Politique
Les tribulations d’une lettre - Par Abdelfettah Lahjomri
Toute à ses tourments, la hamza semble être, de toutes les lettres, la moins responsable du désordre que lui imputent ceux qui écrivent
Abdelfettah Lahjomri
Minuscule signe de l’alphabet arabe, la hamza impose aux écoliers une rigueur dont la vie publique s’accommode moins volontiers. De son siège dans les mots aux fauteuils du pouvoir, de la question à la reddition des comptes, ses règles éclairent avec ironie les contradictions de ceux qui exercent des responsabilités.
Il est des lettres qui entrent dans la langue sans bruit, s’installent à leur place sans susciter de débat et remplissent leur fonction sans appeler d’explication ni de justification. D’autres, en revanche, refusent de se tenir tranquilles : elles imposent leurs conditions aux mots, déroutent ceux qui écrivent et convoquent les règles chaque fois qu’elles apparaissent au début, au milieu ou à la fin d’un mot.
Mais la hamza les surpasse toutes. Petite par sa forme, grande par les tracas qu’elle cause, elle ne se contente pas d’un seul siège et ne s’assied pas paisiblement comme les autres lettres. Tantôt elle se hisse sur un alif (أ), tantôt elle prend un waw (ؤ) pour assise, tantôt elle s’installe sur une dent, ce support en forme de ya sans points (ئ). Il lui arrive aussi de préférer siéger seule sur la ligne (ء), comme si elle se rebellait contre les usages de l’alphabet en matière de places assises. Elle est peut-être la seule lettre à avoir réussi à faire de la question du siège une affaire linguistique transmise de génération en génération, qui divise ceux qui écrivent et à laquelle les manuels d’orthographe consacrent des chapitres entiers.
Entre hamza de liaison et hamza de coupure
Au début des mots, la hamza se distingue encore d’une manière tout aussi remarquable. Il y a la hamza de coupure, hamzat al-qat‘, qui affirme sa présence et conserve son articulation quelle que soit la place du mot dans le discours. Et il y a la hamza de liaison, hamzat al-wasl, que l’on prononce lorsqu’on commence à parler et dont on se passe lorsque les mots s’enchaînent, comme si elle maîtrisait l’art d’apparaître lorsque sa présence est requise et de se retirer courtoisement lorsque les circonstances commandent son effacement.
Cette distinction peut sembler n’être qu’une règle de prononciation. Mais, à y réfléchir, elle révèle des significations qui débordent la langue pour toucher à la vie publique et à ses paradoxes, parfois savoureux. Dans la vie publique, certains excellent davantage à couper qu’à relier : ils coupent court au dialogue, manquent à leurs promesses, barrent la route à leurs contradicteurs, puis s’étendent sur les vertus de la communication et l’importance du dialogue. D’autres savent entretenir les liens lorsque leurs intérêts y trouvent leur compte et que leurs relations leur ouvrent les portes des avantages, avant de chanter les vertus de la rupture dès que vient le moment d’honorer leurs engagements.
La hamza, elle, n’a que faire de ces revirements. Mêle si elle peut paraitre volage, les apparences sont trompeuses. Elle ne coupe que selon les règles de la prononciation et ne relie que là où les règles de la langue l’exigent. Il serait injuste de faire porter à une si petite lettre les conséquences de ce que certains pratiquent au nom de la communication ou de la rupture. Peut-être est-elle plus disciplinée que bien des orateurs qui occupent les tribunes : elle sait quand faire entendre son articulation et quand s’en dispenser, tandis que certains s’obstinent à parler lorsque la sagesse commande le silence et se taisent lorsque la responsabilité exige la parole.
Une lettre sur laquelle on examine les petits et dont on dispense les grands
La hamza occupe une place de choix dans les examens scolaires. Un élève peut rédiger un paragraphe riche d’idées, puis perdre quelques points pour avoir placé une hamza au-dessus de l’alif plutôt qu’au-dessous. Nul ne conteste la nécessité de respecter la langue : la correction de l’écriture participe de la justesse de l’expression. Le paradoxe apparaît toutefois lorsqu’une société demande des comptes à un enfant pour l’emplacement d’une hamza et se montre parfois indulgente envers des fautes autrement plus graves commises par ceux qui occupent des postes de responsabilité. L’élève doit expliquer pourquoi la hamza s’écrit sur un waw dans le mot sou’al (سؤال), qui signifie question, tandis qu’un mas’oul (مسؤول), un responsable, peut esquiver quantité de questions sans se donner la peine de répondre à une seule.
L’enseignant veille à corriger l’orthographe du mot moussa’ala (مساءلة), la reddition des comptes, tandis que la reddition des comptes elle-même attend son tour dans des institutions qui ne manquent ni d’experts ni de lois. Plus piquant encore : une simple faute d’orthographe appelle un stylo rouge et un verdict sans appel, alors que certains responsables trouvent aux erreurs de gestion et d’appréciation des appellations plus douces à l’oreille, comme le malentendu, les contraintes de la conjoncture ou le besoin de davantage de temps. À l’école, la hamza est ainsi soumise à un contrôle minutieux qui ne laisse passer aucun écart, si minime soit-il. Hors de ses murs, la mise en cause des responsables ne bénéficie pas toujours de l’attention et de la rigueur accordées aux cahiers des élèves.
La hamza entre la question et le responsable
Parmi les mots dans lesquels la présence de la hamza prend tout son sens, deux se distinguent : sou’al, la question, et mas’oul, le responsable. Leurs lettres se ressemblent et, dans la vie, une relation censée être évidente les unit : partout où il y a un responsable, la reddition des comptes doit avoir sa place ; chaque fois qu’un citoyen pose un sou’al légitime, il est en droit de recevoir une réponse claire et franche, sans la moindre esquive.
Cette relation toute simple est pourtant parfois soumise à rude épreuve. Une question directe peut devenir l’occasion d’étaler un bilan ou le point de départ d’un long périple entre procédures, compétences et textes de référence. Après toutes ces explications, celui qui a posé la question repart chargée d’une profusion d’informations, sans nécessairement y trouver la réponse qu’il cherchait. La hamza est peut-être mieux lotie que le citoyen en la matière : les règles de la langue fixent sa place dans le mot, tandis que la place de la question dans les préoccupations du responsable reste tributaire de ce qu’il choisit d’entendre et de ce qu’il préfère ignorer.
La hamza entre sièges et disparitions
Après tant de tourments, la hamza semble être, de toutes les lettres, la moins responsable du désordre que lui imputent ceux qui écrivent. Elle ne leur a pas demandé de se quereller à propos de ses sièges, pas plus qu’elle n’a demandé aux politiques de brandir la probité comme un slogan sans en respecter les exigences, ni aux administrations de multiplier les discours sur la performance sans traduire leurs paroles en résultats tangibles.
La langue a établi pour la hamza des règles qui régissent sa présence et son absence et déterminent ses emplacements : elle ne quitte une place pour une autre qu’avec une raison valable. Dans la vie, en revanche, certains continuent de passer d’un poste à l’autre et d’un parti à l’autre sans toujours fournir d’explication convaincante à leurs revirements. Peut-être est-il temps d’accorder un peu de repos à la hamza. Entre les fautes des élèves, les querelles de ceux qui écrivent et la complexité des règles, elle a porté de quoi épuiser bien des pages de manuels d’orthographe.
Peut-être que, si nous soumettions certaines fonctions à un peu de la rigueur des règles de la hamza, l’accès au fauteuil deviendrait plus difficile et le maintien à ce poste dépendrait de qualités allant au-delà de l’éloquence et de l’élégance de la formule : la compétence, la qualité du travail accompli et le sens des responsabilités. La hamza poursuit ainsi son modeste office dans la langue, nous rappelant que chaque mouvement produit un effet et que chaque position a ses exigences.
Quel paradoxe digne de réflexion ! Nous apprenons aux enfants comment la hamza choisit le siège qui lui convient, puis nous découvrons que, dans la vie, le choix d’un fauteuil n’obéit pas toujours au même degré de précision et de rigueur. Et que la valeur d’une place ne tient pas seulement à son rang, mais aussi à celui qui l’occupe, aux efforts qu’il consent, aux compétences qu’il manifeste et à l’estime qu’il recueille.
Réfléchissons-y, et au prochain grand oral de la Cheffe du gouvernement.
