Maroc-Espagne: l’exigence d’une décision d’État unifiée et responsable - Par Bilal Talidi

Maroc-Espagne: l’exigence d’une décision d’État unifiée et responsable - Par Bilal Talidi

L’analyse de la crise livrée par le discours royal montre que le fond du problème tient aux hésitations et à l’instabilité de la position espagnole à l’égard de la relation stratégique avec le Maroc. Une relation stratégique ne peut être stable et fructueuse sans une forme de symétrie entre les décisions souveraines des deux États. C’est l’absence d’équivalence à ce niveau qui explique la nature de la crise et rend son règlement difficile.

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Bilal Talidi

Le discours du roi Mohammed VI à l’ouverture du Parlement a relancé le débat sur les relations entre Rabat et Madrid. Pour Bilal Talidi, la crise migratoire met en lumière une difficulté centrale : l’absence, du côté espagnol, d’une décision d’État cohérente et partagée par l’ensemble des institutions.

Un discours royal scruté en Espagne

Le discours du roi Mohammed VI à l’ouverture du Parlement a suscité un vif intérêt dans la presse espagnole, attentive aux messages adressés à Madrid. L’extrême droite y a trouvé, pour sa part, l’occasion de défendre des positions hostiles au Maroc, allant jusqu’à évoquer la préparation d’une éventuelle confrontation militaire.

Cet intérêt révèle aussi les interrogations de l’opinion espagnole, peu convaincue par les récits du gouvernement comme par ceux des autres formations de la droite et de l’extrême droite. La gestion marocaine de la crise a accentué le besoin de comprendre ce qui s’est réellement produit.

Il est en effet contradictoire et incohérent d’accuser le Maroc d’utiliser les migrations comme moyen de pression alors que Madrid ne répond pas aux demandes répétées de Rabat concernant le retour des émigrés et plus particulièrement des mineurs. La législation espagnole favorise ainsi les traversées maritimes tandis que les services de sécurité d’exploitent certaines dispositions pour faire reconnaître des migrants, y compris des mineurs, comme réfugiés politiques, en vue de les instrumentaliser contre leur pays d’origine.

Le discours royal a clarifié les principaux aspects du différend : la nature du partenariat, les origines de la crise, la position de Rabat et la nécessité d’une nouvelle approche de la question migratoire.

La portée d’une « décision souveraine »

Au cœur de l’analyse royale figure l’expression « décision souveraine », utilisée pour qualifier la relation stratégique entre les deux pays. Il ne s’agirait pas simplement de rappeler que ce choix a été fait au plus haut niveau de l’État marocain, ni de souligner le rôle constitutionnel du roi. Le message porte d’abord et essentiellement sur la cohérence que doit garantir chaque État dans l’application de ses engagements.

Cette exigence intervient dans un contexte où la visite du roi Felipe VI à Sebta et Melilia est une forme de chantage espagnol. Mais le problème de fond réside surtout dans les hésitations de Madrid sur la conduite du partenariat, particulièrement en matière migratoire.

Une relation stratégique durable suppose une symétrie entre les décisions souveraines des deux partenaires. Or, lorsque Rabat fixe une orientation de politique étrangère, ses institutions, ses différentes autorités et services ainsi que les formations de sa majorité s’y conforment. En Espagne, la situation lui est plus fragmentée au motif que c’est un pays démocratique.

Une cohérence attendue de toutes les institutions

Le gouvernement espagnol semble peu disposé, du moins publiquement, à imputer au Maroc la responsabilité des événements de Sebta. Pourtant, la justice, les services de sécurité et certains partis associés à la majorité ne suivraient pas toujours une ligne commune. Cette divergence affaiblit le partenariat et fait hésiter entre deux explications : une absence de coordination ou une répartition délibérée des rôles permettant de contourner les engagements pris.

Le Maroc rejette de toute soumission ou forme de chantage, sans remettre en cause le choix d’un partenariat stratégique avec l’Espagne. Celui-ci exige toutefois que l’État espagnol, dans toutes ses composantes, respecte ses obligations. Les rivalités partisanes, les décisions judiciaires et les pratiques sécuritaires ne sauraient servir de justification à des initiatives préjudiciables aux intérêts marocains.

Rabat ne saurait supporter les conséquences des particularités constitutionnelles ou des difficultés politiques de son voisin du nord.

L’immigration, épreuve de la réciprocité

Le souverain a annoncé que le Maroc préparait une nouvelle vision de l’immigration, destinée à être soumise à la partie espagnole. Cette démarche exprime la volonté de dépasser la seule polémique sur les responsabilités pour protéger le partenariat des crises à répétition.

Dans cette perspective, la question ne se limite pas aux moyens financiers, humains, techniques ou logistiques. Le Maroc a affirmé ne pas être le « gendarme de l’Europe » et indiqué que la sécurisation des frontières européennes lui coûtait le double du soutien reçu de l’Union européenne. Et l’essentiel tient à l’équilibre des responsabilités : les engagements d’un État doivent, dans la réciprocité totale, obliger l’ensemble de ses institutions.

Il serait donc contradictoire de reprocher à Rabat de ne pas contenir les flux migratoires tout en dédouanant Madrid lorsque les décisions de ses juridictions ou de ses services de sécurité sont contestées, au seul motif du fonctionnement démocratique espagnol.

À Madrid, dès lors, de coordonner les positions de ses institutions et de choisir clairement le partenariat. Faute de cette décision d’État, les pressions resteraient vaines. Seule une coopération saine, pleinement assumée, mettant un terme à la répartition des rôles destinée à gêner le Maroc et à satisfaire d’autres parties contre « commission pétrolière », est de nature à mettre le partenariat entre deux pays historiquement liés et géographiquement destinés au voisinage, à l’abri des intérêts mal compris.

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