Culture
Les murailles et les livres – Par Abdesslam Benabdelali
L'empereur chinois qui ordonna la construction de la Grande Muraille de Chine, si longue qu'elle semble ne jamais finir, est le premier empereur, Che Houang-ti, celui-là même qui ordonna que fussent brûlés tous les livres antérieurs à son règne.
Convoquant une réflexion de Jorge Luis Borges sur la Grande Muraille de Chine et l’autodafé des livres ordonné par le premier empereur chinois, le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume, interroge les liens entre la construction des murs et l’effacement de la mémoire. Une méditation philosophique qui traverse les siècles pour explorer les nouvelles formes de fermeture et de censure, à une époque où les murailles ne sont plus nécessairement visibles et où les livres peuvent être écartés sans être brûlés.

Abdesslam Benabdelali
Dans un article captivant intitulé « La muraille et les livres », Borges tente de décrire les sentiments contradictoires qui l'ont saisi en apprenant que l'empereur chinois qui ordonna la construction de la Grande Muraille de Chine, si longue qu'elle semble ne jamais finir, est le premier empereur, Che Houang-ti, celui-là même qui ordonna que fussent brûlés tous les livres antérieurs à son règne. L'homme qui a muré l'espace est le même que celui qui a muré le temps. Bien que les deux actes paraissent opposés, l'un bâtisseur et l'autre destructeur, « il n'y a pas, semble-t-il, de contradiction insoluble entre eux », écrit Borges. Ils remplissent en effet la même fonction : protéger l'Empire. La construction contre l'assaut des Barbares ; l'autodafé contre les opposants qui faisaient circuler des livres glorifiant les empereurs d'autrefois.
L'histoire chinoise comptait alors plus de trois mille ans. Brûler les livres revenait donc à effacer ce passé vénérable, sous ses deux visages : le passé réel et le passé légendaire. C'était remettre le compteur à zéro et inaugurer un nouveau commencement pour l'histoire chinoise. Rien d'étonnant, dès lors, que l'empereur ait ordonné que ses successeurs soient appelés le Deuxième Empereur, puis le Troisième, puis le Quatrième, et ainsi de suite : lui est le premier, il est le Premier.
Certains historiens n'ont rien vu d'étrange dans les actes de Che Houang-ti : bâtir des forteresses et enterrer le passé est chose courante ; la nouveauté tient seulement à l'ampleur des deux entreprises. Ce ne serait donc pas le but de ces deux opérations qui serait remarquable, mais la manière de les mener. Borges n'est pas convaincu par cette analyse et écrit : « Il n'est pas simple de demander à la race la plus attachée à ses traditions de renier son passé, que celui-ci soit illusion ou réalité. »
D'autres historiens adoptent une explication psychologique et ramènent la question à la peur de la mort chez l'empereur : « Selon ces historiens, l'empereur interdit qu'on évoquât la mort, chercha l'élixir de vie et se retira dans un palais symbolique comptant autant de chambres que l'année compte de jours. Tous ces faits indiquent que la muraille étendue dans l'espace et les bûchers qui dévorèrent les fruits du temps furent deux remparts magiques destinés à repousser la mort. »
Borges attire notre attention sur une autre possibilité : les deux actes pourraient ne pas avoir été simultanés, l'un précédant l'autre : « Mais nous pouvons aussi supposer que la construction de la muraille et l'incendie des livres ne furent pas contemporains. Selon l'ordre que nous jugerons convenable, nous aurons soit l'image d'un roi qui commença son règne par la destruction, puis se consacra à bâtir et à durer, soit, au contraire, l'image d'un roi qui perdit la raison et détruisit lui-même ce qu'il avait défendu. Les deux ordres ne manquent ni de sagesse ni de sobriété, mais ils sont, à ma connaissance, dépourvus de fondements historiques. »
Malgré ce que dit l'écrivain argentin en introduction, à savoir qu'il ne voit pas de « contradiction insoluble entre les deux actes », toutes les interprétations qu'il propose partent d'un postulat initial : l'opposition entre l'érection de la muraille et l'autodafé, au motif que le premier acte construit et que le second détruit. Mais est-il vrai que bâtir des murailles soit un acte constructif ? Y a-t-il réellement contradiction entre élever des murailles et brûler les livres du passé ? Qui peut en effet se résoudre à brûler des livres, sinon celui dans l'esprit duquel se sont dressés des murs infranchissables, qui le séparent de l'ouverture, du questionnement, du doute et de l'aventure dans l'inconnu ?
Si nous mesurons les choses à l'aune de ce qui a cours à notre époque, le lien étroit entre l'édification des murailles et l'incendie des livres nous apparaîtra peut-être plus clairement. Certes, ces deux opérations ne prennent plus aujourd'hui la même forme. Ce que l'on remarque d'abord, c'est que les murailles elles-mêmes ne sont plus ce qu'elles étaient. Certains États recourent en effet, de nos jours, à des méthodes plus « intelligentes » et s'emploient à ériger des murs d'une tout autre « nature » : moins « solides », moins visibles, plus discrets, mais peut-être plus efficaces. Ces murs ne sont pas ceux que l'on construit en fer et en béton et qui se dressent, imposants, vers le ciel ; ce sont ceux qui se dissimulent derrière des lois, des institutions administratives, ou des ministères aux noms fuyants, comme le ministère de l'Immigration, le ministère de l'Identité nationale, ou même le ministère de l'« Intégration » et de la solidarité. Plus encore, le cloisonnement et l'esprit de fermeture prennent aujourd'hui une forme policée : ils s'installent dans les têtes et habitent les esprits, se contentant d'enraciner des idéologies dogmatiques qui figent la pensée, raidissent la langue et bouchent les horizons. Or c'est précisément le même esprit qui se tient derrière l'autodafé, et là non plus il n'est pas nécessaire d'allumer des feux ni de détruire des livres. La société du spectacle n'a nul besoin d'allumer des bûchers pour occuper notre attention et notre temps par la « culture du divertissement », au sens pascalien du terme, et nous détourner ainsi de la culture… et des livres.