Politique
PAM–Koutla : ce que cette coalition dit du pouvoir – Par Adnan Debbarh
L’Istiqlal, l’USFP et le PPS ne sont pas trois formations interchangeables. Ils portent une mémoire politique. Leur réunion autour du PAM pourrait évoquer un retour de la Koutla. Mais la ressemblance serait trompeuse.
La perspective d’une coalition gouvernementale réunissant le PAM, l’Istiqlal, l’USFP et le PPS dépasse la simple recherche d’une majorité parlementaire. Adnan Debbarh explique pourquoi en associant au pouvoir trois formations héritières du Mouvement national et des luttes démocratiques, cette configuration soulève des interrogations sur le rôle des partis, les limites de l’alternance et la continuité des orientations de l’État.

Par Adnan Debbarh
Les instances de l’Istiqlal, de l’USFP et du PPS se sont prononcées en faveur d’une participation au prochain gouvernement.
Pourquoi cette coalition ?
La réponse habituelle tiendra en quelques mots : arithmétique parlementaire, convergences programmatiques, stabilité gouvernementale. Tout cela a son importance. Mais tout cela passe à côté de l’essentiel.
Car une majorité PAM–Istiqlal–USFP–PPS n’est pas la seule combinaison possible. Avec 207 sièges sur 395, elle franchit de neuf sièges seulement le seuil de la majorité absolue. D’autres alliances offriraient une assise parlementaire plus large. Si cette formule se confirme, son intérêt ne résidera donc pas d’abord dans le confort numérique.
L’Istiqlal, l’USFP et le PPS ne sont pas trois formations interchangeables. Ils portent une mémoire politique. Celle du Mouvement national, des luttes démocratiques, des grandes confrontations idéologiques et des compromis qui ont façonné le Maroc contemporain.
Leur réunion autour du PAM pourrait évoquer un retour de la Koutla. Mais la ressemblance serait trompeuse. La Koutla historique était une alliance politique qui cherchait à peser collectivement sur les orientations du pays. La configuration actuelle réunirait des partis ayant chacun négocié son entrée au gouvernement. Leur passé commun ne constituerait pas nécessairement un projet commun.
On pourrait retrouver les héritiers de la Koutla au gouvernement sans retrouver la Koutla comme force politique autonome.
Les programmes électoraux de ces formations comportent des différences réelles. Pourtant, leur manière d’envisager l’action gouvernementale présente une proximité frappante : annoncer des mesures, mobiliser des budgets, attendre de l’appareil d’État qu’il produise les résultats promis. La question de la transformation des mécanismes de décision reste généralement secondaire.
Quatre partis, des histoires différentes, mais une grammaire du pouvoir largement commune. Nous l’avons déjà constaté.
Le recul électoral du RNI a ouvert une possibilité de recomposition. La nouvelle majorité pourrait ainsi prendre ses distances avec le gouvernement sortant tout en conservant l’essentiel des orientations stratégiques de l’État.
Il ne s’agirait pas d’une anomalie constitutionnelle. Le gouvernement marocain exerce des compétences plus ou moins importantes, mais il agit dans un environnement où une partie considérable des choix de long terme est définie et engagée au-delà du cycle électoral.
Ce partage du pouvoir possède sa rationalité. Il protège certaines orientations des fluctuations partisanes. Mais il produit également une conséquence politique trop rarement discutée : les partis peuvent se succéder au gouvernement sans que les citoyens identifient clairement ce que cette succession leur permet de changer.
L’alternance des responsables ne garantit pas l’alternative dans les politiques.
Le citoyen voit changer les ministres. Il retrouve les mêmes grands arbitrages, les mêmes administrations, les mêmes circuits de décision.
À qui doit-il alors attribuer les résultats ?
Et que sanctionne-t-il exactement lorsqu’il vote ?
Il serait trop simple d’expliquer cette coalition par une consigne donnée à quelques dirigeants partisans. Au fil des décennies, la participation gouvernementale est devenue, pour nombre de formations, la principale manière d’exister politiquement. L’opposition, privée d’une capacité suffisante à infléchir les grandes décisions, a progressivement perdu de son attractivité. Les partis ont appris à rechercher leur place dans le dispositif plutôt qu’à en discuter les règles.
Cette adaptation n’exige pas toujours une intervention directe du pouvoir. Les acteurs connaissent les contraintes, anticipent les attentes et ajustent leurs ambitions. Le système n’a plus nécessairement besoin d’imposer à chacun sa conduite. Il lui suffit que les acteurs aient suffisamment intériorisé les règles du jeu. La rationalité du système finit par devenir leur propre rationalité.
Les partis entrent au gouvernement pour exercer le pouvoir. Mais plus ils acceptent de gouverner dans un périmètre dont ils discutent peu les limites, plus ils contribuent à rendre ces limites politiquement naturelles.
Pourquoi réunir précisément ces trois traditions historiques autour du PAM ?
Une première réponse tient à la distribution des responsabilités. Associer des formations nationalistes et de gauche à la majorité élargit le cercle des partis qui devront défendre les choix gouvernementaux. Dans le même mouvement, cela réduit l’espace d’une opposition parlementaire issue de ces traditions.
Une deuxième réponse tient à la légitimité historique. L’Istiqlal, l’USFP et le PPS disposent d’un patrimoine politique qui excède largement leur poids électoral actuel. Leur présence pourrait donner à certaines décisions une portée symbolique plus large que celle d’une majorité simplement administrative.
Une troisième hypothèse circule, plus délicate : celle d’une éventuelle association des héritiers du Mouvement national à un compromis majeur sur le Sahara. Le précédent de la normalisation avec Israël, formellement endossée en 2020 par un chef de gouvernement issu du PJD, rappelle qu’une formation politique peut être appelée à assumer publiquement une décision stratégique dont elle n’a pas défini seule les termes. Mais aucun élément vérifiable ne permet aujourd’hui d’affirmer que les négociations sur le Sahara déterminent la composition de la future majorité. Il faut donc laisser cette hypothèse à sa juste place.
Cette coalition peut présenter un avantage immédiat pour l’État : la prévisibilité. Une majorité composée de partenaires familiers des équilibres institutionnels limite les incertitudes. Elle facilite la continuité des politiques et la gestion des compromis. Elle évite que chaque alternance ouvre une nouvelle négociation sur la nature même du pouvoir.
Mais cette prévisibilité a un coût.
À mesure que les partis deviennent compatibles avec les mêmes règles, ils deviennent moins capables d’incarner des alternatives distinctes. Leur présence au gouvernement élargit la coalition sans élargir nécessairement la représentation politique.
Sur plus de 27 millions de citoyens en âge de voter, à peine 22 % ont participé au dernier scrutin. La majorité parlementaire est constitutionnellement constituée ; elle n’en représente pas pour autant une adhésion politique majoritaire du pays.
Ce décalage ne retire rien à la légalité des institutions. Il interroge leur capacité à produire de la confiance. Un citoyen qui vote pour un parti et voit ensuite ce parti gouverner sans que rien ne change dans les décisions qui l’affectent directement n’a aucune raison de croire que son vote compte. La confiance ne se décrète pas par l’élargissement d’une coalition.
Le problème devient plus sérieux encore lorsque le pouvoir central reconnaît lui-même la nécessité de transformer certaines méthodes de gouvernement. La régionalisation avancée en offre une illustration. Le transfert des compétences et des ressources est régulièrement réaffirmé, tandis que les dispositifs de programmation et d’arbitrage continuent de privilégier les circuits centraux.
C’est une trappe de cohérence : ce qui assure la continuité du système peut simultanément limiter sa capacité à se transformer.
La question n’est donc pas de savoir si le PAM, l’Istiqlal, l’USFP et le PPS sauront se répartir les ministères. Ils y parviendront probablement.
La question est de savoir ce qu’ils auront décidé de faire ensemble qu’ils ne pouvaient pas faire séparément.
Ont-ils négocié un programme de transformation des mécanismes de décision ? Une clarification des responsabilités entre l’État et le gouvernement ? Une véritable capacité d’arbitrage territorial ? Des engagements permettant aux citoyens d’identifier les décisions propres à cette majorité et d’en sanctionner les résultats ?
Ou ont-ils principalement négocié leur place dans une architecture qu’ils considèrent désormais comme intangible ?
Le Maroc est-il en train de former une majorité pour exercer un pouvoir politique, ou de réunir plusieurs familles politiques pour assumer collectivement un pouvoir dont les règles essentielles sont déjà fixées ?
La réponse ne viendra pas des déclarations de satisfaction qui accompagneront la formation du gouvernement. Elle apparaîtra dans la déclaration gouvernementale, dans les arbitrages budgétaires, dans la distribution effective des compétences et dans les mécanismes de reddition des comptes.
Car une démocratie ne se mesure pas seulement à sa capacité de produire des majorités. Elle se mesure aussi à la possibilité, pour les citoyens, de comprendre ce que ces majorités peuvent réellement décider.
*Adnan Debbarh enseigne les Relations internationales et la Géopolitique à l’ISCAE.