« Le nouveau modèle de développement » : un projet de salut national Par Mohamed Noureddine Affaya

« Le nouveau modèle de développement » : un projet de salut national Par Mohamed Noureddine Affaya

Peut-être plus de la GenZ et les événement des Sebta, la marche de centaines de citoyens de la vallée d’Aït Bouguemez, en Juillet 2025, constituait une alarme autrement plus significative parce qu’émanant de franges de la société peu promptes et peu portées sur la contestation

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La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement marque une rupture symbolique dans un Maroc traversé par de profondes fractures sociales. Le philosophe Mohamed Noureddine Analyse pourquoi les événements de Sebta et le désir d’émigration d’une partie de la jeunesse imposent de remettre le nouveau modèle de développement au cœur des politiques publiques.

Mohamed Noureddine Affaya

La portée de l’événement et la complexité des réalités

La nomination d’une femme à la tête du gouvernement marocain constitue un événement chargé de symboles, de significations et de répercussions sociales, psychologiques, culturelles et religieuses. Si la Constitution laisse au Roi plusieurs possibilités pour choisir, au sein du parti arrivé en tête des élections, la personne appelée à diriger le gouvernement, la nomination de Mme Fatima Ezahra Mansouri, quelles que soient les positions politiques à l’égard du parti qu’elle représente, ébranle réellement des conceptions archaïques de la femme. Elle marque une victoire sur les résistances enfouies, dissimulées ou même déclarées de ceux qui restent prisonniers de préjugés déniant aux femmes la capacité d’exercer une direction politique, d’assumer des responsabilités et de gérer les affaires publiques. Leurs décisions doivent, naturellement, être soumises au contrôle et à la reddition des comptes, comme celles de tout responsable public.

Cette nomination intervient dans une conjoncture nationale et sociale difficile à caractériser, tant il est malaisé de prévoir les surprises que peuvent réserver les grands problèmes qui travaillent la société marocaine. Les événements de Sebta, comme les mouvements de mécontentement et les marches dans certaines montagnes et certains villages du Maroc oublié, révèlent en réalité l’ampleur des déséquilibres structurels dont souffre le pays, sous l’effet de politiques publiques qui ont objectivement aggravé ces problèmes au cours des deux dernières décennies.

On peut certes considérer les événements de Sebta comme une occasion de réaffirmer l’attachement du Maroc à son droit de recouvrer ses villes et ses îles occupées. On peut également y voir l’occasion de dénoncer les pressions exercées par l’Espagne et l’Europe, qui veulent lui faire jouer le rôle de « gendarme » au service de leurs calculs sécuritaires. On peut encore les inscrire dans un nouvel épisode de la guerre systémique, directe et hybride menée contre le Maroc depuis plus de cinq décennies par la caste militaire qui se succède au pouvoir en Algérie, de Houari Boumediene à l’agressivité outrnacière du général Chengriha.

Mais ces considérations, entre autres, ne peuvent à elles seules occulter le fait que les événements de Sebta, les marches et les protestations de régions entières sont nourris par des problèmes sociaux, économiques et politiques internes. Ceux-ci renvoient à l’échec du « modèle de développement » expérimenté depuis plus de vingt ans, avec pour conséquences la dégradation des services éducatifs, sanitaires, sociaux et territoriaux, le désordre urbanistique et l’emprise croissante de la corruption. S’y ajoutent les risques et les déséquilibres politiques, économiques et moraux engendrés par la confusion entre responsabilités politiques publiques et investissements personnels ou familiaux.

L’État marocain n’a pas réussi à corriger les déséquilibres structurels et institutionnels qui ont conduit le « modèle de développement » à ses « limites extrêmes ». Nous avons, au contraire, vu des groupes d’intérêts prendre le contrôle des rouages de nombreuses institutions et de nombreux ministères. Ce que certains qualifient d’« oligarchie » a su mobiliser les ressources de l’État à son profit, acquérir des médias influents et combattre les tribunes d’opposition. Elle a bénéficié, pour cela, de mesures répressives restreignant la liberté de parole et d’expression, ainsi que d’un encadrement sécuritaire manifeste de l’espace, des personnes, des déplacements et de la contestation.

Devant ces réalités tenaces, la raréfaction des possibilités d’intégration dans l’emploi, la société et la vie, et la fermeture des perspectives, de larges franges de la nouvelle génération marocaine, instruites ou peu scolarisées, n’ont trouvé d’autre choix que d’envisager l’émigration. Les moins instruits espèrent trouver un travail convenable et un revenu décent ; les ingénieurs, médecins, techniciens et chercheurs recherchent un environnement qui reconnaisse leurs compétences, leur expérience et leur dignité.

Le « nouveau modèle de développement », seul horizon du Maroc possible

Les inégalités sociales et territoriales dont souffre le Maroc ne tiennent pas seulement aux politiques publiques conduites au cours du dernier quart de siècle, ni au fait que le pays avance à deux vitesses, voire davantage. Le décalage se manifeste aussi, de manière flagrante, dans le discours politique marocain à tous les niveaux, et dans l’absence de cohérence entre le récit affiché et les politiques financières, sociales, économiques et culturelles effectivement adoptées.

Pendant plus de vingt ans, les élites et les dirigeants politiques n’ont pas su donner suite aux recommandations du « Rapport du cinquantenaire » de 2005, qui exposait pourtant très clairement un scénario du « Maroc possible » et un scénario catastrophe. Les personnalités qui l’avaient rédigé avaient travaillé dans un climat de grand optimisme quant au changement et à la reconstruction, dans un contexte d’élargissement des libertés et des droits, avec la volonté d’enraciner le « nouveau concept de l’autorité » et d’améliorer le fonctionnement des institutions.

Ces dirigeants n’ont pas davantage consenti d’efforts significatifs pour mettre en œuvre les conclusions du rapport sur la « richesse globale » de 2016. Celui-ci devait pourtant permettre de définir de nouvelles politiques publiques capables de réduire les disparités sociales et territoriales croissantes. Les discours royaux n’ont dissimulé ni leurs critiques des carences ni leur amertume manifeste devant l’écart considérable entre les efforts déployés et les projets lancés, d’une part, la modestie des résultats et l’aggravation des problèmes, d’autre part.

Plus grave encore, quelques années plus tard, ces mêmes dirigeants n’ont pas accordé aux orientations du « nouveau modèle de développement » de 2021 l’attention qu’elles méritaient. Toutes les lois de finances élaborées après l’appel à leur mise en œuvre s’en sont écartées, alors même qu’elles sont approuvées à plusieurs niveaux politiques et législatifs. Une nouvelle fois, les efforts et les réflexions des élites intellectuelles et scientifiques nationales, comme les propositions qu’elles avaient formulées, ont été dilapidés, dénaturés, entravés, voire traités avec désinvolture. Au point que tous ceux qui ont assumé une responsabilité exécutive au sein du gouvernement de 2021 ont veillé à supprimer de leurs discours toute référence aux propositions du « modèle de développement » et à écarter quiconque les leur rappelait.

Il convient de souligner que le parti arrivé en tête des dernières élections avait fait du « Rapport du cinquantenaire » une référence majeure. Ce document proposait au Maroc des voies permettant d’instaurer de nouvelles politiques publiques fondées sur la justice sociale et la dignité des Marocains, encourageant la solidarité, la liberté et l’équité, et réunissant les conditions du progrès.

Mais les ruses et les marchandages de la politique au Maroc, ainsi que la capacité de nouveaux groupes à réorienter les choix du parti, ont conduit à oublier les fondements de ce rapport en faveur d’un Maroc émergent que l’on pensait « possible ». Si ce projet a été, dans les faits, sacrifié, la situation actuelle du pays impose de revenir à la feuille de route globale proposée par le rapport sur le « nouveau modèle de développement ». Il s’agit de trouver des réponses appropriées aux problèmes économiques, sociaux, éducatifs, sanitaires et culturels, ainsi qu’aux blocages et aux impasses auxquels ont abouti les politiques publiques. Encore faut-il pouvoir imaginer qu’un certain degré de sérieux et d’engagement demeure possible dans l’action politique.

Par ailleurs, les recommandations de l’Instance équité et réconciliation, qui avaient également constitué une référence lors de la fondation du parti, ont été totalement oubliées. Ni les slogans de campagne ni les discours de ceux qui ont occupé le devant de la scène n’ont évoqué la situation des libertés, l’intégration des valeurs des droits humains ou l’engagement en faveur de l’équité dans toutes ses dimensions.

C’est là un signe manifeste de l’hésitation, sinon du renoncement, des dirigeants anciens et nouveaux, depuis plus de quinze ans, à mener une « transition démocratique » sans heurts et à traduire le « choix démocratique » inscrit dans la Constitution en politiques publiques dont les responsables respectent l’intérêt général et servent toutes les catégories sociales. Ils n’ont pas davantage réussi à créer des mécanismes d’investissement permettant d’intégrer les jeunes dans la vie, l’économie et la société. Or cette intégration est indispensable à la cohésion sociale, menacée de toutes parts par des risques de désagrégation, avec les foyers de tension qui en découlent et l’apparition de nouvelles formes de désarroi, de violence et de désir de fuite.

La crainte de perdre espoir

Ce qui s’est passé à Sebta n’est pas un événement ordinaire relevant uniquement du différend avec l’Espagne et des politiques migratoires de l’Union européenne. Les jours à venir révéleront sans doute les ressorts qui ont contribué, d’une manière ou d’une autre, à ces événements. Il serait véritablement douloureux de voir la population s’habituer aux tentatives répétées d’émigration collective et se contenter d’en suivre les épisodes comme une série tragique diffusée, à chaque fois, sur les écrans des téléphones et des télévisions.

Ce qui s’est produit renvoie aux responsables marocains l’image de ce qu’ils n’ont pas réussi à accomplir. Les responsables politiques prennent connaissance des rapports et des études élaborés par les institutions constitutionnelles pour diagnostiquer les dysfonctionnements de secteurs qui nécessitent de véritables réformes, avant même la mise à l’épreuve des orientations du « nouveau modèle de développement ». Ces travaux portent notamment sur l’ampleur de la corruption et sur le prix toujours plus lourd qu’elle fait payer à l’État et à la société.

Or, au lieu d’en combattre les causes et d’engager une nouvelle génération de réformes concrètes respectant l’esprit de la Constitution et l’application de la loi, l’opinion publique a découvert avec surprise le limogeage du responsable de la rédaction du rapport. Comme si les vérités mises au jour allaient être oubliées du seul fait de son remplacement.

Les responsables connaissent également les constats du Baromètre arabe sur les migrations. Son rapport de 2023-2024 indique notamment qu’un tiers des habitants du Maroc, soit 35 %, envisagent d’émigrer. Chez les jeunes de 18 à 29 ans, cette proportion atteint 55 %, et 90 % d’entre eux invoquent comme raison principale le triptyque chômage, faibles revenus et cherté de la vie.

Dans ces conditions, les dirigeants politiques, et particulièrement l’équipe gouvernementale en cours de formation pour conduire la prochaine étape, sont appelés à cesser de réduire la modernisation et le développement à leurs manifestations extérieures et superficielles. Ils doivent aussi cesser de les limiter au « décollage » économique, à la « croissance et à l’accumulation du capital », dont les effets restent peu perceptibles dans la vie des différentes catégories sociales.

Les difficultés imbriquées auxquelles le Maroc fait face exigent une véritable vigilance intellectuelle et politique. Elles appellent un développement qui améliore la vie des « citoyens », transforme les consciences, le goût et les manières de vivre ensemble, et produise une répartition équitable des richesses du pays. Cela suppose un changement réel des choix économiques, une rupture avec les politiques sociales suivies jusqu’ici et l’adoption de politiques plus solidaires.

La crédibilité de toute politique économique, sociale ou culturelle tient au respect de la dignité humaine, à la satisfaction des besoins essentiels et à la possibilité offerte à chacun d’exprimer sa créativité et ses facultés. La réponse concrète de l’État à ces exigences mesure l’humanité de sa politique et révèle les dimensions culturelles et civilisationnelles de ses choix. À l’inverse, elle peut mettre à nu ses prétentions et ses slogans.

La campagne électorale a temporairement éclipsé le débat sur les événements de Sebta. Pourtant, leur ampleur, leurs causes, la composition des groupes qui y ont participé et l’amertume exprimée dans leurs propos ont montré à quel point certaines franges de la jeunesse sont prêtes, de manière saisissante, à tout laisser derrière elles. Elles espèrent trouver dans le départ ce qu’elles imaginent être une issue à une situation difficile, faite de blocages de toutes sortes et de raisons de désespérer.

À mes yeux, ces événements adressent plusieurs avertissements à tous les décideurs, actuels et futurs, chargés de préparer et de conduire la prochaine étape. Ils les invitent à prendre au sérieux les tensions, les dérapages, les maladies et les dérives que peut engendrer le désespoir. Une prise de conscience politique décisive s’impose plus que jamais, afin que le désespoir ne devienne pas, selon la formule consacrée, « seulement la perte de l’espoir, mais la perte de la capacité d’imaginer une autre possibilité ».

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