Politique
Le Maroc face à l’épuisement du temps national 1/2 - Par Abdelhakim Benchemach
Montage photo : Abdelhakim Benchemas sur fond d’une des images de ceux qui ont tenté de rejoindre Sebta à la nage
L'État court, la politique traîne. Ainsi peut se résumer abusivement le diagnostic dressé par Abdelhakim Benchamach. Dans cette première partie, à quelques jours des législatives du 23 septembre, l’ancien prisonnier politique, membre fondateur du mouvement de tous les Démocrates, né dans le sillage de l'Instance Équité et Réconciliation, ancien secrétaire général du PAM et ex-président de la Chambre des conseillers, détaille et explique cet écart douloureux. Sa tribune est écrite en arabe. Driss Ajbali, lui-même ancien membre du mouvement des démocrates, a choisi, avec l’autorisation de l’auteur, de le traduire.
J'écris ces mots à la veille du scrutin du 23 septembre, avec une seule crainte qui me taraude : Dans le futur, dans quelques années, on se trouve à nous rappeler le moment que nous vivons aujourd’hui pour reconnaitre que les signes étaient devant nous, que nous avons vu chacun d'eux séparément, mais que nous n'avons pas compris à temps ce qu'ils signifiaient une fois réunies.
Dans le discours du Trône du 29 juillet, le Roi Mohammed VI a évoqué les prochaines élections et le gouvernement qui en sortira, avant d'affirmer que le Maroc aspire à « ouvrir un nouveau cycle dans notre trajectoire de développement ». A considérer cette injonction royale avec le sérieux qu'elle mérite, on se surprend à découvrir qu’elle ouvre une perspective plus vaste que le nom du prochain chef de gouvernement ou l'architecture de sa majorité. Ce nouveau cycle, tel que je le comprends, ne signifie pas seulement l'empilement de nouveaux projets à d'autres projets : il signifie qu'un pays ayant parcouru une distance considérable de transformation s'apprête à franchir une nouvelle phase, un nouveau seuil sur l'échelle du développement.
Or, face aux grands tournants, il ne suffit pas de se demander ce que nous allons construire. Il faut aussi se demander : avec quelle politique, avec quelle société, et avec quel crédit de confiance doit être porté ce que nous aspirons à bâtir ?
Cette interrogation ne procéde ni d'un dénigrement de ce qui fut accompli, ni d'un pessimisme sur l’avenir. Quiconque a vécu le Maroc, au cours du dernier quart de siècle, ne peut ignorer l'ampleur du changement. Des ports qui redessinent notre position dans le commerce mondial, une industrie automobile et aéronautique, les autoroutes et le ferroviaire en essor, la transition énergétique, l'extension africaine, les chantiers de la protection sociale et dernier point, et non des moindres, ce qui se prépare pour l'horizon 2030 — autant d’attestations d'un État qui a acquis une compétence accrue en pensée stratégique, en mobilisation des ressources et dans la réalisation de projets et d’infrastructures de longue haleine et pour le long terme.
Dans le sillage de ces réalisations, et de bien d'autres, l'État lui-même s’est renouvelé, redéfinissant, sous l'effet des débats internes et des mutations extérieures, une part importante de sa place, de ses fonctions et de ses instruments d'action. En interaction avec cela, l'économie s’est aussi rénovée : sa base s'est diversifiée, sa capacité industrielle s'est élargie, son intégration aux marchés et aux chaînes de valeurs mondiales s'est intensifiée. La société n’est pas en reste. Elle s’est profondément transformée : plus urbanisée, plus instruite, sa structure démographique et sociale s'est transformée, ses attentes se sont élevées, son rapport au monde s'est élargi.
L’espace que je me donne ici, pour ce texte, ne permet pas d’exposer toutes les manifestations et tous les cheminements de ces transformations. Et parce que cela touche au cœur de la question politique qui m'occupe, il importe, cependant, de saisir que les effets de ces transformations ont enfanté un citoyen marocain différent de celui qui a assisté au début de ce cycle de modernisation, il y a plus d'un quart de siècle. Et l'on ne manque pas d'arguments pour affirmer que la nouveauté essentielle est celle-ci : le citoyen ne s'interroge plus seulement sur la simple existence du service public, mais sur sa qualité, son équité, le temps qu'il lui faut pour y accéder, ainsi que la place propre qui lui revient dans le récit d'ascension dont il n’entend que parler et dont il voit les signes autour de lui. Et c'est naturel : la route qui arrive jusqu'au douar transforme le douar. Et la modernisation, lorsqu'elle réussit, transforme aussi l'homme pour lequel elle a été conçue.
Or ce citoyen transformé ne trouve pas nécessairement face à lui une politique renouvelée à la même allure. Et c'est précisément, selon moi, que surgit un écart et l'une des plus importantes fractures du moment marocain : la capacité de l'État à transformer le pays a progressé, dans bien des domaines, plus vite que la capacité de la politique à incarner la société que cette transformation a produite, à comprendre ce qui s'y meut, et à le traduire en choix et en sens politique.
Au fil des années, cet écart n'est pas resté un simple différentiel de vitesse. Il a aussi favorisé, de manière souterraine et sous la surface une fermentation et un bouillonnement qui se sont même élargis. Et tandis que l'État, l'économie et la société se renouvelaient vite, la politique, censée faire la jonction entre toutes ces dimensions, demeurait statique. Il ne serait sans doute pas exagéré de dire que cet écart a atteint un niveau critique, celui d’une crise, voire que certains aspects de celle-ci sont déjà pleinement à l’œuvre.
Et lorsque le fossé atteint un certain niveau, ses contre-coups apparaissent en dehors du langage des rapports et des tableaux Excel. C'est ce que je souhaite qualifier de dévoilement, pour éviter le mot révélation : ce moment où ce qui mijotait de manière souterraine devient visible dans la vie des gens, dans leurs comportements, dans leurs choix, dans leurs rapports aux institutions et enfin dans le regard qu’ils portent sur la justice et sur l'avenir.
Or le dévoilement a de multiples visages.
Le premier est un dévoilement de nature sociale. Le lieu idéal, à titre d'exemple seulement, où il peut s'observer se situe dans la vie familiale elle-même. Il ne s'agit pas ici uniquement d'une cherté de la vie flagrante ou d'un pouvoir d'achat qui se dégrade, mais d'un rétrécissement de la marge qui reste à la famille pour que cela soit converti en prévoyance et protection, en bas de laine pour l’imprévu, en éducation, en santé et en ascension sociale ; une situation où les nécessités de la vie dévorent la part la plus importante du revenu de larges catégories, où de nombreuses familles vivent sans excédent leur permettant d'absorber une maladie ou un chômage, ou de financer une longue attente jusqu'à ce que le fils trouve une opportunité à la hauteur de ce qu'il a investi. C'est, au fond, un rétrécissement de la marge de l'avenir lui-même.
Dans le même temps, la classe moyenne, qui fut historiquement l'un des réservoirs de stabilité et de promotion sociale, s'est rétrécie et continue de se réduire, entre une base large plus exposée à la précarité et un sommet occupé par une minorité, seule vraiment capable de thésauriser et d'accumuler.
De cette pression apparaît un autre dévoilement, tout aussi grave : le dévoilement générationnel. Ici, le mot « chômage » ne suffit plus. Il serait plus juste de parler d'une crise de passage : de l'école au travail, de la dépendance familiale à l'autonomie, de l'effort à la position sociale. Il n'est pas besoin de rappeler ici les taux de chômage des 15-24 ans, le chômage des diplômés, ni le nombre effrayant de victimes de la déperdition scolaire.
Or cette génération ne vit pas cette crise de passage d’un statut à un autre dans un pays fermé. Elle la subit devant un écran ouvert sur le monde, à travers lequel elle compare l'université, le travail, l'hôpital, le salaire et les modes de vie d’ailleurs. La numérisation est loin d’être coupable du fossé, mais elle le rend visible chaque jour. Elle accélère la vitesse de comparaison et réduit la capacité de la société à supporter les promesses de long terme. La question, du coup, devient plus sensible encore lorsqu'elle touche au sens même du mot mérite : l'effort mène-t-il toujours à l’ascension sociale ? Le diplôme suffit-il ? Le fils d'une famille sans réseau ni « connaissances » peut-il croire que la voie est également ouverte pour lui que pour certains, souvent les mêmes d’ailleurs ?
Il est impérieux de comprendre que lorsqu’une telle conviction devient prégnante et prospère, nous ne sommes plus confrontés à une simple crise de l'emploi. C’est l’idée même de l’effort et son sens social qui sont corrodés.
À cela s’ajoute le territoire qui entre dans le jeu. Ce qu'il faut dire ici, sans détour, c'est que la patrie ne se vit plus de la même manière sur tout son territoire, et que l'État ne s'y éprouve plus de la même manière partout. C'est ce que peut facilement repérer quiconque prend la peine de côtoyer les gens et ressent leurs douleurs. Et plus s'accroît et s'aggrave l'écart entre l'urbain et le rural, entre les quartiers aisés et les ceintures de pauvreté, entre les régions et en leur sein, en matière de revenu, de services, d'opportunités et de capacité des institutions locales à agir, plus le citoyen passe de la question : « pourquoi sommes-nous différemment traités par le service public ? » à la question : « pourquoi notre quote-part de l'État est si rabougrie ? »
Une fois atteint ce stade, la gravité dépasse la simple défaillance. C’est la porte ouverte à une fragmentation silencieuse de ce que nous partageons en commun : nous vivons dès lors dans la même patrie, sur le même territoire, avec les mêmes institutions, mais selon des vitesses et selon des expériences dans la vie quotidienne aux antipodes les unes des autres.
Une fois atteint ce stade, la médiation politique devient une affaire d'État, non plus seulement une affaire de partis.
L'homme politique marocain d’autrefois, quand il était plus enraciné dans la société, était à l’écoute des chuchotis du marché, de ce qui se dit au syndicat, au café, aux funérailles, des choses qu’il percevait avant qu'elles ne lui parviennent dans les rapports. Il savait quand le ton de la plainte changeait, quand le village commençait à s'étouffer, quand les gens cessaient d'assister à la réunion parce qu'ils n'en voyaient plus l'utilité.
Le véritable homme politique discernait la douleur alors qu’elle n’était encore qu'un murmure, un gémissement.
Avec l’affaiblissement de cette fonction, ce ne sont pas seulement les partis qui sont perdants. C'est l'État, lui-même, qui perd ses capteurs qui, autrefois, lui dévoilaient le pouls de la société.
C'est là qu’apparait le dévoilement contestataire. La contestation n'est pas une affaire distincte du dévoilement qu’il soit social, générationnel ou territorial ; elle est l'expression dans laquelle ces dévoilements sont apparus et se sont concentrés, ensemble, lorsque les médiations partisanes et politiques sont devenues impuissantes à endiguer la pression, l’anticiper et la prévenir.
En ce sens, la génération Z a surgi comme un violent et extrême dévoilement. Certes la santé et l'éducation furent au cœur des revendications, mais le message délivré était bien plus vaste : toute une génération a trouvé le chemin de la chose et l'espace public à travers ses outils numériques plus rapidement qu’elle n’ait été trouvée par les institutions censées la représenter et l'encadrer.
Et puis Sebta, cette autre révélation.
Je n'entrerai pas dans le débat sécuritaire sur ce qui s'est produit le 30 juillet. Ce qui m'importe, c'est l’idée même de la possibilité de traverser la frontière, une fois répandue, a rencontré un engouement considérable, avec de nombreux candidats prêts à s'engager dans une aventure périlleuse. Si la rumeur peut illusoirement ouvrir une brèche, ce n’est certainement pas elle qui a fabriqué tous ces candidats prêts à s’engouffrer dans la porte ainsi entrouverte.
Les deux évènements, génération Z et Sebta, n'ont pas la même portée. Avec les manifestations de la génération Z, la colère est restée cantonnée à l'intérieur du pays ; le jeune interpellait l'État et misait, si vive que fût sa protestation, sur la possibilité d'un changement intra-muros. À Sebta, en revanche, est apparue une démarche d'une toute autre nature : une solution et une issue, en dehors de son pays. Dès lors l’équation devient plus lourde de sens : où le jeune situe-t-il son avenir ? Celui qui commence à organiser sa vie en échafaudant l'idée que la viabilité de son avenir se trouve hors de son pays, celui-là n'a pas seulement cessé de croire en un parti ou en une politique publique ; son rapport à l'idée même d'un avenir national dans son pays s’est érodé. C'est là, à mon sens, le point le plus tragique : l’idée, dans l'imaginaire de la jeunesse et du citoyen, que l’avenir ailleurs est supposé bien meilleur que ce que son pays lui offre comme perspectives.
Cependant, le péril ne réside pas dans chacun de ces dévoilements pris isolément. Il commence lorsqu'ils s’alimentent les uns des autres : la famille dont la marge d'avenir est réduite pour ne pas dire perdue, une école dont s’est affaiblie le rôle d’ascenseur social, un jeune qui peine à réaliser son autonomie par un travail difficilement accessible, un territoire qui se vit inégalement traité par l'État, avec une politique incapable de porter sa colère, le tout en assistant, chaque soir sur le petit écran à un monde alternatif qu'il voit passer devant ses yeux.
Nous ne sommes pas ici face à de simples dossiers sociaux, éducatifs, professionnels et territoriaux juxtaposés, mais face à un système de forces et de tensions sociales qui agissent en s'imbriquant réciproquement et en s’alourdissant les uns par le poids des autres.
C'est ici que débutent ce que j'ose appeler les risques imbriqués, composés.