Un sourire dans la grisaille du confinement

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Mon petit-fils de six ans et demi a été confiné chez moi, en compagnie de ses parents et de sa sœur, son aînée de trois ans. Entre leçons et taquineries à table, j’ai eu le loisir de mieux le connaître et d’apprécier son art précoce de la répartie, sa démarche naturellement rhétorique et ses jeux parfois bruyants. Mais ce sont son humour et sa finesse d’esprit qui le singularisent le plus, car ils sont rares chez des enfants de son âge. Tous ses faits et gestes sont accomplis avec facilité et décontraction. Il a égayé cette longue période d’enfermement, à la joie de toute la famille, la mienne en particulier. Il a été le principal acteur et souvent le facilitateur de ces jours de grisaille où les lendemains ont continûment flirté avec l’incertitude. 

Même ses menus caprices et ses sautes d’humeur reflètent l’aisance et l’élégance. Lorsqu’il sent qu’il va loin dans ses espiègleries, dont je suis la principale cible, il lance malicieusement : « mais je plaisante ! ». Quand je travaille avec lui ses leçons de français et les exercices qui en découlent, il cherche parfois à commencer par le milieu ou la fin, arguant qu’il a le droit de démarrer avec l’exercice de son choix. Mes ergotages répétitifs sur la nécessité de suivre l’ordre des énoncés et d’apprendre à lire les questions telles qu’elles sont posées pour bien comprendre ce qu’on lui demande, n’ont pas la vertu de le convaincre pleinement. Mais, moyennant le chantage de signaler son « indiscipline » à sa mère, il obtempère toujours. Il appartient à la catégorie des enfants un peu trop à l’aise avec les choses de l’esprit. Dans ma vie d’enseignant, j’ai rencontré beaucoup de jeunes étudiants sûrs d’eux ; ils constituent la proie idéale des fautes d’inattention. Mais là, il s’agit d’un autre aspect de la formation du petit garçon dont ses parents sont avertis et le suivent avec la vigilance requise

Ce que je voudrais rapporter ici, ce sont quelques phrases qu’il a improvisées à certaines occasions et qui ont attiré mon attention parce qu’elles sont largement en avance par rapport à son âge. Son père m’a rappelé que déjà, au moment où il avait commencé à parler, il lui demandait souvent : « Est-ce qu’on est aujourd’hui » ? 

Il est évident que le choix que j’ai opéré dans ses dires et sa volubilité naturelle est doublement subjectif. D’un côté, mon affection de grand-père a dû probablement exagérer mon enthousiasme et mon admiration. Beaucoup de grands-parents sont d’ailleurs béats devant leurs petits-enfants. De l’autre côté, j’ai raisonné en comparaison avec ce que j’étais capable de dire moi-même à son âge et qui relevait fondamentalement du langage d’un enfant moyen dont les propos sont souvent pris à la légère par son entourage d’adultes et que ceux-ci n’hésitent jamais à rabrouer à l’occasion. Il est bien évident que l’environnement et les moyens dont disposent bon nombre d’enfants de nos jours ne sont pas ceux de mon enfance…

L’énumération de ces phrases précocement matures, est opérée en fonction de l’ordre chronologique dans lequel les réflexions du petit garçon ont été faites. Cet ensemble a été mis en forme le jour où a débuté la deuxième phase du déconfinement et où la ville de Rabat est sortie de la zone 2, le 25 juin 2020.   

Ainsi, le petit garçon a dit, à certaines circonstances, et toujours avec un grand naturel :

- « J’ai envie de voyager dans ton imagination, tellement ce que tu as fait est beau ». Il a lâché cette phrase après avoir observé pendant un moment le travail de collage de pétales de fleurs et de menues branches sèches sur une feuille de papier réalisé par sa sœur. 

-Le petit garçon marche à mes côtés, il exécute avec son ballon en caoutchouc les mouvements du basketteur qu’il déclare vouloir devenir. Il voit le museau du vieux chien et me demande quand on pourrait en avoir un nouveau, plus jeune. Je lui réponds : « Bientôt ». « Je l’appellerai Eclair » annonce-t-il. « Comme ça, il courra vite » ai-je abondé. Et le petit garçon dit : « Ce n’est pas parce qu’il s’appellera Eclair qu’il pourra courir plus vite. Moi, je m’appelle bien Slimane comme Salomon, mais je ne suis pas roi pour autant ! ». 

-A sa demande de savoir la signification d’un mot, j’ai conseillé à sa sœur d’ouvrir le dictionnaire posé à proximité. Après quoi, je lui dis qu’un penseur chinois ancien considérait qu’il valait mieux apprendre comment pêcher à celui qui vous demande tous les jours un poisson que de continuer à lui en fournir. Présent lors de cet échange, le petit garçon me demande de dire en chinois les paroles du penseur en question. Il part sans attendre une réponse, sachant qu’il n’y en aura pas.

-Le petit garçon et sa mère décident de marcher un peu dans notre rue, arborant tous les deux le masque des confinés. La maman attire l’attention du petit garçon sur une ornière dans la chaussée, lui glissant : « fais attention, tu as la tête dans les étoiles !? ». « Non, lui répond-il. Elle est dans les nuages, sinon elle brûlerait parce que les étoiles sont des boules de feu ».

-Dans cette même rue déserte, un automobiliste klaxonne sans arrêt. Le petit garçon s’adresse à sa mère : « Je croyais que, pour avoir le permis, il faut avoir un cerveau » ! 

-Le petit garçon a dit : « il faut que je vérifie si les fleurs brillent lorsqu’il y a la pleine lune ». « Pourquoi ? » lui ai-je demandé. « Parce qu’elles brillent lorsque je les éclaire avec ma lampe-torche », répond-il . « Et alors ? » lui ai-je lancé. « Mais c’est clair : la lumière de la lampe-torche est blanche et celle de la lune aussi ! », dit-il. 

-Plaisantant avec ses enfants, la maman du petit garçon annonce : « après le confinement, j’achèterai de faux-cils ». Des « fossiles ! » s’exclame le petit garçon. « Peux-tu m’apporter un os de dinosaure, n’importe lequel ? ».  Il précise pour ceux qui n’auraient pas compris que c’était un jeu de mots.

Mais le petit garçon ne fait pas que prononcer des sentences sérieuses et en avance sur son âge. Il joue également, à l’instar de tout enfant. Il le fait parfois au détriment de certains de mes moments de concentration. Même lorsqu’il donne l’impression de consentir à me laisser travailler, il revient rapidement à la charge, sûrement pour tester ma capacité de résistance et pour faire valoir le crédit qu’il sait avoir auprès de moi. Je sais aussi qu’il est en train de monnayer son silence. J’obtiens systématiquement la paix en me levant pour lui chercher le bonbon qu’il convoite. 

Le petit garçon aime la fête. Le soir il se change, se coiffe et appelle à l’ « apéro », étreignant sa bouteille de grenadine. Le reste de la soirée est en partie réservé à ses moustaches rougeâtres et à ses pitreries de petit lutin. Il s’amuse à jouer des tours à tout le monde. Sa sœur est la complice de certaines de ses petites manigances.

« Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours… », écrit Marguerite Duras. Puisse le petit garçon garder quelques fragments de ce merveilleux mariage entre l’inventivité, l’innocence et l’insouciance. Ces résidus fertilisent le terreau où germent l’émotion, l’amour et l’empathie ; ingrédients qui adoucissent la vie. Car celle-ci accueille, à l’âge adulte, des locataires par trop graves et indélicats qui tendent à chasser la magie des temps sans soucis ni complications.

Rabat, le 25 juin 2020