chroniques
Les experts de l’attente – Par Abdelfettah Lahjomri
Les apparences sont trompeuses, ils ne dorment pas, ils se concentrent.
Abdelfettah Lahjomri
La politique réserve des surprises qu’aucun ouvrage ne prévoit. Certains de nos députés déploient ainsi, dans l’exercice de leur mandat, des talents inconnus des manuels des sciences politiques et qu’aucune université n’enseigne. Jusqu’à récemment, je croyais que le citoyen élisait un représentant pour parler en son nom, demander des comptes au gouvernement et poursuivre ses promesses jusqu’à leur traduction dans la vie quotidienne.
Des représentants de la nation ont corrigé ma perception des choses en déclarant, avec sérieux et solennité, qu’ils « attendent que les promesses du gouvernement se traduisent dans les faits ». Je m’étais donc mépris sur la fonction parlementaire ! A mon insu, une nouvelle école politique était née. Elle préfère la tranquillité de la salle d’attente aux questions embarrassantes. Elle guette le train des réalisations, sans connaître son heure de départ, sa gare d’arrivée, ni savoir si le gouvernement a seulement posé les rails.
Représenter les citoyens ou partager leur attente ?
Ce talent est rare : le citoyen vous élit pour surveiller le gouvernement, et vous revenez lui annoncer que vous attendez, comme lui. Il espère une baisse des prix, vous partagez son espoir. Il réclame des hôpitaux dignes de ce nom, vous patientez à ses côtés. Il cherche un emploi, vous lui recommandez de tenir bon. Il attend une amélioration de l’enseignement, vous scrutez les signes annonciateurs de la réforme.
Le plus surprenant reste le calme olympien de certaines déclarations. Le député évoque son attente comme s’il présentait le bilan d’un combat herculéen. Il choisit ses mots, fronce les sourcils, rappelle gravement la nécessité de passer des paroles aux actes, puis conclut avec la satisfaction du devoir accompli. Au gouvernement, désormais, de faire sa part. Lui il a déjà donné. Rien qu’en se présentant aux élections.
D’autres entretiennent avec l’exécutif le rapport du paysan au ciel pendant la sécheresse. Ils observent les nuages, surveillent les vents et prient pour que tombe la pluie des réalisations. On les imagine presque en procession de rogations. Lorsque les mois passent sans averse, ils assurent que la météo est encourageante, les nuages prometteurs et la conjoncture exigeante.
Elle a bon dos, la conjoncture : elle explique tout et ne règle rien. Le paysan ne peut rien contre le ciel et peut même avoir peur de susciter sa colère. Le député dispose, lui, d’instruments constitutionnels pour contrôler le gouvernement. Il est même payé pour. Voilà ce qui rend le rire douloureux : celui qui peut demander des comptes se contente d’implorer une météo favorable.
Le siège est confortable,
Faut-il rappeler que le Parlement n’est pas un salon où l’on accueille les promesses gouvernementales ? Que le siège parlementaire, bien confortable, n’est pas un fauteuil de gare routière ? Que le mandat populaire n’accorde pas le privilège d’assister en spectateur des événements depuis les premières loges ?
Contrôler le gouvernement ne consiste pas à commenter son action. Lui demander des comptes ne revient pas à souhaiter une amélioration. Représenter les citoyens ne signifie pas reformuler leurs doléances dans une langue de bois ciselé.
Le citoyen sait se plaindre sans assistance, attendre sans intermédiaire et constater qu’une promesse reste sans suite. Il n’a pas besoin, pour cela, d’étudier le droit constitutionnel. De son député, il attend autre chose : des actes, une position, une initiative, un suivi.
À ce rythme, il faudra revoir le vocabulaire parlementaire. Au bilan du travail législatif et du contrôle succédera celui de l’attente. Nous mesurerons la résistance des élus aux reports, leur aptitude à conserver leur optimisme et leur remarquable maîtrise de soi pendant toute une législature. Au prochain scrutin, chacun pourra expliquer à ses électeurs comment il a stoïquement surmonté la tentation de poser une question pressante.
Il ne s’agit évidemment pas de demander au député de gouverner. Chaque institution possède ses compétences et ses responsabilités. Au gouvernement revient la conduite des affaires publiques et l’exécution de ses engagements. Au Parlement la mission de contrôler cette action.
Mais annoncer qu’on attend, puis s’en tenir là, revient à renoncer à cette mission. C’est décrire le problème sans employer les moyens disponibles pour s’y attaquer. Entre l’élu qui exige un compte rendu précis des engagements gouvernementaux et celui qui annonce sa infinie patience, la distance est celle qui sépare l’action du spectacle, la responsabilité du commentaire et le travail politique des conversations de café.
La patience comme programme politique
Au terme de cette représentation, je m’interroge sur le sens que certains élus donnent à leur mandat. Le gouvernement promet un avenir meilleur. Le citoyen attend d’en percevoir les effets. Le député entre alors en scène pour annoncer qu’il attend et espère aussi.
La boucle est bouclée : un exécutif passé maître dans les promesses, des parlementaires spécialisés dans l’attente et un citoyen qui paie la facture avant de se voir réclamer davantage de confiance, de patience et d’optimisme. À chacun son rôle, semble-t-il, mais au même revient toujours l’effort. Une patience dont les citoyens, eux, connaissent chaque jour le prix concret.
Il est temps que les députés sachent que lorsque le citoyen dit qu’il attend, il exprime une souffrance. Lorsque le gouvernement annonce qu’il agira, il prend un engagement. Lorsque son représentant déclare qu’il attend, il pose, sans le vouloir, une question embarrassante : à quoi sert alors sa présence au Parlement ?
Prenons le temps d’y réfléchir, la nouvelle législature vient à peine de commencer.
