Politique
Les heureux élus de Fatima Ezzahra El Mansouri- Par Naïm Kamal
De g à D : Driss Lachgar (USFP), Nizar Baraka (Istiqlal), Fatima Ezzahra El Mansouri (PAM), Nabil Benabdellah (PPS). A première vue, une simple photographie de famille politique. Quatre dirigeants, un alignement impeccable, des sourires mesurés et une unité de circonstance. Mais derrière cette mise en scène de la future majorité, se dessinent les ambitions, les héritages partisans, les liens familiaux et les subtilités du pouvoir. Une image pour la postérité que raconte Naïm Kamal.
Naïm Kamal
Une photographie est par essence statique. Mais celle-ci l’est encore plus. Non pas par ce qu’elle est déjà, mais par le parfait alignement des personnages qui s’y affichent, le regard droit dans l’objectif, pour marquer un moment de l’histoire du Maroc. Aucune tête ne dépasse. Façon de dire seulement, car sans les différences de taille, ils paraitraient tous égaux.
Tous égaux. La langue française est ainsi, quand le féminin et le masculin se côtoient dans une même phrase, c’est ce dernier qui l’emporte, quand bien même c’est elle la cheffe.
Une photo de classe pour la législature
Le premier élément frappant est donc l’alignement des quatre responsables politiques sur un même plan. Ils seraient assis qu’on dirait une photo de fin d’année de bons élèves d’une même classe placés au premier rang par l’instituteur pour leur sagesse et la régularité de leur travail. Il suffirait de la jaunir un brin. L’un d’eux tiendrait une ardoise : « Années 2026-2031 ». En principe.
Mais ce que veut dire surtout la photographie, intentionnellement ou pas, c’est la collégialité. Un mot cher au PAM.
La place de Fatima Ezzahra El Mansouri mérite une attention particulière. Elle n’occupe pas rigoureusement le centre géométrique de la photographie. Elle se trouve légèrement désaxée à droite. Sa centralité au sein du prochain gouvernement est difficile à reproduire sur cette photo, vu qu’elle est formé un nombre pair.
Affinités politiques et proximité familiale
Mais à y regarder de plus près, ils sont deux personnages centraux. Elle, bien sûr, et Nizar Baraka, troisième du scrutin et heureux deuxième de la coalition. Une position qu’il devrait conforter par le nombre et l’importance des portefeuilles qu’il empochera à l’issue de la distribution des postes.
La pamiste et l’istiqlalien n’ont pas seulement en commun la politique et la future majorité. Une relation née d’une alliance familiale, les unit, Mme El Mansouri étant l’épouse en secondes noces du cousin de M. Baraka. On aurait adopté les us et les coutumes européens, le Maroc aurait aujourd’hui une cheffe du gouvernement qui répondrait au nom de Mme Baraka.
Toute ressemblance avec John Waterbury et son ouvrage Le commandeur des croyants sur la politique et les liens familiaux au Maroc, ne serait, comme préviennent les fictions incertaines, que le fruit du hasard. Il est vrai que les deux personnages étaient déjà en orbite bien avant que la relation matrimoniale ne prenne racine sur les hauteurs du saint Jbel Alam.
Autre point commun : il n’y a qu’elle et lui qui affichent l’air heureux d’être sur la photo pour la postérité. Dans des siècles et des siècles, on en parlera, ou on en reparlera, d’une façon ou d’une autre.
Quatre partis et une ombre
Le socialiste, ou ce qu’il en reste, Driss Lachgar, a opté, lui, pour une posture engoncée, regardant son monde de haut, tandis que l’ancien communiste Nabil Benabdellah a les mains le long de son corps. Ils esquissent à peine ce qui pourrait ressembler de loin à un sourire. A croire qu’ils se sont concertés pour prendre une de ces poses que l’on vous impose pour les CIN et qu’aucun n’aime sur sa pièce d’identité. Histoire de cacher leur joie ?
Trois des quatre personnages tiennent les mains réunies devant eux. Seul Nabil Benabdellah se distingue. C’est probablement une attitude atavique : n’est-ce pas la particularité du PPS, ex- PLS, ex-Parti communiste, depuis l’aube des temps, de se démarquer des autres partis issus de la lutte pour l’indépendance ?
Signe d’unité : les quatre compères arborent une tenue de circonstance, sombre. Le choix de la couleur des cravates et du col de la chemise, de classique à moins classique, permet de parier sur les goûts de chacun. Le haut blanc de Fatima Ezzahra El Mansouri, dispensée de ce symbole phallocratique, introduit un contraste visuel qui la singularise.
Dans l’ensemble, la photo ressemble aussi à ces vieux clichés argentiques pour lesquels on posait autrefois dans les studios avec pour toile de fond un décor représentant la Tour Hassan, un jardin fleuri ou un soleil couchant… Pour la photo de la postérité, on a eu droit à un tableau des armoiries des partis. Dans l’ordre de préséance : les tracteurs du PAM, les balances de l’Istiqlal, les roses de l’USFP et les livres du PPS assortis d’une plume, comme pour dire que chez les camarades on sait lire et écrire.
Je ne sais pas ce qu’en penseront les sémiologues de la gestuelle, mais cette photo a quelque chose de curieux, elle évoque un artefact de l’antiquité dans le futur.
La signification principale de sa composition tient à un paradoxe : elle affirme l’unité sans effacer les identités partisanes et suggère l’égalité sans représenter explicitement la hiérarchie institutionnelle. Mais cela va de soi, chacun sait que le patron n’est pas sur la photo.
