Cinéma, mon amour de Driss Chouika: A l’est d’Eden », un récit de repentance

Cinéma, mon amour de Driss Chouika: A l’est d’Eden », un récit de repentance

En 1952, Kazan a défrayé la chronique en témoignant devant la commission McCarthy, dénonçant d’anciens camarades communistes. Ainsi, « À l’est d’Eden » est souvent lu comme un acte de repentance cinématographique

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Dans sa chronique « Cinéma, mon amour », Driss Chouika revisite « À l’est d’Éden », chef-d’œuvre d’Elia Kazan . Entre adaptation libre du roman de John Steinbeck, confession intime et réflexion sur la culpabilité, le film apparaît comme une œuvre profondément personnelle où le cinéaste interroge la filiation, la rédemption et les contradictions de l’Amérique puritaine, porté par l’interprétation fondatrice de James Dean.

Driss Chouika

« J'aime les réalisateurs qui arrivent sur le plateau et créent quelque chose d'un peu dangereux, difficile ou inhabituel ».

Elia Kazan.

Sorti en mars 1955 aux Etats-Unis, Prix du Meilleur Film Dramatique à Cannes et au Golden Globe Awards, en plus de nombreux prix dans des festivals prestigieux, « A l’Est d'Eden » occupe une place singulière dans l’œuvre d’Elia Kazan. Il ne s’agit ni d’une simple transposition du roman fleuve de John Steinbeck, dont le réalisateur n’adapte que le dernier quart, ni d’un mélodrame familial ordinaire. C’est un film que Kazan lui-même a qualifié de « plus personnel » que tous les autres : « À l’est d’Éden me touche davantage ; c’est mon histoire. On hait son père, on se rebelle contre lui, puis on finit par prendre soin de lui, on se retrouve, on le comprend, on lui pardonne ». Cette dimension autobiographique, rarement assumée avec une telle franchise, imprime au film sa tonalité singulière, entre aveu public et exploration intime.

Le contexte de production est tout aussi déterminant. En 1952, Kazan a défrayé la chronique en témoignant devant la commission McCarthy, dénonçant d’anciens camarades communistes. Ainsi, « À l’est d’Eden » est souvent lu comme un acte de repentance cinématographique. L’histoire de Cal Trask, ce fils maudit qui croit faire le bien mais commet une faute irréparable avant de se repentir, fait écho à la propre trajectoire du cinéaste. Mais cette lecture, pour pertinente qu’elle soit, ne doit pas occulter la richesse formelle et thématique d’une œuvre qui dépasse largement le cadre d’une simple justification personnelle.

UN RÉCIT DE REPENTANCE

Le film s’ouvre sur une évidence : Cal et Aaron Trask sont les Abel et Caïn de la Californie rurale des années 1910. Aron, l’enfant modèle, est le fils préféré d’Adam, père rigoriste et puritain. Cal, en revanche, est le « mauvais fils », convaincu d’avoir hérité du mal de sa mère, tenancière de maison close. La scène du don d’anniversaire, où Cal offre à son père l’argent gagné par une spéculation sur les haricots en temps de guerre, et où Adam refuse ce cadeau souillé, constitue une réactualisation directe du sacrifice de Caïn, dont l’offrande fut repoussée par Dieu. Mais Kazan ne se contente pas d’un parallèle biblique appuyé. Il en subvertit les attendus. Contrairement au mythe, Cal n’est pas animé par la haine de son frère, mais par un désir désespéré d’amour paternel. Sauf que là où Steinbeck célèbre la responsabilité individuelle, Kazan s’attaque à l’hypocrisie d’une morale très individualiste. Le film interroge moins la nature du bien et du mal que la possibilité, pour un être, de choisir son destin. Nous sommes ainsi confrontés à un récit caïnique revisité, construit comme une sorte d’œuvre de repentance entre mythe biblique psyché américaine.

« À l’est d’Eden » est aussi un film sur l’Amérique, sur cette vieille Amérique chrétienne et puritaine qui étouffe les jeunes rebelles. Adam Trask incarne cette morale rigide, cette intransigeance qui condamne d’avance celui qui ne correspond pas au modèle. Kazan, qui a associé cette vision puritaine à la désapprobation constante de son propre père, en fait la cible principale de son film. Et le contexte historique n’est pas anodin. La Première Guerre mondiale, qui gronde à l’arrière-plan, offre à Cal l’occasion de sa spéculation, mais elle révèle aussi les tensions ethniques et sociales d’une Amérique en mutation.

Techniquement, « À l’est d’Eden » marque une rupture. Premier film en couleur et en Cinémascope de Kazan, il témoigne d’une maîtrise nouvelle des nouvelles ressources du cinéma. Le réalisateur, qui estimait ne pas avoir pleinement utilisé les possibilités du médium jusqu’alors, fait ici preuve d’une audace formelle rare. Les décadrages, les angles déformés, les éclairages particuliers visent à intensifier l’impact émotionnel du récit. L’utilisation de la couleur est bien singulière pour l’époque et le film est considéré comme l’un des plus innovants des premiers films en scope. Cette virtuosité technique n’est pas gratuite : elle sert une vision, un parti pris esthétique qui fait du cinéma un vecteur d’émotion brute.

Et, on ne peut évoquer « À l’est d’Eden » sans parler de James Dean. Le film est son premier rôle majeur, celui qui l’a propulsé au rang de légende. Dean y incarne Cal Trask avec une intensité qui semble échapper à toute direction. Kazan a su canaliser cette énergie volatile, cette violence intérieure qu’il percevait chez son jeune comédien. Le réalisateur a bien affirmé que Dean « avait de la violence en lui, une soif de pouvoir, et il était lui-même le garçon qu'il incarnait dans le film ». Ainsi, le style de Dean, corps contorsionné, gestes nerveux, voix chevrotante, n’a pas été un simple jeu de comédien. Il a su traduire physiquement le mal-être d’un personnage qui ne trouve pas sa place.

Ainsi, soixante-dix ans après sa sortie, « À l’est d’Eden » continue de fasciner. Non parce qu’il offre des réponses définitives sur la nature du bien et du mal, mais parce qu’il pose la question avec une urgence qui ne s’est pas démentie. Le film de Kazan n’est pas une simple illustration du roman de Steinbeck, ni un document sur l’Amérique des années 1910, ni même un témoignage sur la jeunesse des années 1950. Il est tout cela à la fois, et davantage : une méditation sur la filiation, sur la possibilité de se réinventer, sur la part d’ombre que chacun porte en soi.

FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE ELIA KAZAN

« Un tramway nommé Désir » (1951) ; « Viva Zapata » (1952) ; « À l'est d'Éden » (1955) ; « Rivière sauvage » (1960) ; « Amérique Amérique » (1963) ; « L’arrangement » (1969) ; « Les visiteurs » (1972) ; « Le dernier magnat » (1976).

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