des femmes explore ses combats et ses métamorphoses

À Salé, le cinéma des femmes explore ses combats et ses métamorphoses

De D à G en arrière-plan : Feue Naïma Lamcharki, Feue Amina Rachid et Mouna Fatou dans A la recherche du mari de ma femme de Abderrahman Tazi

1
Partager :

À la 19e édition du Festival international du film de femmes de Salé, le réalisateur marocain Mohamed Abderrahman Tazi a plaidé pour un cinéma attentif à l’évolution de la condition féminine et à la diversité de ses réalités. En parallèle, la compétition officielle a mis à l’honneur deux œuvres venues des Pays-Bas et de Corée du Sud, Stand-up et The World of Love, qui interrogent respectivement le handicap, la reconstruction de soi et les pressions sociales pesant sur les adolescentes. Autant de propositions qui confirment l’ambition du festival : faire du 7e art un espace de réflexion sur les trajectoires des femmes ici et ailleurs.

Quid.ma avec Kaoutar Kabbouche (MAP)

Un festival au carrefour du cinéma et des questions de société

À Salé, le Festival international du film de femmes poursuit son travail de fond autour de la création cinématographique féminine et de la représentation des femmes à l’écran. Organisée jusqu’au 3 octobre sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, cette 19e édition, initiée par l’Association Bouregreg, confirme la place du festival comme rendez-vous de réflexion sur la condition des femmes et de dialogue entre expériences cinématographiques venues de différents horizons.

Cette ambition s’est exprimée à travers plusieurs temps forts, à commencer par la parole donnée à des figures majeures du cinéma marocain. Honoré durant cette édition, le réalisateur Mohamed Abderrahman Tazi a livré une lecture à la fois artistique et sociale du rôle du cinéma dans l’accompagnement des mutations de la société marocaine. Pour lui, la présence de la femme dans le cinéma national ne peut être dissociée de l’évolution de sa place dans la société. Le 7e art, estime-t-il, est appelé à suivre ce mouvement, à l’accompagner et à l’éclairer.

Mohamed Abderrahman Tazi, un regard engagé sur la cause féminine

Dans un entretien accordé à la MAP, Mohamed Abderrahman Tazi a rappelé que la femme a toujours occupé une place centrale dans son univers de création. Cette préoccupation ne relève pas, selon lui, d’un simple choix thématique, mais d’une volonté de placer la question de l’égalité entre les genres au cœur de la vision cinématographique marocaine.

Le réalisateur a notamment évoqué sa collaboration avec la regrettée sociologue Fatima Mernissi, dont l’héritage est célébré durant cette édition du festival. Cette expérience, a-t-il expliqué, a renforcé sa proximité avec les problématiques féminines, aussi bien en milieu rural que dans d’autres espaces. Elle a nourri un travail artistique attentif aux conditions de vie des femmes, à leurs aspirations et aux obstacles qui entravent encore leur parcours.

Réalisateur de films marquants comme Badis, À la recherche du mari de ma femme, Lalla Hobby, Les voisines d’Abou Moussa ou encore Fatema, la sultane inoubliable, Mohamed Abderrahman Tazi revendique ainsi une fidélité à des sujets enracinés dans la société marocaine. Pour lui, l’essentiel n’a jamais été de courir après une reconnaissance uniquement festivalienne ou internationale, mais de rester au plus près de son environnement, du quartier à la ville, du quotidien au pays tout entier. Il cite à ce titre À la recherche du mari de ma femme, œuvre qui a su toucher un large public, au Maroc comme à l’étranger, tout en restant profondément ancrée dans les réalités locales.

Dépasser les stéréotypes et élargir les récits

S’agissant de la représentation des femmes à l’écran, Mohamed Abderrahman Tazi constate que les stéréotypes persistent encore dans de nombreuses productions internationales. Il relève toutefois une évolution notable dans le cinéma marocain, où la question féminine commence à être abordée sous un angle plus riche et plus nuancé.

Il cite notamment les œuvres de réalisatrices comme Farida Benlyazid et Narjiss Nejjar, qui ont contribué à renouveler les regards portés sur les femmes. Le réalisateur indique également avoir collaboré sur cinq films avec des scénaristes femmes, insistant sur l’importance de la sensibilité, de la vision et du regard féminins dans l’écriture cinématographique. À ses yeux, ce dialogue est essentiel pour mieux restituer la complexité de la société.

Il se félicite aussi de voir émerger de jeunes cinéastes qui présentent désormais les femmes de manière moins stéréotypée et leur accordent une place centrale. Mais cette évolution, selon lui, reste à approfondir. Il appelle ainsi à élargir les sujets traités par les réalisateurs et à diversifier les genres cinématographiques. Il insiste particulièrement sur la nécessité de mieux prendre en compte la réalité de la femme rurale, trop souvent reléguée à la marge, alors même que le cinéma et la télévision peuvent jouer un rôle décisif de sensibilisation et de transformation des regards.

Pour accompagner cette évolution, Mohamed Abderrahman Tazi juge par ailleurs indispensable d’innover dans le langage cinématographique. À l’heure des mutations techniques, il estime qu’une nouvelle vision de l’écriture filmique doit émerger pour répondre aux enjeux contemporains.

Stand-up, le handicap au prisme de la reconstruction

La compétition officielle du festival a, de son côté, proposé plusieurs œuvres en résonance avec ces questionnements. C’est le cas de Stand-up, premier long métrage de fiction du réalisateur néerlandais Mari Sanders, projeté mardi dans le cadre de la compétition officielle des longs métrages de fiction.

Le film raconte l’histoire de Vera, une jeune femme de 23 ans dont l’existence bascule après un accident entraînant l’amputation de l’un de ses membres. Clouée à un fauteuil roulant, elle entre dans une phase d’introspection douloureuse face à son corps, à son quotidien et à sa place dans le monde. Dans un centre de rééducation, elle rencontre Xander, un jeune homme handicapé de naissance, âgé de 22 ans, qui rêve de devenir comédien de stand-up. Avec sa bande d’amis, celui-ci lui ouvre de nouvelles perspectives et l’aide à découvrir une autre manière de vivre avec le handicap.

À travers cette trajectoire, Stand-up met en scène un tiraillement constant entre l’épreuve du handicap et la force de la volonté. Le film ne se limite pas au constat d’une blessure ou d’une fragilité. Il suit une quête d’identité et de repositionnement, où la reconstruction passe par les liens, la parole, l’humour et la confrontation à soi.

Le choix du festival de retenir cette œuvre dans sa compétition apparaît d’autant plus significatif qu’il s’agit de la seule réalisation masculine en lice dans cette section. Comme l’a souligné le directeur artistique du festival, Hicham Falah, le film puise dans l’expérience personnelle de son auteur, lui-même en situation de handicap et se déplaçant en fauteuil roulant, tout en faisant le choix de confier le rôle principal à une femme. Un parti pris rare, alors que les héroïnes en situation de handicap demeurent peu représentées dans le cinéma contemporain.

The World of Love, adolescence, pression sociale et mémoire blessée

Autre moment fort de cette édition, la projection en compétition officielle du film coréen The World of Love, réalisé par Yoon Ga-eun. D’une durée de 119 minutes, le long métrage suit le parcours de Lee Ju-in, une lycéenne de 17 ans, vive et appréciée de ses camarades, dont l’équilibre vacille lorsqu’un élève fait circuler une pétition collective que tous signent, sauf elle. Cet épisode réveille un passé douloureux qu’elle doit désormais affronter.

Le film explore les mécanismes du regard collectif, la violence diffuse des jugements sociaux et la difficulté, à l’adolescence, de se construire au milieu des traumatismes. La réalisatrice évite pourtant d’enfermer son personnage dans la seule figure de la victime. Elle accompagne au contraire un cheminement intérieur, où l’héroïne tente de comprendre son histoire, de résister à la pression et de reprendre la maîtrise de son récit.

Cette œuvre s’inscrit dans la continuité du parcours de Yoon Ga-eun, cinéaste attentive à l’enfance et à l’adolescence. Elle témoigne également du dynamisme du cinéma coréen sur la scène internationale. Présenté en première mondiale au Festival international du film de Toronto, dans la section Platform, The World of Love a aussi été distingué au Festival des 3 Continents de Nantes, où il a remporté la Montgolfière d’Or, ainsi qu’au Festival international du film de Pingyao, avec le Prix du Jury Roberto Rossellini et le Prix du Public.

Le FIFFS, un espace de dialogue sur les figures féminines

En réunissant l’hommage à un pionnier du cinéma marocain engagé de longue date sur la question des femmes et des œuvres internationales consacrées au handicap, à l’adolescence, à la pression sociale ou à la reconstruction de soi, le Festival international du film de femmes de Salé confirme sa vocation. Il ne s’agit pas seulement d’exposer des films signés par des femmes ou consacrés à des personnages féminins, mais de créer un espace où le cinéma aide à penser les transformations de la société.

À Salé, les écrans deviennent ainsi le lieu d’un double mouvement : une célébration de la création féminine et une interrogation sur les manières de raconter les femmes, leurs combats, leurs fragilités, leurs résistances et leurs possibles. Dans cette perspective, le 7e art apparaît, plus que jamais, comme un compagnon de l’évolution sociale.