Politique
Législatives 2026 : le CNDH voit dans l’abstention un avertissement aux élus
Dans un contexte de pressions sur les institutions démocratiques, de polarisation et de recul de la confiance dans les relais politiques traditionnels, le Conseil rappelle que les élections périodiques et honnêtes relèvent du droit de participer aux affaires publiques, consacré notamment par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques ( Amina Bouayach, présidente du CNDH)
Avec 38 % de participation aux législatives du 23 septembre 2026, le Conseil national des droits de l’Homme appelle les institutions à renouer avec les attentes des citoyens. Son rapport préliminaire, présenté par Amina Bouayach, présidente du CNDH, relève des incidents à Tanger, des usages électoraux de la religion et des obstacles persistants à une participation égale.
Un scrutin régulier, une confiance à reconstruire
Pour le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), la tenue régulière des élections garantit le renouvellement de la légitimité représentative, mais la valeur d’un scrutin se mesure aussi à la liberté de choix, à l’égalité des chances et à l’influence réelle du vote sur la décision publique. Son rapport préliminaire sur l’observation neutre et indépendante des législatives, intitulé « La périodicité des élections et les enjeux de la confiance et de la participation », place ces questions au cœur de son analyse.
Dans un contexte de pressions sur les institutions démocratiques, de polarisation et de recul de la confiance dans les relais politiques traditionnels, le Conseil rappelle que les élections périodiques et honnêtes relèvent du droit de participer aux affaires publiques, consacré notamment par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Elles doivent permettre aux représentants de rendre des comptes et offrir un cadre institutionnel aux désaccords sociaux et politiques. Le rapport présente huit conclusions principales et huit grandes recommandations.
Le taux de participation de 38 % interpelle ainsi les pouvoirs exécutif et législatif sur leur réponse aux préoccupations quotidiennes des Marocains. Pour le CNDH, les différences de participation selon l’âge, le sexe et les territoires révèlent aussi les limites de l’égalité réelle dans l’accès à la vie politique.
Une observation de grande ampleur
Le Conseil a mobilisé 783 observatrices et observateurs dans 733 communes sur 1 538, dont 542 rurales et 191 urbaines ou arrondissements, réparties dans 82 préfectures et provinces. Son échantillon comprenait notamment des zones touchées par le séisme de l’Atlas, les inondations ou des protestations sociales. Plus de 11 000 formulaires ont fourni plus de 550 000 réponses destinées à l’analyse. L’observation minimale prévue couvrait 3 915 bureaux de vote sur 40 700, soit un taux annoncé de 8,9 %, supérieur à la norme internationale de 3 % à 5 %.
En parallèle, le CNDH a suivi plus de 528 000 contenus numériques, dont 200 000 directement liés au scrutin, et analysé les programmes des partis ainsi que la couverture de presse. Un dispositif conçu par ses équipes a permis de localiser les lieux d’observation, de suivre les risques en temps réel et de coordonner les interventions. Il comprend des cartes des incidents potentiels, une salle d’opérations numérique, un outil de vérification des contenus susceptibles d’avoir été créés ou modifiés par l’intelligence artificielle et une plateforme de suivi des médias.
À Tanger, des faits à élucider
Selon les observations recueillies dans 3 915 bureaux de vote par le Conseil et dans 1 644 bureaux par les observateurs internationaux, le scrutin s’est globalement déroulé dans des conditions normales. Quelques discussions et tensions n’ont pas perturbé le vote. L’exception concerne les bureaux 84 et 87 de l’école Al-Qods, à Tanger : une personne détenant des bulletins a été interpellée et une enquête urgente ouverte après la découverte de plusieurs bulletins dans une urne.
Après avoir recueilli les rapports de ses observateurs et entendu les responsables des deux bureaux, le CNDH demande la publication des résultats des enquêtes et des mesures prises. Il annonce le dépôt de son rapport auprès de la présidence du ministère public. Certains de ses observateurs se sont par ailleurs vu refuser l’accès à des bureaux de vote ; trois observateurs internationaux n’ont pas pu entrer dans un bureau de dépouillement à Tanger.
La campagne s’est tenue sans violences de grande ampleur, selon les informations disponibles. Le Conseil a toutefois recensé des tensions, des dégradations d’affiches, des affichages irréguliers, des violences verbales et, plus rarement, physiques, ainsi que des usages de biens publics, de symboles ou d’argent et de cadeaux. Ces manquements représentent moins de 3 % des faits observés. Un rapport sur l’incitation explicite d’un candidat au meurtre a été transmis au ministère public. Les observateurs n’ont constaté aucun parti pris des autorités administratives en faveur d’un parti ou d’une liste.
Religion, représentation et dépenses numériques
Le CNDH s’inquiète particulièrement de l’utilisation de la religion à des fins électorales. Ses équipes ont relevé 44 cas d’usage de symboles religieux et six actions de campagne dans des lieux de culte. En ligne, elles ont recensé plus de 2 030 contenus religieux liés au scrutin, dont des vidéos présentant certains partis comme « contre l’islam » ou « combattant l’islam », et d’autres associant le vote à la « reddition de comptes devant Dieu ». Des contenus ont aussi évoqué la distribution d’argent dans une mosquée et l’usage de son haut-parleur pour appeler à un rassemblement.
Les enjeux sociaux ont occupé une place centrale : emploi, pouvoir d’achat, santé, éducation, services publics et justice territoriale. Les disparités entre territoires, présentes dans les programmes de plusieurs partis, appellent selon le Conseil de nouvelles politiques de développement. Des partis de la majorité ont défendu des récits divergents sur la gestion gouvernementale de questions ayant suscité des protestations. Le CNDH note une présence croissante des moins de 35 ans sur les listes partisanes, malgré la non-application des mesures destinées à favoriser leurs candidatures indépendantes. Il relève une participation féminine à la mobilisation qui ne se traduit pas toujours par un accès égal à la parole et à la conception des messages. Les personnes en situation de handicap restent peu présentes parmi les candidats, dans la campagne et dans la couverture médiatique.
Au total, 1 850 listes ont été présentées ; sur quatorze recours contre des décisions relatives aux candidatures, un a été accepté. Le mouvement Al-Adl Wal-Ihsane et le Parti de la Voie démocratique ont annoncé leur boycott le 11 septembre. Sur Meta, sept partis ont diffusé 538 publicités entre le 31 août et le 10 septembre, pour des dépenses estimées entre 18 370 et 49 870 dollars. Depuis mars, la période précédant la campagne avait compté plus de 15 231 publicités de huit partis, représentant plus de 1 026 000 dollars.
Des réformes à mener entre deux élections
Le Conseil recommande de maintenir les inscriptions sur les listes électorales ouvertes avant chaque scrutin, avec une date de clôture claire, d’évaluer le vote par procuration des Marocains de l’étranger et de choisir les bureaux selon leur accessibilité. Il demande aux partis des règles transparentes pour ouvrir aux femmes et aux jeunes les places éligibles et la tête des listes, ainsi qu’un débat sur la représentation parlementaire et l’équité territoriale.
Le CNDH préconise la publication de données par âge, sexe, région et position sur les listes, une meilleure place pour l’amazighe dans la communication électorale et le respect de la liberté d’expression. Il insiste sur la communication des suites données aux enquêtes, dans le respect des droits des parties. À ses yeux, les 38 % de participation doivent inciter les élus à réexaminer leurs activités, leurs discours et leurs méthodes pour restaurer la confiance dans l’utilité du vote.