Le roseau, l’homme et le Covid-19 (Par Aziz Hasbi)

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Le Chêne (ou l’olivier) et le roseau n’ont cessé d’inspirer philosophes, poètes, moralistes, dramaturges… Plier ou résister, that’s the question aurait fait dire Shakspear à Hamlet *

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Il était une fois deux personnages, venant tout droit du XVIIe siècle littéraire français et ayant une homonymie en partage. L’un appartient au genre humain et l’autre est une plante. L’un et l’autre sont désignés par le nom d’un arbuste : le roseau. Faisons plus ample connaissance avec eux. 

Dans la fable de Jean de La Fontaine, Le chêne et le roseau, ce dernier résiste aux vents, même les plus violents, car il plie et ne rompt pas. Dans les Pensées de Blaise Pascal, l’homme est présenté comme étant le roseau le plus faible de la nature. Mais il est pensant et, partant, compense sa faiblesse par l’élévation à travers la pensée. Chacun des deux auteurs tire une morale de sa représentation allégorique. Je n’insisterai pas outre mesure sur ces morales, car ce sont les images leur servant de base qui m’intéressent ici. La fiction sous-tend l’échange qui suivra et qui, je le crains, tord quelque peu le cou aux supports littéraires originels.  

Dans cette présentation, nos protagonistes sont censés être déchirés par une vieille et récurrente opposition : chacun se considère plus fort que l’autre. Leur controverse se greffe occasionnellement sur les événements qui secouent le monde. L’apparition de la pandémie du Covid-19, et sa persistance qui déstabilise les humains, ont ouvert un nouveau round de cet ancien pugilat. Ecoutons-les.

Dans cette nouvelle séquence, c’est le roseau (r) de La Fontaine qui ouvre les hostilités. Le roseau pensant (rp) réplique.

-r : De nouveau, et avec raison, j’affirme que ma résilience est beaucoup plus élevée que la tienne. Et je viens encore te le prouver. J’ai toujours été capable de plier, sans rompre, au gré des orages qui sont aussi violents que répétitifs. Toi, tu demeures incapable de te tenir tranquille lors des fléaux que ton espèce a connus tout au long de l’histoire. Les pertes que tes semblables subissent viennent justement de ta rigidité : tu ne plies pas toujours, mais par contre tu casses tout le temps ! Le dernier exemple en date réside dans ce que tu endures avec cette pandémie dévastatrice. Peur. Pertes humaines. Libertés entamées. Dégâts matériels et psychologiques. Economies sinistrées. Toi, l’humain tu ne fais toujours pas preuve de la même résistance aux aléas que moi. Et tu n’es pas sage.

-rp : Qu’aurais-tu fait à ma place face à la maladie et aux mesures drastiques qui m’ont été imposées pour soi-disant freiner la propagation du virus, et qui m’ont éreinté ?

-r : La pandémie n’est rien d’autre qu’une tempête. Tu aurais pu plier le temps de laisser passer la vague de la circulation active du virus. L’occasion t’a été offerte grâce à ce que tes congénères ont appelé le « confinement ». Cela aurait permis de contrôler la pandémie. Ce que les humains appellent le « déconfinement » aurait pu montrer la réussite de ta sortie de cet ouragan, à l’image de mes redressements après le passage du vent violent du Nord à la force duquel a succombé le chêne de la fable de mon mentor, le sieur de La Fontaine. Alors que toi, tu n’as pas été capable de rester chez toi et de respecter les conseils des sages de ta communauté. Ton indiscipline fait rebondir la pandémie, causant pertes de vies et faillites économiques. Alors ne viens plus exciper de ta force et de ta supériorité… C’est de la pure vanité !

-rp : Pourquoi tu as toujours eu, depuis ta naissance, la fâcheuse habitude de te comparer à moi ? Tu oublies que je suis un être humain. Un être pensant. L’utilisation du terme « roseau » n’a été faite par Pascal, un homme de science et d’érudition, que pour mettre mon intelligence en valeur…

-r : Tu ne crois pas que tu passes sous silence le trait saillant de ta personnalité, celui de ta faiblesse ? L’artisan de tes caractéristiques le souligne bien : tu es le roseau le plus faible de la nature… 

-rp : Oui, mais un roseau pensant…

-r : Un roseau appelé à bien penser, selon Pascal… Alors dis-moi comment tu comptes employer ton intelligence pour sortir de cette terrible impasse ? Car, jusqu’à maintenant, les tiens ont brillé par leur absence de bien-pensance. Outre l’indiscipline, les uns ont caché leur impréparation face aux fléaux qui planent continûment sur le monde, d’autres ont essayé de mobiliser la pandémie au profit de leurs intérêts électoraux et bien d’autres desseins. Sans oublier ceux qui ont nié l’existence du virus ou minimisé sa virulence. La dernière trouvaille est ce qu’on qualifie de « nationalisme vaccinal ». Est-ce là le niveau auquel la pensée a élevé l’homme ?!

-rp : Tu oublies ceux qui se sacrifient pour sauver les vies, ceux qui se creusent la tête pour trouver médicaments et vaccins…

-r : Certes, certes. Mais tes semblables sont de plus en plus enclins à marchandiser sans distinction le fruit de leurs bonnes pensées…Vous les humains, vous êtes déroutants : vous faites la chose et son contraire… J’espère que vous serez plus attentifs à la leçon que vient de vous infliger la vie en vous concoctant une nouvelle vague de contaminations qui risque d’emporter les leviers de vos systèmes économiques, sanitaires et autres… Vos supputations sur le calendrier du rebond et sa survenue supposée en automne se sont encore révélées fausses. J’espère que vous n’allez pas encore une fois vous entredéchirer en polémiques sur l’imprévision de vos dirigeants, sur les pénuries des masques… Vous êtes devant un fléau qui ne laisse pas de répit et auquel personne n’a l’air de comprendre grand-chose. Il faudrait taire vos querelles contre-productives et vous atteler à l’essentiel avec modestie, résilience, inventivité, solidarité et empathie. N’est-ce pas justement vous autres humains qui avez inventé tous ces concepts ?

-rp : Oui, oui…

Ceci étant, le roseau pensant plonge dans un silence qui laisse le roseau perplexe : est-ce une capitulation ou un début de méditation ? se demande-t-il.

Aziz Hasbi 

Rabat, le 19 août 2020        

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Esope qui est né en 620 Av JC a-t-il inspiré Jean de La Fontaine, né plus de 2 mille ans près ? Ou les grands esprits se sont-ils seulement rencontrés ? *

* Les légendes, les encadrés et les illustrations sont de Quid

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