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Une femme à la tête du gouvernement : et maintenant ? Par Adnan Debbarh
Fatima Ezzahra El Mansouri, la nouvelle chef du gouvernement marocain, arrive à une réunion à Rabat le 29 septembre 2026. Les symboles politiques ont cette fonction. Ils ne modifient pas nécessairement le réel, mais ils déplacent les frontières de ce que chacun croit possible (Photo Abdel Majid Bziouat / AFP)
Dans cette chronique, Adnan Debbarh analyse la portée de la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement tout en invitant à dépasser le symbole. Il identifie quatre épreuves décisives pour le futur exécutif : restaurer le sens de la représentation politique, exercer pleinement les marges de pouvoir disponibles, arbitrer entre urgences sociales et investissement dans l’avenir, et convertir les ressources engagées en résultats durables.

Adnan Debbarh
Il est des événements que l'on affaiblit à force de vouloir immédiatement les expliquer. La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement marocain est de ceux-là.
Pour la première fois, une femme est appelée à diriger le gouvernement du Royaume. Le fait se suffit presque à lui-même. Il mérite d'être reconnu pour ce qu'il est : un franchissement. Une fonction qui, depuis l'indépendance, n'avait été occupée que par des hommes ne l'est plus nécessairement. Une limite symbolique vient de tomber.
Il serait mesquin de chercher aussitôt à en diminuer la portée. Il serait tout aussi imprudent d'en déduire ce qu'elle ne dit pas encore. Car le plus mauvais service que l'on puisse rendre à cette nomination serait de lui demander de rester un symbole.
Fatima Ezzahra El Mansouri a été nommée le 29 septembre, conformément à l'article 47 de la Constitution, après que le PAM est arrivé en tête des élections législatives avec 97 sièges. Elle est désormais chargée de former un gouvernement qui n'existe pas encore. C'est peu pour juger. C'est beaucoup pour interroger.
Et peut-être faut-il commencer par là.
Ce que le symbole dit
Pour les Marocaines, l'événement possède une signification particulière. Non parce qu'une femme au sommet de l'exécutif transformerait mécaniquement la condition des femmes. Ce serait confondre représentation et transformation. Mais parce qu'une possibilité qui n'avait encore jamais été réalisée vient de l'être.
Les symboles politiques ont cette fonction. Ils ne modifient pas nécessairement le réel, mais ils déplacent les frontières de ce que chacun croit possible. Une jeune Marocaine sait désormais qu'aucun précédent ne lui interdit d'imaginer cette fonction pour elle-même. Ce n'est pas rien.
L'événement possède également une portée extérieure. Dans un environnement international où l'image institutionnelle du Maroc est observée à travers de multiples prismes : démocratisation, droits des femmes, modernisation sociale, et nécessairement la confrontation diplomatique autour du Sahara, la première femme appelée à diriger le gouvernement marocain constitue un signal qui sera lu au-delà de nos frontières.
Il serait hasardeux d'en déduire l'intention qui a présidé à la décision. Il est en revanche légitime d'en constater l'effet.
Mais c'est à l'intérieur du pays que commence maintenant l'essentiel.
Car cette nomination intervient au lendemain d'un scrutin dont on ne peut retenir seulement le nom du vainqueur. Le PAM est arrivé en tête. Mais le taux de participation officiel n'a été que de 38,02 % des inscrits. Et derrière les inscrits existe encore cette population considérable de Marocains en âge de voter qui ne figurent même pas sur les listes électorales.
Le paradoxe de cette séquence politique tient peut-être là : jamais une nomination à la tête du gouvernement n'avait produit un symbole aussi neuf, au terme d'une élection ayant mobilisé une fraction aussi limitée du pays politique potentiel.
Ce paradoxe ne condamne rien. Il pose une question. Que peut faire le nouveau gouvernement de ce moment ?
Quatre épreuves l'attendent.
L'épreuve de la représentation
La première est presque existentielle. Comment gouverner un pays dont une majorité considérable des citoyens en âge de voter demeure extérieure au processus qui produit le gouvernement ?
La question n'est pas juridique. Le scrutin a eu lieu, les résultats ont été proclamés, l'article 47 a été appliqué. Elle est politique.
Depuis des années, nous cherchons les raisons de l'abstention dans la communication des partis, la qualité des candidats, le civisme des citoyens ou le vieillissement des organisations politiques. Toutes ces explications ont leur part de vérité. Mais une question plus dérangeante demeure : les Marocains perçoivent-ils encore suffisamment ce que leur vote permet de décider ?
La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri peut créer de l'identification. Elle peut produire de la curiosité. Elle peut déplacer certaines représentations, notamment chez les femmes et les jeunes. Mais un symbole ne rétablit pas à lui seul l'enjeu du vote.
La première épreuve sera donc moins de représenter autrement que de rendre la représentation de nouveau signifiante.
L'épreuve du pouvoir
Vient ensuite une question que nous avons longtemps contournée parce qu'elle oblige à sortir des fictions commodes. Que peut réellement faire un gouvernement au Maroc ?
La Constitution lui attribue des compétences importantes. La pratique institutionnelle, les politiques de long terme de l'État, les engagements budgétaires, les établissements publics, les stratégies déjà lancées et les différents lieux d'arbitrage dessinent un périmètre plus complexe.
On peut le regretter. On peut s'en satisfaire. Ce débat existe. Mais il ne dispense pas le gouvernement d'une autre question : qu'avez-vous fait du pouvoir qui vous reste ?
Sur les quelque 30 milliards de dirhams que représente, une année ordinaire, la marge budgétaire réellement arbitrable, une part ira au pouvoir d'achat promis en campagne. Le reste ira ailleurs. C'est cette répartition, plus qu'aucun discours d'investiture, qui dira ce que ce gouvernement a choisi de faire de ce qui lui appartient vraiment.
C'est peut-être là que le prochain exécutif sera le plus intéressant à observer.
Il serait injuste de lui imputer ce qu'il ne maîtrise pas. Il serait tout aussi injustifié de lui permettre d'invoquer constamment les contraintes du système pour expliquer ce qu'il n'a pas fait dans son propre périmètre.
La responsabilité politique commence lorsque le pouvoir réel est identifié.
Le gouvernement qui se formera devra donc moins donner l'impression de tout pouvoir que démontrer qu'il sait pleinement utiliser ce qu'il peut.
L'épreuve de l'arbitrage
Cette question sera d'autant plus importante que le PAM a fait campagne sur un programme social ambitieux. Pouvoir d'achat, fiscalité, aides directes, jeunesse : les engagements sont nombreux. Ils répondent à des attentes réelles.
Mais gouverner commence précisément lorsque les attentes rencontrent la rareté.
Un dirham consacré au revenu immédiat ne peut pas simultanément financer une école, une infrastructure, une formation technique, une PME exportatrice ou une capacité de recherche. Inversement, un pays ne construit pas son avenir en demandant indéfiniment à sa population de sacrifier le présent.
Il n'existe donc pas d'arbitrage sans coût.
La question adressée au prochain gouvernement ne sera pas : allez-vous faire du social ou du productif ? Elle sera plus difficile : quelle part de vos ressources consacrerez-vous à soulager aujourd'hui et quelle part à rendre le pays plus capable demain ?
Il y a, dans cette question, une seconde couche, celle du moment. Une baisse d'impôt coûte tout de suite. Une aide nouvelle aussi. La croissance qu'elles sont censées libérer, elle, n'arrive jamais tout de suite. Le programme du PAM devra donc dire, un jour, comment il finance ce qu'il promet avant que ses propres promesses ne commencent à se payer d'elles-mêmes.
C'est ici que se révélera progressivement la véritable politique économique du gouvernement. Pas dans ses déclarations. Dans ses arbitrages.
L'épreuve du résultat
Reste enfin la plus importante. Le Maroc ne manque pas d'effort. Il investit, construit, équipe, attire des capitaux, étend sa protection sociale, développe des infrastructures et mobilise des ressources importantes.
Pourtant, la question du rendement demeure.
Le prochain gouvernement devra donc être observé moins à travers les sommes qu'il annoncera qu'à travers ce qu'elles deviendront.
Une dépense d'éducation devient-elle compétence ? Une infrastructure devient-elle productivité ? Un investissement étranger devient-il technologie maîtrisée ? Une aide publique devient-elle autonomie ? Un grand groupe entraîne-t-il derrière lui un tissu d'entreprises ? Une dépense sociale soulage-t-elle seulement une difficulté présente ou augmente-t-elle également la capacité future de ceux qui en bénéficient ?
La différence entre dépenser et développer se trouve quelque part dans ces conversions.
C'est peut-être ici que le Maroc devra accomplir son prochain déplacement. Après avoir longtemps demandé combien l'État pouvait mobiliser, il lui faudra davantage demander ce que chaque ressource mobilisée permet réellement de construire.
Et maintenant ?
Voilà pourquoi il serait prématuré de célébrer le gouvernement El Mansouri. Il serait tout aussi prématuré de le désenchanter. Il n'existe pas encore.
Une femme vient d'être appelée à le former. Reconnaissons sans détour ce que cela représente. Une frontière symbolique vient d'être franchie dans un pays où les femmes ont encore à en franchir beaucoup d'autres.
Mais précisément parce que le symbole est fort, l'exigence peut désormais être plus grande.
- Renouer avec un pays qui vote peu.
- Exercer pleinement le pouvoir gouvernemental disponible.
- Arbitrer entre les urgences du présent et les capacités du futur.
- Transformer les ressources engagées en résultats durables.
Ce sont quatre épreuves autrement plus difficiles que celle de la nomination.
Fatima Ezzahra El Mansouri possède aujourd'hui quelque chose que peu de chefs de gouvernement marocains ont reçu en entrant en fonction : un symbole qui la précède.
Il serait absurde de dresser déjà son bilan. Il serait également dommage de laisser ce symbole tenir lieu de bilan.
Dans cinq ans, la véritable réussite serait peut-être que nous ayons cessé de parler de la première femme cheffe du gouvernement. Et que nous parlions simplement de ce qu'elle aura fait du gouvernement.
*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales et la Géopolitique à l'ISCAE.