Politique
Laisse le peuple de côté, négocions avec l’État ! Par Abdelhamid Jmahri
La démocratie — sache-le —n’est plus le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, puisque le peuple lui-même l’a transformée en gouvernement de « n’importe qui » !
Dans cette satire, Abdelhamid Jmahri interroge la place entre urnes, « arrangements », partage des pouvoirs et négociations avec l’État, il pousse jusqu’à l’absurde la logique d’une démocratie qui prétend parler au nom du peuple tout en s’accommodant de son absence.

Abdelhamid Jmahri
Préambule sans aucun rapport avec ce qui va suivre : le Maroc avait rendez-vous, dans la soirée de ce mercredi, avec un phénomène astronomique remarquable : une éclipse partielle de Soleil, observable depuis différentes régions du pays, avec des variations dans la proportion du disque solaire occultée… Et pourtant, nous aurions vu un beau croissant solaire.
Laisse le peuple de côté, et viens négocier avec l’État,
car l’État est démocratique.
Et la démocratie, c’est la répartition équitable du peuple entre les impétrants,
la répartition des électeurs,
des élus
et des voix entre les prétendants.
Nous avons l’État-nation,
long dans le temps, étendu dans l’espace,
et maître des solutions…
C’est lui qui demeure quand le peuple s’absente
ou se moque des règles du jeu !
As-tu jamais entendu parler du peuple-nation
ailleurs que dans les livres ?
Et l’as-tu jamais vu sans romance ?!
Car le peuple est une spécialité romantique
pour amateurs de lettres,
de chansons
et de mélodies !
Si le peuple fixe lui-même ses règles, il choisira d’autres que nous
ou cherchera à nous apprendre…
Mieux vaut donc nous en remettre au tirage au sort.
Le hasard nous est plus clément
pour parvenir au Parlement.
Et la démocratie — sache-le —
n’est plus le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple,
puisque le peuple lui-même l’a transformée en gouvernement de « n’importe qui » !
Et comment pourrions-nous…
nous, l’élite de Dieu que la chance a choisie
et devant laquelle le destin lui-même a hésité,
nous soumettre à l’autorité de « n’importe qui » !
Laisse le peuple de côté.
« Il veut se construire lui-même », nous a-t-on dit,
et il sortira des chapeaux des rêveurs…
Il n’est qu’un simple mot « dans une langue morte » !
Un signifiant flottant au-dessus du sens profond de la politique,
et un signifié vide, ballotté par les vagues de l’instinct !
Laisse le peuple de côté, et viens négocier avec l’État !
Car l’État démocratique
dispose de tous les instruments de contrôle,
il possède la volonté agissante…
et suffisamment de rationalité pour encadrer le vote du peuple :
Il faut donc des mesures…
des ententes,
il faut des « arrangements »
et répartir les vainqueurs entre ceux qui les convoitent…
Peut-on bâtir une démocratie raisonnable
avec un peuple électrisé ?
Et la démocratie doit oublier ses illusions ; elle doit apprendre des grands-mères ce qu’il convient de faire des urnes !
Elles sont bonnes pour le rangement, pour protéger les ouvrages anciens,
comme les boucles d’oreilles en argent,
les rares étoffes de laine,
les sandales d’alfa,
les objets-souvenirs,
à côté du oud, de l’encens et du camphre importé.
Et pour les adeptes de la crémation, les cendres d’un défunt
Nous avons fait tout ce qu’il fallait pour que le peuple nous aime.
Mais le peuple est un renard :
il apparaît lorsqu’il proteste contre nous
et disparaît lorsque nous le voulons avec nous
sur le terrain !
Pour lui, nous avons fait de la démocratie l’une de nos obligations,
nous l’avons proclamée prière du matin,
nous avons lancé son appel comme une oraison surérogatoire du soir…
Et au beau milieu de notre perplexité,
nous lui avons consacré prose, poésie et déclarations d’amour !
Mais le peuple nous abandonne, elle et nous, dans des urnes de verre, sans jamais montrer son visage ;
Il est nombreux dans les stades, sur les places, dans les mosquées, dans les bars, dans les salles de spectacle, dans les centres de vacances…
Mais il disparaît dès que nous nous montrons à lui, ou bien il se lasse !
Peut-on faire confiance à un peuple qui ne nous fait pas confiance ?
Peut-on faire confiance à un peuple toujours prêt à fuir, sur le point d’émigrer et perpétuellement résolu à rester pauvre ?
Quand le peuple s’absente, nous ne devons surtout pas nous absenter avec lui : réunissons-nous autour de la table des négociations ;
car nous avons notre part de démocratie,
nous avons notre part dans la répartition des pouvoirs…
et dans la répartition des « valises ».
Voilà un peuple-événement,
auquel il nous est impossible d’apprendre comment penser, comment écrire son histoire autrement qu’à coups de tonnerre,
comment comprendre ses revendications autrement que par les éclairs et les cris…
Un peuple qui ne dure guère plus que le temps d’une heure de colère…
Laissez-le à ses prières et à ses chansons,
à ses appels et à ses marches,
à ses deux seules saisons, sans troisième :
un printemps pour la colère,
et un automne pour le déclin !
Et venez festoyer avec l’État,
dégustons ensemble le miel de cette rare démocratie…
Peut-on vraiment inviter le peuple tout entier à un même banquet ?
Et puis, qui a dit que le peuple était un ?
Où est le peuple qui crée les richesses, la beauté et la joie ?
Et où est le peuple des classes laborieuses,
par rapport au peuple du chômage, du désespoir et des migrations…
celui que les sabots des chevaux ont écrasé dans la guerre des classes ?
Et le peuple, en définitive… est populiste :
il fait mauvais usage du pluralisme !