Nobel de littérature 2026 : Anne Carson plutôt qu’Adonis ! Une poétesse quand même ? - Par Samir Belahsen

Nobel de littérature 2026 : Anne Carson plutôt qu’Adonis ! Une poétesse quand même ? - Par Samir Belahsen

Âgée de 76 ans, Anne Carson est à la fois poétesse, essayiste, traductrice et spécialiste reconnue de la littérature grecque ancienne. Son œuvre se distingue par un mélange singulier de culture classique, de langue contemporaine, d’humour et dit-on d’érudition

1
Partager :

En couronnant la Canadienne Anne Carson, le Nobel de littérature 2026 a une nouvelle fois laissé de côté le poète syrien Adonis, éternel favori de Samir Belahsen. Mais le choix de l’Académie suédoise offre l’occasion de découvrir une œuvre singulière, à la croisée de la poésie, de l’essai et de la tragédie grecque. À travers notamment Antigonick, réécriture audacieuse de l’Antigone de Sophocle, l’auteur s’interroge sur la liberté de revisiter les classiques, sur leur capacité à traverser les siècles et sur cette question fondamentale : toute création littéraire n’est-elle pas, d’une certaine manière, une réécriture ?

Samir Belahsen

 « Le prix Nobel, c'est une bouée de sauvetage lancée à un nageur qui a déjà atteint la rive. »

« Je peux pardonner à Alfred Nobel d'avoir inventé la dynamite. Mais seul un ennemi avéré du genre humain a pu inventer le prix Nobel ... »

George Bernard Shaw

Le prix Nobel de littérature 2026 a été attribué, le 8 octobre 2026, à la poétesse, essayiste et helléniste canadienne Anne Carson.

L’Académie suédoise a salué une œuvre « audacieuse et inventive qui, dans un dialogue ludique avec la tradition classique, a créé de nouvelles formes pour la littérature contemporaine ».

Face à ce choix, mon éternel favori, Adonis, a été une fois de plus écarté. Pourtant, la récompense revient bien à une poétesse et à une auteure dont l’écriture déplace les frontières entre poésie, essai, traduction et théâtre.

Une lauréate inclassable

Âgée de 76 ans, Anne Carson est à la fois poétesse, essayiste, traductrice et spécialiste reconnue de la littérature grecque ancienne. Son œuvre se distingue par un mélange singulier de culture classique, de langue contemporaine, d’humour et dit-on d’érudition.

Son livre le plus célèbre, Autobiographie du rouge (1998), est un roman en vers qui réécrit le mythe de Géryon, le monstre rouge ailé, en un jeune adolescent canadien amoureux d’Héraclès.

En 2019, elle avait publié Norma Jeane Baker de Troie, où elle superpose Hélène de Troie et Marilyn Monroe ; l’œuvre a ensuite connu une carrière théâtrale réussie.

À l’annonce du prix, Anne Carson aurait réagi avec son ironie habituelle : « C’est fou. Ils sont tous fous. »

Antigonick : Sophocle « explosé »

Publié en 2012, Antigonick est sans doute l’une des manifestations les plus saisissantes de sa méthode. Carson ne se contente pas de traduire Antigone de Sophocle : elle la réécrit, la déplace et la rend étrangement contemporaine.

L’intrigue de base demeure reconnaissable. Créon, nouveau roi de Thèbes, interdit l’enterrement de Polynice, frère d’Antigone jugé comme traître. Antigone désobéit et enterre son frère ; elle est alors condamnée à être enterrée vivante. Hémon, son fiancé et fils de Créon, se suicide, suivi d’Eurydice, la femme de Créon.

Mais Carson fait exploser la forme tragique. Elle crée et insère un personnage absent de Sophocle : Nick, un observateur silencieux qui mesure tout avec un mètre ruban : les distances entre les personnages, le temps, les mots et, peut-être, la douleur elle-même.

Il incarne à la fois la mesure, le temps qui passe et la présence de la mort.

Une œuvre aussi visuelle que littéraire

Antigonick ne se lit pas comme une simple tragédie ordinaire. Le texte manuscrit, les dessins abstraits de Bianca Stone et les ruptures typographiques en font presque un objet d’art, entre livre de poésie, roman graphique et performance scénique.

Carson y mêle le grec ancien, la philosophie et l’argot moderne. Antigone peut évoquer Hegel, Heidegger ou Kant au cœur d’une tragédie grecque. Le temps importe peu. Cette liberté linguistique traduit moins les mots de Sophocle que son sens, sa tension et son énergie.

Les questions qui restent

Malgré ces audaces formelles, les grands thèmes d’Antigone demeurent intacts, près de 2 500 ans après Sophocle.

La loi contre la morale : Que peut une femme seule face à une loi injuste ?

Le deuil et la douleur : Comment mesurer la souffrance, la perte, la justice ? C’est précisément la question que pose la présence obsédante inventée de Nick.

Le langage en échec : Antigone devient « une étrange nouvelle sorte de chose entre-deux dont les signifiants n’ont pas de sens ».

Les mots suffisent-ils encore à dire le tragique ?

Carson elle-même a présenté la pièce comme une interrogation sur la manière de s’occuper des morts et de faire son deuil en pleine crise.

Réécrire les classiques : effacer ou poursuivre ?

Le Nobel attribué à Anne Carson relance une question essentielle : Faut-il réécrire les classiques ?

Réécrire n’est pas nécessairement effacer. Chez Carson, c’est dialoguer avec Sophocle, prolonger sa voix et montrer que Antigone parle encore à notre époque.

Les classiques n’ont peut-être pas besoin d’être sanctuarisés ; ils ont besoin d’être relus, risqués, revisités, contaminés par le présent pour continuer à vivre.

Et si toute écriture était, au fond, une forme de réécriture ?

lire aussi