Sebta : brandir des drapeaux ne vaut pas titre de propriété - Par Abdelfettah Lahjomri

Sebta : brandir des drapeaux ne vaut pas titre de propriété - Par Abdelfettah Lahjomri

Par son ancrage géographique et historique, Sebta restera marocaine. Les questions qu’elle soulève dépassent largement ce que pourrait trancher un cérémonial officiel, une visite en grande pompe, quel que soit la luisance dont Madrid l’entoure

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La visite de Felipe VI et de la reine Letizia à Sebta occupée donne lieu à une démonstration politique et médiatique dont le faste ne saurait effacer l’histoire ni les réalités géographiques. Abdelfettah Lahjomri revient sur cette mobilisation espagnole, face à laquelle Rabat inscrit la défense de ses intérêts dans le temps long de la diplomatie et de l’histoire, sans renoncer à sa mémoire ni céder aux réactions de circonstance.

Abdelfettah Lahjomri

La visite du couple royal espagnol à Sebta occupée, après dix-neuf ans, s’accompagne d’une mobilisation politique et médiatique qui dépasse le cadre protocolaire. Face à cette démonstration espagnole, le Maroc privilégie une diplomatie de discernement, attentive à ses intérêts et à la profondeur de l’histoire.

Le moment choisi, au lendemain de la fête nationale espagnole et sur fond de crise migratoire, confère à la scène une portée qui dépasse l’événement lui-même et révèle les messages politiques qu’il véhicule.

Le paradoxe tient peut-être à ce que Madrid déploie toutes ces célébrations pour affirmer ce qu’elle considère comme une évidence, comme si la certitude avait besoin de renouveler sa présumée légitimité devant les caméras. Mais si évidence il y a avait besoin de tant d’ostentation.

Rabat, sous la conduite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, choisit, pour sa part, de gérer les relations de voisinage avec discernement en pesant les intérêts en jeu, loin de la tentation de la démonstration.

Entre le faste du cérémonial et la discrétion diplomatique, ce n’est pas tant la visite du roi qui surprend que cette profusion de drapeaux et de caméras. Comme si Madrid cherchait à arracher une nouvelle reconnaissance à un spectacle festif qui ne peut rien ajouter à l’histoire. Plus étrange encore : chaque fois que Madrid en rajoute dans l’affichage de ses certitudes, elle élargit l’espace du doute. Sebta, elle, demeure présente dans la mémoire marocaine, porteuse d’une histoire que les drapeaux ne peuvent effacer ou les célébrations masquer.

Sebta… tout ce bruit pour violer la géographie ?

Par son ancrage géographique et historique, Sebta restera marocaine. Les questions qu’elle soulève dépassent largement ce que pourrait trancher un cérémonial officiel, une visite en grande pompe, quel que soit la luisance dont Madrid l’entoure. La ville porte en elle des complexités historiques qui excèdent les calculs de circonstance et ravive des sensibilités de voisinage que les discours de célébration ne sauraient dépasser.

Cette scène révèle peut-être certaines contradictions de la politique espagnole, où les enjeux intérieurs s’entremêlent aux messages adressés à l’extérieur. Frontières, immigration et souveraineté deviennent des cartes que se disputent les forces politiques espagnoles pour afficher une unité de position par-delà les divisions de leurs logorrhées et postures, appelant à la rescousse l’Union Européenne et toutes les hordes qui charrient encore la lie d’un autre âge.

La politique peut, bien entendu, recourir à tous les symboles qu’elle souhaite. Mais le brandissement drapeaux, fut-il par millions, ne résoud pas les crises, ne règle aucun problème de voisinage, et n’apporte aucune réponse aux questions que le cours de l’histoire laisse pour l’instant en suspens. Le paradoxe le plus profond de cette scène tient peut-être à ce que Madrid, en déployant tout ce faste pour réaffirmer ce qu’elle considère comme les constantes de sa souveraineté, ouvre à l’histoire un champ d’interrogations plus vaste que celui qu’elle tente de refermer à coups de cérémonies et de discours.

Sur l’autre rive, Rabat poursuit une démarche fondée sur le discernement, la profondeur de vue et une gestion avisée des intérêts, loin de la tentation de la démonstration et des considérations du moment.

Entre le souci de Madrid d’afficher sa présence et la sérénité de l’approche marocaine se dessine un paradoxe non dénué d’ironie. Madrid se retrouve ainsi face à un résultat qu’elle n’avait pas prévu : plus elle cherche à affirmer ce qu’elle tient pour une certitude, plus elle ranime les questions de l’histoire. Comme si cette scène, avec tout son apparat, révélait les limites du symbole lorsque la force de l’argument fait défaut.

De Rabat à Sebta… le bruit de l’événement et la sagesse de l’État

Le Royaume du Maroc a choisi, dans la conduite de ses relations extérieures, de ne pas réduire les questions de souveraineté et d’intérêts nationaux à des réactions dictées par les circonstances. Cette démarche ne signifie ni acceptation du fait accompli ni renoncement à la mémoire historique et aux cris stridents de la géographie. Elle traduit, au fond, une compréhension du temps diplomatique, qui ne se mesure pas à des déclarations intempestives. Un État qui connaît sa place n’a pas besoin de commenter chaque image et ne laisse pas chaque discours passager dicter le rythme de sa politique. Chaque chose en son temps.

Ce choix prend davantage de sens encore lorsqu’on considère l’évolution de la place du Royaume du Maroc dans son environnement régional et international. Les relations avec l’Espagne ne sont plus seulement déterminées par les sensibilités du voisinage ou l’héritage de l’histoire. Elles s’inscrivent désormais dans des équilibres politiques, économiques et sociaux qui font de la coopération une nécessité réciproque. Le Maroc, sous la conduite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, occupe ainsi une place centrale dans les questions de migration, de sécurité, de commerce et de partenariat entre l’Europe et l’Afrique. Ses relations avec l’Espagne acquièrent, de ce fait, une dimension qui dépasse les sensibilités frontalières et les calculs de circonstance.

Le paradoxe est peut-être que certaines voix espagnoles, si catégoriques et inflexibles lorsqu’elles parlent de géographie, retrouvent bien vite le langage de la coopération et du réalisme devant les exigences des intérêts communs. Madrid, qui invoque les frontières pour affirmer ses positions, trouve dans son voisin marocain un partenaire avec lequel le dialogue est indispensable. La géographie offre ici un paradoxe éloquent : elle donne à la politique des frontières dont elle se prévaut dans les discours, tout en lui imposant un voisinage qu’elle ne peut ignorer dans ses décisions.

La souveraineté ne se mesure pas au nombre de photographes

L’enseignement le plus éloquent de cette scène est peut-être que la politique ne se joue pas toujours là où se pressent les caméras, et que la sagesse ne se mesure ni au nombre de déclarations ni à l’ampleur des célébrations. Entre ceux qui invoquent la symbolique de leur présence pour affirmer leur position et ceux qui abordent les situations à l’aune des intérêts et du temps long de l’histoire, apparaît un paradoxe politique qui n’appelle guère d’explications. Le silence diplomatique ne signifie pas l’absence, pas plus que le faste du cérémonial ne donne aux positions une force supplémentaire.

Ce que cette scène montre peut-être avec le plus d’éloquence, c’est que certains États tiennent à manifester leur présence en toute occasion, tandis que d’autres savent que leur place ne se mesure pas à la lumière qu’ils captent, mais à leur capacité d’influence une fois les projecteurs éteints.

Ainsi apparaît le Royaume du Maroc, sous la conduite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI : éloigné d’une politique absorbée par les démonstrations, proche, dans son essence, de celle qui fait du discernement et de la clairvoyance le fondement de ses positions et de la préservation de ses intérêts. Quant à la géographie, elle se soucie peu du faste de l’accueil. Elle voit passer les cortèges et repartir les délégations, tout en conservant à l’histoire ses questions, et à la géographie ses droits, toujours présents dans le silence des lieux, que les siècles n’effacent pas et que les cérémonies ne tranchent pas.

La signification la plus éloquente de cette scène est peut-être que la politique peut mobiliser tous les symboles qu’elle souhaite pour affirmer sa présence, mais qu’elle ne peut contraindre un lieu à oublier son histoire. Les cortèges traversent la géographie ; l’histoire, elle, ne passe pas avec eux.

Réfléchissons-y, et prenons rendez-vous avec l’histoire.

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