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À Fès, les voix soufies font dialoguer le Maroc et le Pakistan
Dirigé par cheikh Moad, l’ensemble Samaa Al Jamal a puisé dans le patrimoine de la confrérie pour proposer une soirée placée sous le signe du recueillement. Chants et poèmes
Du qawwali pakistanais de l’ensemble Mushtaq au samaa de la Tariqa Qadiriya Boutchichiya, deux soirées ont réuni le public à Bab El Makina autour de la poésie et de l’amour divin. La 18e édition du Festival de Fès de la culture soufie et des sagesses du monde se poursuit jusqu’au 24 octobre.
À Bab El Makina, les voix ont donné à entendre deux expressions du patrimoine soufi. Dimanche soir, l’ensemble Mushtaq a porté les accents puissants et les rythmes envoûtants du qawwali pakistanais. Lundi, la formation Samaa Al Jamal de la Tariqa Qadiriya Boutchichiya a pris le relais avec un répertoire de chants, de prières et de poésie mystique.
Ces deux rendez-vous ont fait résonner une même aspiration : rapprocher l’être humain de Dieu par la parole chantée. Entre héritage marocain et tradition du sous-continent indien, le festival a ainsi donné corps à sa vocation de rencontre, en laissant chaque ensemble déployer son langage musical et sa manière de transmettre les enseignements spirituels.
Le samaa, une ferveur partagée
Dirigé par cheikh Moad, l’ensemble Samaa Al Jamal a puisé dans le patrimoine de la confrérie pour proposer une soirée placée sous le signe du recueillement. Chants et poèmes ont accompagné l’évocation de l’amour divin, dans une communion avec un public fidèle.
Pour la formation, présente au festival pour la deuxième année consécutive, cette rencontre prolonge une relation entretenue avec les spectateurs. « Notre participation, pour la deuxième année consécutive, au Festival de Fès de la culture soufie est une nouvelle occasion de renouveler les liens d’amour et de paix qui nous unissent au public », a déclaré à la MAP Tariq Bakhat, membre du groupe.
Le choix des pièces répond à une exigence de fidélité aux fondements de la confrérie. Comme il l’a précisé, « le samaa de la Tariqa Qadiriya Boutchichiya s’inscrit dans le système du dhikr, l’évocation de Dieu ».
Abdelilah Bendaoud, également membre de l’ensemble, a salué l’accueil des habitants de Fès et des visiteurs venus d’autres villes. Associant dhikr, prières sur le Prophète et invocations, la prestation entendait nourrir la contemplation et raviver les sentiments d’amour divin.
La parole voyage avec le qawwali
La veille, l’ensemble Mushtaq avait ouvert au public les portes d’un autre univers musical, celui du chant soufi du sous-continent indien. Sa prestation a notamment rendu hommage au poète et philosophe pakistanais Mohammed Iqbal, dont les textes interrogent la condition humaine, la quête spirituelle et le renouvellement de la pensée musulmane.
« Le message du qawwali est de présenter le côté spirituel et mystique de l’Islam, qui en constitue le cœur même », a expliqué à la MAP Shuaïb Aftab Ahmad Mushtaq, directeur artistique de l’ensemble.
Cette tradition s’appuie sur une poésie plurilingue, nourrie notamment par l’arabe, le pendjabi, l’ourdou et le sindhi. Son nom vient du terme arabe « qawl », qui signifie « parole ». Chanté, le poème devient un support de méditation autant qu’un moyen de transmission.
En fin de concert, l’interprétation d’« Al-Burda », œuvre de l’imam Al-Boussaïri, a illustré cette circulation entre les cultures. Issu du monde arabe, ce texte trouve sa place dans un répertoire capable d’accueillir des œuvres venues de différents horizons spirituels.
Des héritages vivants, transmis et partagés
Derrière la prestation des Mushtaq se dessine une histoire familiale. L’ensemble rassemble quatre frères, leurs enfants et leurs neveux, héritiers de Mushtaq Ahmad Awân Hazârvi. « C’est lui qui nous a transmis l’amour de la littérature, du tasawwuf et de la musique », a raconté Hubaïb Mushtaq, chargé du volet littéraire.
Cet apprentissage associe la connaissance des poèmes à la compréhension de leur sens. Le travail littéraire dialogue ensuite avec le choix du maqam, le mode musical chargé de traduire les nuances et l’intention du texte.
Représentant de la septième génération de la tradition vocale du Gwalior Gharana et de la cinquième du Talwandi Gharana, le groupe perpétue un patrimoine où se rencontrent chant soufi, qawwali et khayal, forme classique de la musique savante du sous-continent indien.
La transmission occupe aussi une place centrale dans le parcours de la Boutchichiya. Sous l’impulsion de cheikh Jamal Eddine, disparu en août 2025, puis de son actuel représentant, cheikh Moad, la confrérie poursuit la préservation de son héritage. Présente à l’international, elle conjugue fidélité à ses fondements et ouverture aux réalités contemporaines.
La poésie mystique au fil des rencontres
Ces deux soirées s’inscrivent dans une édition consacrée à « La poésie mystique, élixir de guérison ». Ouvert samedi à Bab El Makina avec le spectacle « Chemins de l’amour spirituel », le festival explore le rôle de la musique, de la poésie et de la beauté dans l’apaisement intérieur et le rapprochement des cultures.
Placée sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, la manifestation accorde une place importante aux confréries marocaines. Des soirées de samaa sont notamment consacrées aux tariqas Charqawiya, Ouazzaniya, Rissouniya et Sqalliya, aux côtés de la Qadiriya Boutchichiya.
L’accueil d’autres traditions internationales élargit cette rencontre entre les héritages spirituels marocains et les sagesses du monde. À travers la diversité des voix et des répertoires, Fès accueille ainsi plusieurs manières de faire vivre la poésie mystique, de partager ses enseignements et de transmettre un patrimoine dont ces concerts révèlent la vitalité auprès du public réuni à Bab El Makina.