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Le pacte de La Mecque : une ambiguïté stratégique ? Par Dr Samir Belahsen
Erdoagan de Turquie, Ben Salmane d’Arabi et Charif du Pakistan : Les trois alliés insistent sur le caractère défensif du dispositif, affirmant qu’il ne vise aucun pays en particulier et ne doit pas être interprété comme une coalition confessionnelle dirigée contre l’Iran
Avec le « pacte de La Mecque », signé en août 2026 par l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, se dessine une nouvelle architecture de défense collective au Moyen-Orient. Samir Belahsen revient sur un pacte qui entre complémentarité militaire, profondeur stratégique, dissuasion nucléaire implicite et volonté d’autonomie vis-à-vis des États-Unis, soulève une question centrale : s’agit-il d’un véritable basculement géostratégique ou d’un arrangement régional encore marqué par de profondes ambiguïtés ?

Samir Belahsen
« Le choix en politique n'est pas entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable. Les hommes font l'histoire mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font. La reconnaissance de l'humanité en tout homme a pour conséquence immédiate la reconnaissance de la pluralité humaine. »
Raymond Aron (1905-1983)
Les alliances militaires interétatiques sont aussi anciennes que l’État lui-même. Mais ce n’est qu’à l’époque d’après la Seconde Guerre mondiale que ces idées ont été systématisées et organisées selon des lignes géostratégiques sans ambiguïté.
Un bref panorama historique permet de situer, par contraste, la portée et les spécificités du récent « pacte de La Mecque ».
Un siècle d’alliances structurantes
Le TIAR (1947)
Le Traité interaméricain d’assistance réciproque unit les États-Unis et les pays d’Amérique latine autour d’un principe simple : toute attaque contre un État américain est considérée comme une menace pour l’ensemble des signataires. Formellement, ce traité demeure en vigueur.
L’UEO (1948)
L’Union de l’Europe occidentale avait été conçue comme une alliance de défense face à la menace soviétique. Officiellement dissoute en 2011, elle a néanmoins constitué une étape importante dans la construction sécuritaire européenne.
L’OTAN (1949)
L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) À l’origine fondée par le traité de Washington, l’OTAN a d’abord réuni les États-Unis, le Canada et l’Europe occidentale, avant de se déplacer de plus en plus vers l’Est pour compter 32 membres. L’article 5 énonce le principe de la défense collective : une attaque contre un membre est une attaque contre tous.
Le Traité de défense arabe commune (1950)
Le traité précise notamment que les États de la Ligue arabe, institués (à partir de 1945) par six nations et comptant actuellement 22 membres, « ont un engagement à parvenir à une sécurité commune entre les États membres afin d’apporter le soutien nécessaire… d’aider chaque État lorsqu’il a besoin de cette assistance par tous les moyens possibles ». Juridiquement, il demeure en vigueur. (Sans aucune vigueur).
ANZUS (1951)
L’Australie, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis ont adhéré pour garantir la « sécurité du Pacifique ». Bien qu’encore en vigueur au sens juridique, ce qu’il vise aujourd’hui, c’est essentiellement le lien États-Unis–Australie.
Traité USA–Philippines (1951)
L’alliance de défense mutuelle entre les États-Unis et les Philippines demeure pleinement active.
Alliance USA–Corée du Sud (1953)
Très opérationnelle, cette alliance vise, depuis 1953, à dissuader la Corée du Nord et à garantir la sécurité de la péninsule.
SEATO (1954)
Cette alliance regroupait les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Pakistan, la Thaïlande et les Philippines, avec pour objectif l’endiguement du communisme en Asie du Sud-Est. Elle a été dissoute en 1977.
Le Pacte de Varsovie (1955)
Alliance de l’URSS avec l’Europe de l’Est, elle visait à faire contrepoids à l’OTAN. Dissoute en 1991, elle avait un double objectif : préparer une éventuelle confrontation avec l’Occident et maintenir la discipline au sein du bloc communiste.
Le Pacte de Bagdad / CENTO (1955)
Comprenant l’Irak, la Turquie, l’Iran impérial, le Pakistan et le Royaume-Uni, ce pacte avait pour finalité l’endiguement de l’Union soviétique au Moyen-Orient. Les États-Unis y ont rejoint la direction militaire en 1958. Il a été dissous en 1979.
Le Traité de sécurité USA–Japon (1951)
Toujours actif, il régit la présence et la coopération militaire américaine au Japon.
Five Power Defence Arrangements : FPDA (1971)
Cette alliance unit le Royaume-Uni, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie et Singapour. Elle reste en vigueur.
Conseil de coopération du Golfe : CCG (1981)
Regroupant l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Bahreïn et Oman, le CCG inclut à la fois la coopération économique et la défense commune.
Traité de sécurité collective : OTSC (1992, organisation en 2002)
Il unit la Fédération de Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Arménie dans le cadre d’un projet de défense collective centré à Moscou.
L’Union européenne
L’article 42, paragraphe 7, du Traité sur l’Union européenne, qui inclut une clause de défense mutuelle en cas d’agression étrangère, traduit une dimension militaire d’alliance pour l’UE.
AUKUS (2021)
L’AUKUS est un pacte de sécurité impliquant les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie, visant à contrer la Chine dans l’Indopacifique en fournissant à l’Australie des sous-marins nucléaires.
Le système des alliances de la Guerre froide
Entre 1947 et 1991, les alliances s’organisent autour de deux blocs antagonistes. À l’Ouest, autour des États-Unis, se structurent l’OTAN, les alliances bilatérales asiatiques, ANZUS, SEATO et le CENTO. La stratégie de Washington repose sur un vaste réseau : en Europe, une alliance multilatérale (l’OTAN) ; en Asie, un système dit « hub-and-spokes », où les États-Unis constituent le centre, reliés par des alliances séparées au Japon, à la Corée du Sud, aux Philippines et à l’Australie.
L’OTAN dépasse le cadre d’une simple alliance militaire : elle dispose d’un commandement permanent, d’une planification commune, de forces intégrées, de procédures standardisées, d’exercices conjoints, de renseignement partagé et d’infrastructures mutualisées.
À l’Est, autour de l’Union soviétique, le Pacte de Varsovie regroupait la Pologne, la République démocratique allemande, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Bulgarie et la Roumanie.
La période 1991–2014 peut être lue comme celle de la domination occidentale : le Pacte de Varsovie disparaît, tandis que l’OTAN s’étend vers l’Europe centrale et orientale.
La Russie tente alors de construire progressivement l’OTSC comme contre-poids.
Le retour de la compétition des puissances
Depuis 2014, on observe le renforcement de plusieurs architectures de sécurité : l’OTAN, malgré les pressions internes liées à l’ère Trump ; la Russie et l’OTSC ; la Chine et ses partenariats stratégiques ; le système américain dans l’Indopacifique ; les alliances du Golfe ; et de nouvelles coalitions régionales.
La puissance ne se mesurerait plus seulement à la force des armées, mais à la capacité de structurer des architectures de sécurité, aurait dit Kissinger.
Cette transition implique inévitablement des frictions, potentiellement majeures, dont la pérennité des États pourrait dépendre.
Le nouveau triangle : Turquie, Pakistan et Arabie saoudite
En septembre 2025, Riyad et Islamabad ont signé le « Strategic Mutual Defence Agreement ». Le communiqué officiel pakistanais contient explicitement la formule selon laquelle toute agression contre l’un des deux pays sera considérée comme une agression contre les deux.
Le 7 août 2026, Recep Tayyip Erdoğan, Mohammed ben Salmane et Shehbaz Sharif ont signé le « Mecca Joint Defence Agreement ». Hakan Fidan a précisé que la clause de défense mutuelle fonctionne sur la logique de l’article 5 de l’OTAN : une attaque contre un membre est considérée comme une attaque contre les trois. Un secrétariat permanent doit être installé en Arabie saoudite, ainsi qu’un mécanisme ministériel destiné à organiser la coopération.
L’Égypte n’est donc pas membre du pacte militaire, même si le mécanisme diplomatique et géopolitique regroupant l’Égypte, l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie reste d’actualité. Le pacte de La Mecque concerne spécifiquement un mécanisme de défense collective. Pour juste pour l’instant car Ankara évoque explicitement une adhésion future.
Une « complémentarité stratégique » affichée
Au-delà de l’absence de l’Égypte, les commentateurs ont longuement analysé la complémentarité stratégique entre les trois partenaires. On schématise souvent en considérant l’Arabie saoudite comme la puissance financière et énergétique, le Pakistan comme force militaire et puissance nucléaire, et la Turquie comme une force militaire conventionnelle dotée de capacités technologiques avancées (drones, aéronautique, missiles, capacités navales).
Sur le papier, cela dessine une chaîne militaro-industrielle complète : financement, recherche technologique, production militaire, forces conventionnelles, et une véritable profondeur stratégique lorsque l’on y ajoute la dissuasion nucléaire.
Le « parapluie nucléaire pakistanais » apparaît ainsi plus présent dans certains commentaires arabes. Reste que l’intégration du Pakistan introduit une dimension de dissuasion nucléaire, latente ou implicite, dans l’architecture de sécurité du pacte.
Il convient de préciser que les trois alliés insistent sur le caractère défensif du dispositif, affirmant qu’il ne vise aucun pays en particulier et ne doit pas être interprété comme une coalition confessionnelle dirigée contre l’Iran.
Pour Burcu Özçelik, chercheuse principale au Royal United Services Institute, le dispositif cherche simultanément à équilibrer la puissance iranienne et à créer une capacité de dissuasion face à Israël, sans nécessairement préparer une confrontation directe avec Téhéran.
Ce qui se construit n’est donc aucunement une « autonomie stratégique du monde musulman sunnite », mais plutôt une architecture de sécurité multipolaire conduite par des puissances régionales, sous le regard de Washington.
La Turquie reste dans l’OTAN et le nouvel accord indique clairement qu’il ne remplace pas ses engagements existants.
Les trois capitales chercheraient avant tout une certaine capacité de décision et de dissuasion qui ne dépende pas exclusivement des États-Unis.
D’ailleurs, historiquement, les coalitions régionales sont souvent moins des blocs que des arrangements tactiques parfois éphémères.
Elles sont parfois annonciatrices de bouleversements géostratégiques éminents.