Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika: Argentine, 1985 » une profonde réflexion sur la mémoire collective
L’une des plus importantes singularités de « Argentine, 1985 » est son usage du registre comique. Le film est une satire politique mordante. Mais cet humour n’est jamais simpliste : il humanise les personnages, désamorce la solennité du sujet et, surtout, crée un contraste très significatif avec l’horreur des témoignages.
Avec Argentine, 1985, Santiago Mitre revisite le procès historique des chefs de la dictature militaire argentine à travers un cinéma où se mêlent tension judiciaire, humour et émotion. Porté par Ricardo Darín, le film dépasse la reconstitution historique pour interroger la mémoire collective, la transmission aux jeunes générations et la fragilité de la démocratie. Dans sa chronique « Cinéma, mon amour », Driss Chouika explore la force politique et humaine d’une œuvre qui fait du témoignage des victimes et du courage ordinaire les ressorts d’une réflexion universelle sur la justice et le devoir de mémoire.

Driss Chouika
« J'espère que le film continuera d'être vu et servira de matériel pour que les gens puissent comprendre cet épisode si particulier et si laid de notre histoire ».
Santiago Mitre.
Sorti en septembre 2022 en Argentine et en octobre 2022 en France, Prix du public au Festival International du Film de Saint-Sébastien 2022, Prix FIPRESCI à la Mostra de Venise 2022, Golden Globes 2023 du Meilleur Film en langue étrangère, Prix du Meilleur film étranger en langue espagnole aux Goyas 2023, ainsi que plusieurs autres prix, le film « Argentine, 1985 » de Santiago Mitre est bien plus qu’une simple reconstitution judiciaire. Le film, porté par un Ricardo Darín magistral, s’empare du procès des juntes militaires argentines pour en faire un objet cinématographique hybride, à la fois drame de procès hollywoodien et réflexion politique sur la mémoire collective de tout un pays. Mitre y déploie une stratégie narrative singulière : filmer la justice non comme une abstraction triomphante, mais comme un travail collectif, à la fois fragile et profondément humain. À travers une écriture qui mêle humour, tension et émotion, le réalisateur interroge ce que signifie juger l’horreur d’État lorsque la démocratie elle-même est encore vacillante.
Le réalisateur en parle ainsi : « C'était un défi intéressant, un sujet sur lequel je voulais écrire depuis très longtemps. Cela a nécessité beaucoup de recherches, d'être en contact avec beaucoup de gens qui avaient assisté au procès... C'était un film très mobilisateur pour moi ». Avant d’évoquer subtilement le rapport du film avec la question crutiale de la mémoire collective qu’il traite : « J'espère que le film continuera d'être vu et servira de matériel pour que les gens puissent comprendre cet épisode si particulier et si laid de notre histoire ».
UNE PROFONDE RÉFLEXION SUR LA MÉMOIRE COLLECTIVE
« Argentine, 1985 » ne se contente pas de raconter le procès de 1985 ; il le fait résonner avec le présent. Le film invite le spectateur à une profonde réflexion sur la mémoire collective. Le traitement de l’histoire s’appuie sur un procédé discret mais constant : la juxtaposition entre les crimes de la dictature et les mouvements d'ultra droite contemporains. Mitre lui-même a déclaré que le film s’adresse aux jeunes générations qui ignorent les violences antérieures à la démocratie et se laissent séduire par des discours antidémocratiques sur les réseaux sociaux. Cette double temporalité se manifeste aussi dans la construction du récit. Le film alterne entre les coulisses de l’enquête (les menaces, les doutes, les tensions familiales) et les scènes de tribunal, où les témoignages des victimes produisent une sidération brutale saisissante. Le réalisateur a délibérément choisi de mettre en valeur le témoignage complet d’Adriana Calvo, une physicienne enlevée alors qu’elle était enceinte, torturée, et qui a accouché les yeux bandés et les mains liées. Ce choix de ne pas diluer l’horreur dans la fiction, de la laisser advenir par la voix des survivants, confère au film sa puissance morale. Ainsi, Mitre confirme que si le cinéma ne remplace pas le témoignage, il lui offre néanmoins une caisse de résonance.
Le personnage de Julio Strassera, tel que l’incarne Ricardo Darín, est remarquablement éloigné du héros judiciaire conventionnel. Ce n’est pas un militant des droits humains de la première heure, mais un simple fonctionnaire qui a servi sous la dictature et qui accepte une mission qu’il croit d’abord perdue d’avance. Cette ambivalence est essentielle : elle inscrit la justice dans le registre de l’ordinaire, du possible, plutôt que dans celui de l’héroïsme pur. Face à lui, Luis Moreno Ocampo, interprété par Peter Lanzani, incarne une autre forme de courage : celui de la rupture avec son milieu. Issu d’une famille de tradition militaire, il choisit de rejoindre l’accusation. Le duo fonctionne justement parce qu’il est improbable : un procureur vieillissant et méfiant et un adjoint issu de l’élite conservatrice. Autour d’eux, Mitre met en scène de jeunes étudiants en droit et des chercheurs, recrutés parce que les fonctionnaires de carrière refusaient de participer. Ce détail, loin d’être anecdotique, structure le propos du film : la justice, ici, est l’affaire d’une génération qui n’a pas participé aux tractations et compromissions de la précédente.
L’une des plus importantes singularités de « Argentine, 1985 » est son usage du registre comique. Le film est une satire politique mordante. Mais cet humour n’est jamais simpliste : il humanise les personnages, désamorce la solennité du sujet et, surtout, crée un contraste très significatif avec l’horreur des témoignages. Strassera se trompe constamment sur le nom d’Ocampo, sa femme le taquine, ses enfants espionnent la fille aînée, autant de scènes domestiques qui rappellent que ces hommes risquent leur vie pour une cause, mais restent des pères et des époux ordinaires.
C’est une alchimie qui allie chaleur, ironie et subtilité et parvient ainsi à capter l'intérêt du spectateur entre le faisant tour à tour sourire, tenir en haleine et glacer de terreur. Cette approche permet d’éviter le pathos qui écrase le spectateur et la distance documentaire qui l’exclut. Mitre choisit ainsi la proximité émotionnelle sans renoncer à la rigueur historique. Les scènes de tribunal constituent le cœur battant du film. Le réalisateur a fait un choix esthétique fort : filmer les témoignages avec sobriété, sans reconstitution des scènes de torture, en laissant la caméra capter le visage et la voix des victimes. Le film intègre d’ailleurs des extraits d’archives télévisées du procès original, créant un dialogue entre la fiction et le document.
En somme, « Argentine, 1985 » a réussi un équilibre rare : être à la fois un film de procès efficace, un drame familial touchant et un objet politique exigeant. Et la force du film réside dans sa capacité à transformer un matériau historique dense en une expérience sensible.
FILMOGRAPHIE DE SANTIAGO MITRE (LM)
« El estudiante » (2011) ; « Paulina » (2015) ; « El Presidente » (2017 ; « Petite fleur » (2022) ; « Argentina, 1985 ».