Lectures et Relectures au temps du Corona : Le miroir de Magellan et la cloche de Colomb (Par Abdejlil Lahjomri)

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Quelles pensées, quelles images, quelles sensations se sont bousculées dans l’esprit des navigateurs, en cet instant magique ou fatidique ?

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Le vendredi 12 octobre 1492, à l'aube, les habitants d'une île des Bahamas découvrent depuis le rivage qu'ils ne sont pas seuls au monde. D'étranges créatures, venues avec le soleil levant et montées sur des embarcations non moins étranges, s'approchent du rivage... Ces étranges créatures sont Christoph Colomb et ses marins. Pour l’un c’est l’autre. Pour l’autre aussi. On sait que cet ile des Bahamas est la première découverte de l’explorateur dans « ce nouveau monde » qui ne va cesser de s’étendre jusqu’à devenir les Amériques que nous connaissons aujourd’hui. Mais connait-on la dernière trouvaille de Colomb ? C’est à la rencontre de cette découverte que nous mène Abdejlil Lahjomri dans cette septième chronique de Lectures et Relectures au temps du Corona. Comme à son habitude c’est à travers sa curiosité et ses propres questionnements que le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume nous livre les non-dits ou les dits autrement de la conquête du monde. Toujours d’une actualité brûlante. 

         Le cinq centième anniversaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb avait été l’occasion d’interroger cette fabuleuse épopée pour en rappeler la portée et le sens.  Films, publications, séminaires, manifestations diverses qui ont été produits et organisés à l’époque, venaient rappeler qu’en 1492 surgissait un monde nouveau devant des navigateurs épuisés et égarés.

         J’avais souhaité, à cette occasion, pour satisfaire une curiosité légitime, consulter relations d’époque et récits de voyage.  Mais je n’ai pas pu. J’y aurais peut-être trouvé quelques réponses à des questions, qui, si elles pouvaient paraître anodines, étaient en fait essentielles pour la compréhension de cet événement.  L’essai de Gérard Macé, « L’autre hémisphère du temps », m’a dispensé d’une recherche qui aurait pu être fastidieuse et a répondu à des interrogations restées sans réponses.

         Qu’a-vu le navigateur qui a foulé le premier cette terre nouvelle ?  Trouve-t-on quelque part l’évocation de ce premier regard jeté non seulement sur une nature « exotique », mais aussi et surtout sur l’autre, celui qui sera appelé « l’Indien » ?

         Quelles pensées, quelles images, quelles sensations se sont bousculées dans l’esprit des navigateurs, en cet instant magique ou fatidique ?

          Le récit que l’on aurait consulté ne ferait-il que relater ce que « l’homme a cru voir », et non ce qu’il a réellement vu, parce qu’en cet instant-là il ne pouvait pas « nommer » cet «ailleurs», qui surgissait devant lui ? L’on ne peut qu’imaginer ce qu’a ressenti Colomb, ou Magellan.  A-t-on retrouvé quelque part une relation ou un récit qui aurait décrit ce que « l’Indien » avait ressenti ?

          Peut-être ? Mais ce que nous dit G. Macé, c’est qu’au moment où l’Indien découvrait l’étranger, qui envahissait son univers, il se découvrait lui-même et jetait un premier regard sur son apparence en même temps que sur l’envahisseur. 

         C’est que celui-là allait lui offrir un objet diabolique, un miroir, et sa propre image qui allait lui apparaître, l’effrayant et le séduisant en même temps, qui sera le piège où se consumera sa disparition prochaine. 

         En effet, cette double apparition allait être pour lui annonciatrice de désastre et d’effondrement.

         « Magellan qui sait la magie des miroirs sait aussi que les indigènes se laissent prendre au piège de leur propre apparence, comme ce géant qu’il rencontre en Patagonie, vêtu d’une peau de bête qui lui donne l’allure d’une chimère, et qui s’enfuit d’abord à toutes jambes en découvrant son image.  Une image qu’il voit en même temps pour la première et la dernière fois : dans l’eau morte des miroirs, au lieu de son visage peint, il ne verra bientôt plus que son âme décolorée ».

         Mais il n’y a pas que le miroir comme objet maléfique pour annoncer cette fin proche, il y a aussi la cloche que Christophe Colomb a apportée pour l’église qu’il voulait construire lors de son deuxième voyage, et qui ensorcellera Caonabo le premier des chefs qui se dressèrent contre les envahisseurs.

         Cette cloche allait sonner la fin de l’espérance.  Et ces deux objets nous font découvrir ce que C. Colomb et Magellan, transportaient dans les cales de leurs navires.  G. Macé nous en donne un inventaire : « …Il emporte avec lui neuf cents miroirs, pour effrayer les indigènes autant que pour les séduire ; pas moins de vingt mille cloches, dont on imagine le bruit d’enfer au milieu des tempêtes ; des ciseaux par douzaines et près de cinq mille couteaux, de mauvaise qualité, de la camelote pour tout dire… ». 

         Ce que ces deux objets annoncent en réalité, c’est ce qui présidera à la naissance de ce nouveau monde : l’esprit marchand qui en deviendra le caractère dominant, et qui depuis cinq siècles régira les rapports entre les hommes et les sociétés et fera de ce siècle, selon l’expression heureuse de G. Macé, « un grand brûlé ».  

         « D’escale en escale, on voit ainsi se mettre en place une bourse d’échanges aux cotations instables : sur les plateaux d’une balance invisible, on met d’un côté des sonnettes et de l’autres des feuilles d’or, ou des patates : on échange un miroir contre des perroquets… ». 

         Il y a certes le premier regard, il y a aussi la parole, les premiers mots échangés. Comment allaient communiquer ces deux êtres, par quel truchement linguistique ?  J’imagine, avec G. Macé, citant Jean de Léry, que le « premier colloque avec les [indiens], se réduit d’abord à sa plus simple expression, à des borborygmes et à des gestes rudimentaires ». J’imagine cette première conversation : quelques sons, quelques gestes, un silence, d’autres sons, d’autres gestes… beaucoup de silence.  Une intensité de silence.  Certes, ces navigateurs allaient « par la suite découvrir une profusion de langues ».  Les « Indiens » allaient apprendre la langue de l’envahisseur, celui-ci allait décrire et parler la langue des Indiens ; « ils allaient, comme le dit G. Macé, emmener à bord des interprètes », et curieusement « pour mériter ce titre il suffisait de savoir l’arabe, comme si la langue des Maures était partout la langue de l’autre ».  Mais là aussi, ce qui allait dominer, c’est le silence marchand, puisque, au lieu de « nommer les choses », on va s’en emparer, « les rapporter elles-mêmes pour montrer à quoi elles ressemblent, et les vendre à prix d’or ». « Du même coup, le langage qui était un don divin ne vaut guère plus que la pacotille, et c’est au culte de la marchandise qu’on élèvera désormais des autels ».

         On ne connaîtra jamais l’intensité du premier regard, ni celle de la première parole, ni celle du premier geste, ni celle du premier colloque.  Ce qui restera, c’est la cloche de Colomb, et le miroir de Magellan, qui seront échangés contre l’or et l’encens, et que cet échange accouchera d’un monde qui n’offrira plus aucune part ni à l’imagination, ni au rêve. 

         Ce que cette cloche et ce miroir nous font découvrir, c’est la dernière découverte de Christophe Colomb qu’il résumera selon G. Macé, en une magistrale exclamation « El mundo es poco ! Le monde est petit ». 

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