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Iran : le voile recule dans la rue, pas dans la loi
Une femme se rend au Grand Bazar de Téhéran pour faire ses achats, le 1er août 2026. Ce genre de photos sont parmi les photos qui arrivent signées de la capitale iranienne et montrent généralement une vie normale et des femmes non voilées. (Photo Atta Kenare /AFP)
À Téhéran et dans plusieurs grandes villes iraniennes, les femmes apparaissent de plus en plus nombreuses tête nue dans les rues, les cafés et certains espaces publics. Cette évolution, impensable il y a encore quelques années, traduit une résistance sociale désormais difficile à contenir.
Une liberté conquise, non accordée
Les images surprennent. Dans certains quartiers de Téhéran, des femmes marchent, prennent un café ou font leurs courses sans couvrir leurs cheveux. Vues de l’étranger, ces scènes peuvent donner le sentiment que la République islamique a discrètement renoncé à l’un des marqueurs les plus visibles de son ordre idéologique.
Pour les Iraniennes interrogées, cette lecture serait pourtant trompeuse. Elnaz, peintre de 32 ans vivant dans la capitale, ne voit dans cette évolution aucun progrès officiel en matière de droits des femmes. La liberté observée dans la rue n’aurait pas été concédée par les autorités. Elle aurait été arrachée, jour après jour, par celles qui ont décidé de ne plus se soumettre à l’obligation vestimentaire.
Instauré après la Révolution islamique de 1979, le port obligatoire du voile reste inscrit dans le fonctionnement politique et social du pays. La règle n’a pas été abrogée. Son application s’est simplement assouplie dans certains lieux, sous l’effet d’une contestation devenue trop large pour être réprimée partout et en permanence.
Le tournant de 2022
Cette transformation visible s’est accélérée après la mort, en septembre 2022, de Mahsa Amini, arrêtée à Téhéran pour une prétendue infraction au code vestimentaire. Son décès en détention avait déclenché un mouvement de protestation national, porté par le slogan Femme, Vie, Liberté.
La répression avait été brutale. Des centaines de personnes avaient été tuées, selon les organisations de défense des droits humains, tandis que des milliers d’autres étaient arrêtées. Mais malgré les violences, les condamnations et les pressions, le pouvoir n’est pas parvenu à rétablir complètement la situation antérieure.
Pour Zahra, une mère au foyer de 57 ans vivant à Ispahan, sortir sans voile aurait encore relevé du rêve trois ans auparavant. Elle dit aujourd’hui ne plus le porter, tout en regrettant de ne pas avoir connu cette possibilité durant sa jeunesse.
Ce changement s’est poursuivi au fil des crises traversées par le pays. La guerre de juin 2025 avec Israël, les protestations sociales liées à la hausse du coût de la vie, puis le conflit avec les États-Unis et Israël ont déplacé les priorités des autorités. Le contrôle vestimentaire paraît moins systématique, sans avoir pour autant disparu.
La police des mœurs moins visible
Les fourgons blancs de la police des mœurs, longtemps redoutés dans les rues iraniennes, sont devenus moins visibles. Ils ont d’autres chats à fouetter. Mais cette absence relative ne signifie pas la fin de la surveillance. Des femmes non voilées peuvent toujours être identifiées, convoquées ou sanctionnées.
Dans les banques, les écoles, les universités, les administrations et de nombreux lieux de travail, le hijab demeure exigé. Les femmes qui refusent de s’y conformer risquent des amendes, des exclusions professionnelles ou universitaires, voire des poursuites judiciaires.
Amnesty International estime que la résistance généralisée au voile obligatoire a placé le pouvoir sous pression. L’organisation souligne toutefois que les autorités continuent d’imposer cette obligation dans les institutions publiques et d’exposer les femmes récalcitrantes au harcèlement, aux agressions, aux arrestations arbitraires et à différentes formes d’exclusion.
Les cafés ont payé le prix fort
Les scènes de jeunes femmes tête nue attablées dans les cafés donnent aussi une image incomplète de la réalité. Derrière ces photographies se trouvent souvent des établissements soumis pendant des années aux fermetures administratives, aux amendes et aux pressions policières.
Negin, propriétaire d’un café à Téhéran, raconte avoir été sanctionnée à plusieurs reprises. Elle évoque également les pots-de-vin versés pour maintenir son activité. Ce qui l’irrite le plus est de voir cette situation présentée comme une liberté accordée par le pouvoir, alors que les commerçants et les femmes ont dû en supporter seuls le coût.
Cette tolérance demeure d’autant plus fragile qu’elle peut être retirée à tout moment. Un café peut accueillir des clientes non voilées pendant plusieurs semaines, puis être brusquement fermé après une inspection ou une dénonciation.
Une ouverture sous conditions
Le paradoxe apparaît jusque sur les écrans de la télévision d’État. Des femmes sans hijab peuvent désormais y être montrées, à condition qu’elles défendent la République islamique et dénoncent les adversaires du pays.
Pour Shahrzad, femme au foyer de 39 ans, cette mise en scène ne constitue pas une évolution politique. Le système accepte ponctuellement l’image d’une femme tête nue lorsqu’elle sert son discours, mais continue de sanctionner celles qui revendiquent leur autonomie.
Le pouvoir semble ainsi distinguer le voile comme obligation sociale du voile comme instrument de loyauté politique. La transgression peut être tolérée lorsqu’elle ne remet pas en cause l’autorité. Elle redevient répréhensible dès qu’elle s’accompagne d’une contestation.
Des réalités différentes selon les villes
La situation varie fortement d’une région à l’autre. À Téhéran, surtout dans certains quartiers, le non-port du voile s’est largement banalisé. À Mashhad, grande ville religieuse de l’est du pays, les règles restent plus rigoureuses en raison de la présence d’un important sanctuaire chiite.
Mahsa, étudiante de 32 ans, constate un léger assouplissement depuis la guerre de juin, mais souligne que la ville reste bien plus conservatrice que la capitale.
À Ispahan, Farnaz, 41 ans, affirme avoir été convoquée devant un tribunal en avril pour non-respect du port du voile. Elle observe aussi une reprise des fermetures de cafés. La pression ne vient d’ailleurs pas seulement des autorités. Dans certains quartiers, des habitants conservateurs interpellent, réprimandent ou harcèlent les femmes non voilées.
Maryam, une autre habitante d’Ispahan, résume cette contradiction : une femme peut parfois circuler tête nue, mais dès qu’elle exerce une activité sociale, professionnelle ou économique visible, on attend d’elle qu’elle remette son voile.
Une tolérance sans garantie
Le recul apparent du hijab obligatoire témoigne d’un rapport de force profondément transformé. De plus en plus d’Iraniennes ont surmonté leur peur et imposé leur présence dans l’espace public. Mais cette avancée repose sur leur détermination, non sur une réforme de l’État.
Les restrictions juridiques restent en place, tout comme les moyens de répression. La relative tolérance observée aujourd’hui pourrait n’être qu’une parenthèse liée aux crises militaires, politiques et économiques qui mobilisent le régime.
Après avoir payé un lourd tribut depuis 2022, les Iraniennes ont repoussé les limites de ce qui semblait possible. Elles savent néanmoins que rien n’est définitivement acquis. Le voile tombe peu à peu dans la rue, mais le système qui l’a imposé demeure intact. (Quid avec AFP)