Et le Roi nomma une femme : Grammaire d’une mise en scène de continuité (1/2) – Par Mohamed Benabdelkader

Et le Roi nomma une femme : Grammaire d’une mise en scène de continuité (1/2) – Par Mohamed Benabdelkader

La petite table centrale mérite, à cet égard, une attention particulière. Contrairement au vaste bureau qui, dans d’autres mises en scène du pouvoir, matérialise une séparation entre les interlocuteurs, elle ne constitue ici ni une véritable frontière ni un obstacle. Elle dessine plutôt un espace partagé, propice à la conversation, et contribue à donner à la rencontre une tonalité presque familière, sans que celle-ci perde pour autant sa portée institutionnelle

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La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement marocain constitue une première historique. Mais que révèle la photographie officielle de sa réception par le Roi Mohammed VI, le 29 septembre 2026 ? Dans cette première partie d’une analyse sémiotique, l’analyste Mohamed Benabdelkader, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, décrypte les postures, les vêtements, le décor et la composition de l’image diffusée par la MAP. Il montre comment la sobriété de cette représentation inscrit un changement politique majeur dans les codes de la continuité monarchique et culturelle, faisant coexister rupture historique et permanence institutionnelle.

Mohamed Benabdelkader

Pas de pupitre, pas de drapeaux ostensiblement déployés, pas de décor administratif, la scène se soustrait aux signes habituels de la solennité institutionnelle. Deux protagonistes seulement, assis face à face, à faible distance l’un de l’autre, prennent place dans un espace qui emprunte à l’univers domestique sa chaleur et son intimité : des fauteuils ouvragés, une petite table, quelques pâtisseries, des rideaux et un tapis. Le mobilier, riche sans être écrasant, participe à une esthétique de la mesure, où l’élégance tient moins à l’ostentation qu’à l’harmonie de l’ensemble.

La petite table centrale mérite, à cet égard, une attention particulière. Contrairement au vaste bureau qui, dans d’autres mises en scène du pouvoir, matérialise une séparation entre les interlocuteurs, elle ne constitue ici ni une véritable frontière ni un obstacle. Elle dessine plutôt un espace partagé, propice à la conversation, et contribue à donner à la rencontre une tonalité presque familière, sans que celle-ci perde pour autant sa portée institutionnelle.

Car derrière cette apparente simplicité se joue un acte politique majeur : le Roi vient de nommer à la tête du gouvernement la dirigeante du parti arrivé en tête des élections et de la charger de former la nouvelle équipe gouvernementale. Le contraste entre la portée de l’événement et la sobriété de sa représentation invite alors à s’interroger : ne sommes-nous pas devant un paradoxe sémiotique, où la discrétion de la mise en scène renforce précisément la signification de ce qu’elle donne à voir ? Plus la scène semble dépouillée de démonstrations explicites, plus elle révèle une manière particulière d’exercer et de représenter le pouvoir, une autorité qui n’a pas besoin de multiplier ses signes ni de s’exposer ostensiblement pour demeurer pleinement lisible. Le pouvoir se manifeste ici moins par l’accumulation des marques de sa puissance que par la maîtrise de leur présence, la justesse de leur agencement et l’élégance de leur retenue.

Le Roi et la cheffe du gouvernement désignée se trouvent pratiquement sur un même axe visuel, leurs corps orientés l’un vers l’autre. Cette disposition privilégie la grammaire du dialogue à celle du cérémonial, elle suggère l’écoute et l’échange plutôt que la solennité d’une audience officielle. La proximité des corps instaure ainsi une forme de familiarité visuelle, sans pour autant effacer la hiérarchie institutionnelle, qui demeure clairement inscrite dans la nature même de la rencontre : le Souverain nomme, la dirigeante politique est nommée, Sa Majesté confère la charge, Mme El Mansouri la reçoit.

Face au Roi, la dirigeante politique adopte une posture tout aussi détendue, le corps orienté vers son interlocuteur, la tête découverte et les mains visibles, sans qu’aucun geste ne vienne souligner ostensiblement sa présence. La scène donne ainsi moins à voir une femme qui prend la parole qu’une femme qui reçoit, écoute et s’apprête à entrer dans ses nouvelles fonctions. Pourtant, alors même qu’elle devient la première femme appelée à diriger le gouvernement marocain, rien dans la scénographie de cette réception ne cherche à mettre en exergue cette rupture historique par une esthétique de la conquête ou une démonstration spectaculaire de modernité. La photographie montre au contraire une femme déjà inscrite dans l’espace institutionnel, assise au Palais Royal, vêtue de manière culturellement marquée, attentive aux paroles et aux orientations du Souverain.

Les deux protagonistes portent la djellaba. Si les coupes et les détails diffèrent, leur tenue instaure une véritable continuité vestimentaire. D’autres choix auraient été possibles - costume occidental, tailleur, cravate ou veste - mais celui-ci crée une forme d’homologie culturelle. Le Roi et la nouvelle cheffe du gouvernement s’expriment dans un même langage vestimentaire national. La djellaba devient ainsi le signe d’une continuité culturelle qui précède les fonctions politiques elles-mêmes. Elle dépolitise paradoxalement la scène tout en l’inscrivant dans une identité nationale. L’image ne montre pas seulement un monarque et une cheffe du gouvernement au sens institutionnel, elle donne à voir deux Marocains dans un espace marocain, accomplissant un acte politique marocain. La fonction politique se trouve ainsi enchâssée dans une grammaire culturelle.

La construction visuelle d’un fait inédit

La photographie diffusée par la MAP ne se contente pas de documenter une nomination, elle participe à une véritable mise en scène du pouvoir, mais une mise en scène mesurée, presque discrète, où rien ne semble spectaculaire et où pourtant chaque détail paraît soigneusement pensé. L’esthétique de la scène réside précisément dans cette alliance entre élégance et sobriété: le décor, les fauteuils, les couleurs, les djellabas, les postures, la distance entre les deux protagonistes, jusqu'à la petite table qui les sépare à peine, composent un ensemble dont la cohérence visuelle donne à l'image une forte densité symbolique. Rien n'est ostensiblement démonstratif, le pouvoir n'a pas besoin ici de se proclamer pour être visible. La rupture historique est certes considérable, la mise en scène, elle, est remarquablement celle de la continuité.

Cette image du Roi Mohammed VI recevant, le mardi 29 septembre 2026 au Palais Royal à Rabat, Fatima Ezzahra El Mansouri coordinatrice de la direction collégiale du PAM, qu’il nomme cheffe du gouvernement chargée de former la nouvelle équipe gouvernementale, est particulièrement riche sur le plan sémiotique. Elle ne se contente pas de documenter un acte institutionnel, elle met en scène, à travers les corps, les postures, les vêtements, les couleurs, les distances et le décor, une certaine manière de représenter et de donner à voir le pouvoir. Le choix de cette photographie par la MAP participe lui-même de cette construction visuelle.

La scène est d’autant plus significative qu’elle accompagne un événement inédit: Fatima Ezzahra El Mansouri devient, à cette occasion, la première femme appelée à diriger le gouvernement marocain. Une telle nouveauté aurait pu être soulignée par une scénographie de la rupture, faisant de la féminisation de la fonction un signe spectaculaire de changement. Il n’en est rien. L’image privilégie au contraire une mise en scène mesurée du pouvoir, où la nouveauté est soigneusement introduite sans être opposée à la continuité. Les moindres détails semblent participer à cet équilibre : le choix des vêtements, la sobriété des postures, la proximité des corps, la retenue des gestes, les couleurs, le mobilier et jusqu’à la simplicité apparente de l’espace.

Rien ne paraît laissé au hasard. L’esthétique de la photographie réside précisément dans cette élégance de la mesure et cette sobriété maîtrisée. Le pouvoir ne s’y donne pas à voir dans l’emphase du cérémonial, mais dans la maîtrise tranquille de ses signes. La rencontre apparaît ainsi moins comme une cérémonie protocolaire que comme une scène de transmission institutionnelle, inscrite dans un registre culturel profondément marocain. Le vêtement traditionnel, le décor du Palais, la djellaba et les postures composent un langage visuel dans lequel l’acte politique contemporain vient s’inscrire sans rompre avec les codes culturels de la représentation monarchique.

C’est précisément cette tension entre l’inédit et la continuité, la modernité et la tradition, la proximité et la hiérarchie qui donne à l’image sa richesse. La première accession d’une femme à la tête du gouvernement est bien marquée, mais elle n’est pas théâtralisée comme une rupture. Elle est, au contraire, intégrée à une continuité symbolique. La photographie semble ainsi accomplir un travail subtil, rendre visible le changement tout en veillant à ce qu’il ne prenne pas la forme d’une discontinuité. Faire de la nouveauté un événement, sans en faire une rupture, montrer le changement sans défaire les codes de la continuité. C’est peut-être dans cette maîtrise de l’équilibre que réside toute la force de cette mise en scène du pouvoir.

 De l’information à la mise en scène

Certes, la nomination, pour la première fois dans l’histoire du Maroc, d’une femme à la tête du gouvernement constitue, par sa seule nouveauté, un fait historique. Mais un même événement ne se donne pas à percevoir de la même manière selon qu’il est lu, entendu ou regardé. L’information transmise par le texte ou par la parole établit le fait, l’image, elle, lui confère une présence, une forme et une visibilité particulières.

Dès lors, une question s’impose : qu’ajoute au fait de nomination Royale la photographie diffusée par la MAP ? Car la nomination et sa représentation photographique, bien qu’elles renvoient au même événement, ne produisent pas exactement le même objet de perception. Le fait institutionnel devient, à travers l’image, un événement visuel, il est cadré, composé, incarné et offert au regard selon une organisation particulière des corps, des espaces, des gestes et des signes.

C’est précisément là que réside l’intérêt sémiotique de la photographie, elle ne se borne pas à enregistrer un fait déjà constitué, elle en propose une certaine modalité d’apparition. Autrement dit, le texte nous dit ce qui s’est passé, tandis que l’image nous donne à voir comment cet événement doit apparaître. Entre le fait de nomination et sa représentation s’ouvre ainsi un espace de signification où se joue une véritable mise en scène du pouvoir.

La nomination, lorsqu’elle est seulement lue ou entendue, transmet une information institutionnelle : Sa Majesté le Roi Mohammed VI a nommé Fatima Ezzahra El Mansouri cheffe du gouvernement. Elle établit un fait, sa nouveauté historique et sa portée juridique. Mais l’image de la réception au Palais Royal ne se contente pas d’informer sur la nomination, elle la met en scène, à travers la production de plusieurs dimensions supplémentaires :

  • Elle donne un corps à l'événement. La nomination cesse d'être une abstraction juridique ou politique, elle devient une scène visible, avec deux personnes, deux positions, une distance, des gestes et des regards.
  • Elle inscrit la nouveauté dans une continuité institutionnelle. Le fait nouveau - une femme à la tête du gouvernement - apparaît dans un cadre hautement traditionnel et codifié : le Palais Royal, le protocole, la sobriété de la composition. La nouveauté n'est donc pas représentée comme une rupture avec l'ordre institutionnel, mais comme une nouveauté absorbée par sa continuité.
  • Elle montre simultanément le changement et la permanence. Le changement est incarné par la présence d'une femme à cette fonction pour la première fois dans l'histoire du Maroc, la permanence est exprimée par le cadre monarchique et protocolaire dans lequel cette première est consacrée.
  • Elle transforme l'information en représentation du pouvoir. Ce n'est plus seulement « une femme a été nommée », mais « voici comment cette femme entre dans l'espace du pouvoir ». L'image renseigne donc moins sur le contenu de la décision que sur la manière dont le pouvoir entend rendre cette décision visible.
  • Enfin, elle produit une forme de normalisation visuelle de l'exception historique, ce qui est objectivement inédit est montré avec une esthétique volontairement mesurée, sans emphase spectaculaire. C'est justement cette sobriété qui peut être signifiante.

Le fait de nomination constitue en lui-même un événement historique, mais sa représentation photographique ajoute à l'événement une seconde dimension, elle en propose une lecture visuelle. Là où le texte informe que, pour la première fois, une femme accède à la tête du gouvernement marocain, l'image montre comment cette nouveauté est inscrite dans la représentation du pouvoir. Elle ne documente donc pas seulement la nomination, elle la met en scène, lui donne une forme, un espace, des corps, des positions et une esthétique. L'inédit y apparaît ainsi dans un cadre marqué par la continuité, le protocole et la sobriété. La photographie semble alors accomplir un travail particulier : rendre visible la nouveauté sans la présenter comme une rupture, inscrire le changement dans la continuité de l'institution.

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