Politique
Le chantier naval de Casablanca : bien plus qu'un chantier, le choix d'une politique industrielle nationale – Par Mohamed GAIZI
Autour d'un chantier moderne gravitent énormément de métiers techniques et s'accompagnent de structures et d'entreprises. Un chantier naval performant ne produit pas uniquement des navires ; il structure un écosystème industriel naval national.
Dans cette chronique sur le futur chantier naval de Casablanca, Mohamed Gaizi défend l'idée d’un projet qui dépasse largement la création d'une simple infrastructure industrielle. Il y voit le socle d'une véritable politique industrielle nationale, capable de structurer une filière navale intégrée, de stimuler l'innovation, de renforcer les compétences marocaines et de positionner durablement le Royaume comme une puissance maritime régionale tournée vers l'Afrique et l'espace euro-méditerranéen.

Mohamed GAIZI*
Il est des infrastructures qui se mesurent à leur coût et d'autres à leur capacité à transformer durablement une économie. Le futur chantier naval de Casablanca appartient incontestablement à la seconde catégorie.
Le débat engagé autour de l'attribution de sa concession a naturellement porté sur les candidats, leurs références internationales, leurs capacités techniques ou encore leurs offres financières. Ces éléments sont importants. Mais ils ne doivent pas masquer l'essentiel. Le véritable enjeu dépasse largement le choix d'un exploitant : il s'agit de savoir quel modèle industriel le Maroc entend construire autour de son industrie navale, dans le cadre du rôle qu'il assigne à ce secteur au sein de son projet de développement.
Les premières Assises maritimes nationales organisées à Tanger ont marqué un tournant. Pour la première fois, le secteur maritime y a été abordé non comme une juxtaposition de ports, de lignes de transport ou d'activités halieutiques, mais comme un ensemble cohérent appelé à soutenir l'ambition du Royaume de devenir une puissance maritime africaine et euro-méditerranéenne. Cette vision ne se limite pas au transport maritime. Elle englobe, outre la marine marchande et le secteur de la pêche, l'industrie navale, la logistique, les services portuaires et évidemment l'économie bleue.
Dans cette perspective, un chantier naval ne constitue pas seulement un équipement industriel. Il est une plateforme de création de valeur.
Autour d'un chantier moderne gravitent énormément de métiers techniques : chaudronnerie, mécanique, électrique, électronique embarquée, tuyauterie industrielle, peinture maritime, matériaux composites, automatisme, ingénierie, maintenance spécialisée, etc. Ces activités s'accompagnent de structures et d'entreprises comme les bureaux d'études, les fournisseurs d'équipements, les centres de formation, les sociétés de classification, de contrôle qualité, de certification, les laboratoires et les entreprises de services. Un chantier naval performant ne produit donc pas uniquement des navires ; il structure un écosystème industriel naval national.
C'est précisément cette logique qui explique pourquoi les grandes nations maritimes considèrent leurs chantiers comme des outils de politique industrielle autant que comme des entreprises. Ils concentrent des compétences rares, irriguent un tissu de PME, accélèrent les transferts technologiques et contribuent à l'émergence de nouvelles filières.
Le Maroc dispose d'atouts rarement réunis : outre une main d'œuvre qualifiée, une façade maritime de plus de 3 500 kilomètres, une position au croisement des routes reliant l'Europe, l'Afrique et les Amériques, le premier port à conteneurs de Méditerranée, une industrie automobile et aéronautique désormais reconnue, ainsi qu'une stratégie atlantique appelée à prendre une importance croissante.
Pourtant, la construction et la réparation navales demeurent encore en deçà de ce potentiel.
L'enjeu consiste donc moins à construire un chantier qu'à construire une filière.
Cette distinction est fondamentale.
Un chantier peut fonctionner en vase clos, réparer quelques navires et employer plusieurs centaines de personnes. Une filière, en revanche, diffuse la valeur sur l'ensemble de l'économie. Elle crée des débouchés pour les industriels nationaux, stimule la sous-traitance, favorise l'émergence de nouveaux métiers et développe des compétences difficilement délocalisables.
Encore faut-il que le projet industriel soit pensé en fonction des réalités des marchés national et international.
Le Maroc est une grande nation halieutique. Sa flotte de pêche, dont l'âge avoisine les quarante ans, représente un besoin permanent de maintenance, de modernisation et, demain, de renouvellement. Il a également besoin d'une flotte maritime nationale, marchande et de pêche, moderne et compétitive.
Les ports ont toujours besoin de remorqueurs, de navires de servitude et d'unités spécialisées. Le développement des échanges régionaux renforce les besoins en transport maritime de proximité. Les perspectives liées au gaz naturel, à l'économie bleue et aux futurs corridors atlantiques ouvrent également de nouveaux segments de marché. Enfin, l'Afrique de l'Ouest constitue un espace naturel d'expansion pour des activités de réparation, de maintenance et de construction adaptées aux besoins régionaux.
Autrement dit, la réussite du chantier dépendra de sa capacité à répondre simultanément aux besoins du marché marocain et à ceux de son environnement africain, voire international.
Cette adéquation entre les compétences mobilisées et les marchés visés est probablement l'un des critères les plus déterminants pour apprécier un projet industriel. Un chantier naval ne vit pas de prestige. Il vit des navires qu'il construit et répare, des armateurs qu'il fidélise, des compétences qu'il développe et des entreprises qu'il fait émerger autour de lui.
La décision qui sera prise dans les prochaines semaines ne portera donc pas simplement sur la gestion d'un chantier naval. Elle contribuera à définir le modèle de développement de l'industrie navale marocaine pour les décennies à venir.
Le véritable héritage du futur concessionnaire ne se mesurera pas seulement au nombre de navires réparés ou construits. Il se lira dans la solidité de l'écosystème industriel qu'il aura contribué à faire naître, dans les compétences qu'il aura formées, dans les entreprises marocaines qu'il aura associées à cette dynamique et dans la place que le Royaume aura su conquérir au sein de l'économie maritime régionale et internationale.
Car un chantier naval n'est jamais une fin en soi. Il est le point de départ d'une ambition industrielle. Et c'est précisément à cette aune que devra être appréciée la portée de ce projet pour le Maroc.
*Ingénieur du Génie Maritime (Architecte Naval)