Politique
Législatives 2026 au Maroc : une majorité, mais pour quel projet ? Par Abdelaziz Koukass
L’article 47 de la Constitution prévoit la nomination par le roi du chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête, sans désigner automatiquement un dirigeant précis. L’article 88 exige ensuite que 198 députés sur 395 approuvent le programme gouvernemental. La reconduction des trois partenaires serait la combinaison la plus simple en nombre de partis, mais sa facilité arithmétique ne règle pas son coût politique
Les résultats des élections législatives de 2026 ont modifié l’équilibre au sein de l’ancienne majorité et élargi les possibilités de constituer une opposition influente, sans donner à aucun parti un mandat écrasant. La coalition sortante conserve une majorité arithmétique, mais sa reconduction pose une question politique : avec quel programme et quelle responsabilité devant les électeurs ? Le PAM arrive en tête, tandis que ses partenaires de la majorité sortante reculent. Ensemble, les trois partis conservent pourtant 228 sièges sur 395. Abdelaziz Koukass explique que le scrutin redistribue les rôles, renforce potentiellement l’opposition, sans trancher la question centrale : quel changement politique le prochain gouvernement proposera-t-il aux électeurs ?

Abdelaziz Kokass
Une victoire relative, une majorité érodée
Les législatives version 2023 ont davantage changé la hiérarchie du camp gouvernemental que sa capacité à rester au pouvoir. Le PAM avec 97 sièges, le RNI 66 et l’Istiqlal 65, la coalition sortante dispose arithmétiquement de 228 élus, contre 270 en 2021. Sa part de la Chambre passe de 68,4 % à 57,7 % ; son avance sur le seuil de la majorité absolue tombe de 72 à 30 sièges. La reconduction est possible, mais l’ancien contrat politique ne peut être tenu pour renouvelé sans examen.
Pour mesurer les déplacements de l’électorat, il manque encore le détail des voix, de la participation et des résultats locaux. Les sièges ne disent pas à eux seuls comment les « convictions » ont évolué, d’autant que leur conversion a changé avec la réforme du quotient électoral de 2021 et le remplacement de la circonscription nationale par des circonscriptions régionales. Après les bascules de 2011, 2016 et 2021, le scrutin de 2026 produit des victoires qui ressemblent à des défaites et une défaite, celle du PJD qui prend les allures d’une victoire. On peut appeler cela l’exception marocaine qui a plus les airs d’une originalité.
Le PAM face au prix de la première place
Le PAM avec 97 sièges, rapportés aux 102 obtenus en 2016, lorsqu’il était deuxième derrière le PJD est arithmétiquement en recul mais politiquement en avance, un résultat tributaire plus du recul de ses concurrents que de sa propre progression puisqu’entre les 87 de 2021 et les 97 actuels et les 102 de 2016, il nage plus ou moins dans la même eau. Ce qui change surtout c’est la nature de sa responsabilité : partenaire du pouvoir jusqu’ici, il sera désormais le parti auquel la direction du gouvernement sera associée.
Le coût électoral de l’ancienne coalition est inégal. Le RNI et l’Istiqlal perdent ensemble 52 sièges, quand le PAM en gagne dix. Est-ce l’effet de la responsabilité du chef du gouvernement, des candidats, des réseaux locaux ou de la géographie du vote ? Les résultats par circonscription permettront d’en juger. Pour l’heure, ce contraste impose au PAM de choisir une majorité qui tienne, tout en donnant un contenu crédible au renouvellement qu’il incarne.
Le RNI et l’Istiqlal gardent la main dans les négociations
Le RNI connait, lui, une chute libre : de 102 à 66 sièges, soit une perte de presque la moitié de son groupe. Il reste néanmoins au-dessus de ses résultats de 2011 et 2016. Ce reflux de la poussée de 2021 lui laisse un pouvoir de négociation. Entrer dans un gouvernement conduit par son ancien partenaire l’obligerait à accepter un second rang et à assumer le bilan commun. Rejoindre l’opposition l’obligerait à expliquer comment il critique les politiques qu’il a dirigées. Réduire son recul à un problème de communication éviterait une véritable évaluation de ses choix.
L’Istiqlal tombe de 81 à 65 sièges, à une unité du RNI. Moins de dégâts que ce dernier, mais des dégâts tout de même. Son appui a presque la même valeur numérique pour le PAM. À eux deux, PAM et Istiqlal n’atteignent que 162 élus ; même avec le Mouvement populaire, ils totaliseraient 191 sièges, sous le seuil de 198. L’influence de l’Istiqlal dépendra donc des autres alliances possibles, de ses propositions et de sa capacité à négocier.
Un PJD revenu, une gauche à reconstruire
Le PJD remonte de 13 à 54 sièges. Un miracle auquel peu croyaient sauf peut-être son secrétaire général Abdalilah Benkirane et le ministère de l’Intérieur. Il récupère 41 élus, mais demeure sous la moitié de son niveau de 2016. Son retour dément l’idée d’une disparition définitive après 2021 ; il ne démontre pas que son ancienne assise est reconstituée. Anciens électeurs reconquis, vote protestataire ou mobilisation locale : sans données plus fines, on ne peut départager ces pistes. Le parti devra exposer son programme et les leçons tirées de son exercice du pouvoir, que ses adversaires ne manqueront pas de lui rappeler.
À gauche, l’USFP continue de manger son pain noir. Il passe de 34 à 26 sièges et le PPS, déjà pauvre, s’appauvrit un peu plus : de 22 députés à 19. L’« Alliance de la gauche » décolle enfin en obtenant… huit siège, sans que ce chiffre puisse être réparti entre des organisations précises. Additionnés comme simple repère politique, ces groupes réunissent 53 sièges, contre 54 pour le PJD ; cela ne prouve aucun transfert de voix entre eux. Si ces formations siègent dans l’opposition, leur défi sera de traduire la critique sociale en propositions sur les inégalités, les libertés et les services publics. Leurs divergences avec le PJD n’interdisent pas une coopération ponctuelle pour contrôler l’exécutif.
Former une coalition, assumer ses choix
L’article 47 de la Constitution prévoit la nomination par le roi du chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête, sans désigner automatiquement un dirigeant précis. L’article 88 exige ensuite que 198 députés sur 395 approuvent le programme gouvernemental. La reconduction des trois partenaires serait la combinaison la plus simple en nombre de partis, mais sa facilité arithmétique ne règle pas son coût politique. Reuters a rapporté des propos de responsables du PAM excluant une nouvelle alliance avec le RNI. Un revirement demanderait une explication publique.
Écarter le RNI rendrait le changement plus visible, mais placerait le PAM et l’Istiqlal devant leur propre part du bilan précédent. Quel que soit l’accord, le partage des portefeuilles ne suffira pas : les priorités, les méthodes et les responsabilités devront être précisées.
Une opposition plus nombreuse, à condition d’agir
Si la coalition sortante conserve ses 228 sièges, 167 élus resteront en dehors, contre 125 au regard de sa composition de 2021. Cet espace plus large peut renforcer le contrôle, sans constituer pour autant un bloc uni. Il faut 79 signatures pour déposer une motion de censure ou saisir la Cour constitutionnelle avant la promulgation d’une loi ; 132 députés peuvent demander une commission d’enquête, sous réserve des conditions légales. Pour adopter une motion de censure, il faut toutefois 198 voix.
Le PJD et l’USFP réunissent 80 sièges ; le PJD et le Mouvement populaire, 83. S’ils sont dans l’opposition, deux groupes pourraient donc franchir certains seuils d’initiative. Les 167 élus extérieurs à la coalition atteindraient aussi le tiers requis pour une commission d’enquête. Encore faudrait-il s’accorder sur les dossiers, réunir les signatures, préparer les arguments et voter. Une critique partagée ne vaut pas action commune.
La confiance se mesurera aux engagements
Le tableau des sièges ne renseigne ni sur les bulletins nuls (estimés à environ un million) , ni sur la participation détaillée, ni sur les écarts entre villes et campagnes, générations ou sexes. Il ne permet pas d’attribuer aux abstentionnistes une opinion unique, ni de déduire qu’un électeur d’un parti s’est reporté sur un autre. Le Parlement devra néanmoins répondre aussi à ceux que le scrutin ne décrit pas et à ceux de la véritable majorité, qui se sont abstenus de voter.
Le prochain gouvernement sera jugé sur l’emploi, la santé, l’enseignement et le pouvoir d’achat, mais aussi sur la façon dont il expliquera ses décisions au Parlement. Des objectifs chiffrés, des délais, un coût et des indicateurs accessibles permettraient de départager les responsabilités et d’évaluer les résultats. Une majorité de 228 sièges peut durer ; elle ne restaurera pas, par sa seule existence, la confiance. Si les politiques et les méthodes restent identiques, le changement de parti en tête se réduira à un changement de noms. La portée du scrutin dépendra de sa capacité à rendre le pouvoir plus comptable de ses actes.