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Fatima Ezzahra El Mansouri, moi, Marocaine, ce que j’espère de vous – Par Soukaina Regragui
Ne vous faites pas d’illusions, on attend de vous plus que d’un homme. Le jugement qu’on portera sur votre politique et vos actes, sera aussi plus sévère. C’est injuste mais c’est ainsi. Votre main ne doit cependant pas trembler (Image IA à partir d’une photo de Abdel Majid Bziouat AFP)
Nommée le 29 septembre 2026 par Mohammed VI, Fatima Ezzahra El Mansouri devient la première femme à diriger le gouvernement marocain. Cette avancée engage une responsabilité politique majeure : répondre aux attentes sociales, faire progresser l’égalité et rétablir la confiance entre les citoyens et leurs institutions. Dans cette tribune Soukaina Regragui dit aussi et surtout ce que les femmes attendent de cette chefferie du gouvernement inédite.

Soukaina Regragui.
Le verdict des urnes engage les partis
Le Maroc franchit une nouvelle étape démocratique. Membre de la première heure du Parti authenticité et modernité (PAM), arrivé en tête des législatives du 23 septembre 2026, Fatima Ezzahra El Mansouri a été reçue six jours plus tard au Palais royal de Rabat. Sa nomination s’inscrit dans l’article 47 de la Constitution de 2011 : « Le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections et au vu de leurs résultats ». Ce choix ne se limite pas au secrétaire général du parti vainqueur.
Un quart de siècle auparavant, suite au scrutin du 29 novembre 2011, le souverain avait reçu à Midelt le secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD), intégrant un parti islamiste à l’exercice gouvernemental. Aujourd’hui, c’est une femme qui accède à la deuxième fonction politique de l’État. La compétence et la probité doivent seules guider l’appréciation de cette responsabilité.
Représentant suprême de la nation selon l’article 42, le roi demeure au-dessus des affrontements partisans. Le 30 juillet 2016, il rappelait : « Je n’appartiens à aucun parti, le seul parti auquel J’ai la fierté d’appartenir, c’est le Maroc. » Il demandait des candidats compétents, « animés de la volonté de servir et non pas de se servir ».
Respecter les urnes suppose de condamner les pratiques inciviques, d’accepter la victoire de l’adversaire et d’examiner ses propres échecs. En d’autres termes, les partis doivent préserver cet acquis. Le gouvernement en gestation ne devrait pas reconduire le même trio partisan dans un ordre différent : les attentes sociales exigent davantage qu’un réaménagement de la majorité sortante.
Une conquête portée par les femmes
La nomination d’une femme à la primature prolonge une évolution soutenue par la monarchie et les associations féministes. Dès son accession au trône en 1961, Feu Hassan II voulait associer les femmes à la vie nationale. Présentant son projet de Constitution en 1962, il saluait leurs luttes, leurs sacrifices et leur maturité politique : « Sa participation au combat a hâté l’heure de la libération ».
Le droit de vote fut reconnu aux Marocaines dès les premières élections de l’indépendance, alors que les Françaises ne l’avaient obtenu qu’en 1944. Soixante-quatre ans après la première Constitution, l’accès d’une femme à la tête du gouvernement marque une étape supplémentaire.
Les années 1990 ont vu des femmes accéder aux fonctions de secrétaires d’État, de ministres et à de hautes responsabilités nationales et internationales, notamment sous le gouvernement d’alternance de 1999. Le quota parlementaire de 10 % répondait aux revendications féministes, qui le concevaient comme une étape vers la parité.
Depuis quarante ans, l’Union de l’Action Féministe (UAF), son journal « 8 mars » et les associations partageant les mêmes exigences d’égalité, de dignité et de justice œuvrent contre les discriminations. En 1992, l’UAF lançait la Campagne nationale pour les droits politiques et l’accès des femmes aux sphères de décision, ainsi que la campagne d’un million de signatures pour changer la Moudawana.
La Constitution de 2011 a consacré la société civile. Mais la reconnaissance de la citoyenneté politique des femmes dans l’espace public se heurte encore aux résistances dans la sphère privée. La démocratie et le développement exigent une égalité effective dans les deux espaces.
La parité et la jeunesse attendent des actes
Si l'Article 19 de la Constitution de 2011 énonce le principe d'égalité des droits entre les hommes et les femmes au Maroc, la Haute autorité pour la parité prévue par cet article demeure absente. Sa mise en place et la refonte profonde de la Moudawana interpellent directement la nouvelle cheffe du gouvernement. Trois années se sont écoulées depuis la remise des propositions de la Commission de pilotage, le 23 septembre 2023, sans que cesse le silence gouvernemental.
Le chantier sera-t-il inscrit à la prochaine session parlementaire ? Majorité et opposition devront se déterminer. L’épreuve portera sur les ambitions et l’exercice de la fonction gouvernementale, sans faire du genre un critère de jugement.
L’intégration de la jeunesse constitue une autre urgence. Le pays doit répondre à ses attentes, reconnaître ses propositions et l’associer à la vie politique. Fatima Ezzahra El Mansouri a vécu la mobilisation Genz12 et s’est montrée réactive en approchant ses jeunes participants. Cette démarche doit nourrir un engagement durable.
La compétence ne dépend pas du genre
Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux entretiennent des ambiguïtés religieuses autour de cette nomination, notamment sur la place de la cheffe du gouvernement lors des prières où son prédécesseur se tenait auprès du roi.
Le champ religieux relève du Commandeur des croyants, investi par la bay’a et par l’article 41 de la Constitution. Les Dorous Hassaniya, conférences académiques et théologiques organisées pendant le ramadan depuis 1963, témoignent d’une mixité déjà pratiquée. Des conférencières marocaines et étrangères y exposent leurs connaissances devant une assistance féminine et masculine, en présence du souverain. Mohammed VI poursuit cette ouverture et a également permis aux femmes d’accéder à la profession d’adoul, longtemps exclusivement masculine.
Le hadith relayé sur les réseaux sociaux, « Un peuple qui se fait conduire par une femme va à sa ruine. », se heurte aux expériences de dirigeantes comme l’indienne Indira Ghandi, la singapourienne Halimah Yacob, l’indonésienne Mégawati Sukarnoputri, l’italienne Giorgia Meloni, l’allemande Angela Merkel ou encore la britannique Margaret Thatcher.
Aucun préjugé ne doit déterminer le jugement porté sur Fatima Ezzahra El Mansouri.
Les cent premiers jours donneront le ton
La défiance, l’abstention et le vote de sanction expriment des attentes dont le nouvel exécutif doit mesurer la portée. Le pessimisme associé à la gouvernance sortante demeure un ressenti général dont des études doivent préciser les contours. Répondre aux réalités sociales exige des actes et une communication qui ont trop souvent fait défaut.
Madame la cheffe du gouvernement, permettez-moi de m’adresser directement à vous. Ne vous faites pas d’illusions, on attend de vous plus que d’un homme. Le jugement qu’on portera sur votre politique et vos actes, sera aussi plus sévère. C’est injuste mais c’est ainsi.
Votre main ne doit pas trembler. Votre expérience de maire de Marrakech, de ministre de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville, ainsi que vos responsabilités au PAM, comme présidente du Conseil national et coordinatrice nationale de sa direction collégiale, doivent servir la nation.
Les alliances nécessaires doivent répondre aux intérêts des citoyens. Majorité et opposition partagent la responsabilité de ce quinquennat, dans le respect des constantes nationales : Dieu, la Patrie, le Roi. La monarchie s’inscrit dans la durée ; gouvernants et élus exercent un mandat renouvelable soumis au vote.
La démocratie participative appelle aussi l’engagement de chacun, avec ses droits et ses devoirs. Reconnaître les avancées sans nier les difficultés permet de préserver les acquis, de renforcer la stabilité et de remettre les citoyens au cœur des institutions. Quels signaux donneront les cent premiers jours ? Votre réussite sera celle du Maroc.
*Membre fondatrice de l’Union de l’Action Féministe (UAF), écrivaine et auteure de l’essai « Royaume du Maroc. Une démocratie à l’épreuve »