Politique
Promesses en surenchère : une campagne électorale populiste - Par Bilal Talidi
De G à D : Mohamed Chouki (RNI), Fouzi Lekjaa (PAM), Abdalilah Benkirane (PJF)
Baisses d’impôts, relèvement du salaire minimum, avantage fiscal pour l’enseignement privé, retour à l’avant-Akhannouch : à l’approche des élections, les partis multiplient les promesses. Pour Bilal Talidi, derrière cette surenchère se dessine une stratégie de recomposition de l’affrontement politique.

Bilal Talidi
La bataille des promesses
Les joutes électorales ont changé de nature. Elles ne se limitent plus à la tension provoquée par le « rapt des notables », leur transhumance d’une formation à une autre. Elles ne consistent plus seulement à désigner le responsable de la hausse du prix de la viande ou de la dilapidation des fonds publics destinés à soutenir les importateurs, contenir les prix et préserver le pouvoir d’achat. L’affrontement est devenu une bataille où s’exposent des formes saisissantes de populisme politique.
Fouzi Lekjaa, ministre chargé du Budget, a ouvert le bal en détaillant les mesures que son parti appliquerait en cas de victoire. Sa réforme fiscale exonérerait de l’impôt sur le revenu les personnes gagnant moins de 15 000 dirhams, limiterait le taux à 10 % entre 15 000 et 20 000 dirhams, puis à 20 % au-delà. Sachant que cette baisse priverait l’assiette fiscale de ressources considérables, il a proposé de les compenser en imposant le secteur informel, sans éluder la responsabilité politique d’une telle décision.
Mohammed Chouki, nouveau président du Rassemblement national des indépendants, a ensuite promis de porter le salaire minimum à 5 000 dirhams. Fouzi Lekjaa a surenchéri : il approuve, à condition que la mesure soit adoptée dès ce jeudi en Conseil de gouvernement. Il cherchait ainsi à embarrasser le gouvernement d’Aziz Akhannouch et à suggérer que le RNI bloque une décision contraire aux intérêts des hommes d’affaires proches du parti. Le RNI a ajouté une promesse plus populiste encore : une exonération fiscale de 5 000 dirhams pour chaque enfant scolarisé dans le privé.
Le PJD et la promesse du retour
Le Parti de la justice et du développement n’échappe pas à cette logique. Interrogé sur la corruption, son secrétaire général adjoint, Driss El Azami, a présenté la victoire de sa formation et son arrivée en tête comme la mesure la plus importante. Amina Maa El Aïnin a, elle, affirmé que le simple retour à la situation antérieure au gouvernement Akhannouch serait le plus grand accomplissement attendu par les Marocains.
Ces discours révèlent une première réalité : les partis ont perçu l’évolution de l’humeur de la rue, du comportement électoral et de la participation politique. Pouvoir d’achat, salaire minimum, coût de l’enseignement privé et corruption sont devenus les préoccupations centrales. Les recettes traditionnelles, les programmes copiés-collés ou conçus par des cabinets d’études ne séduisent plus. Il faut parler de vie digne, menacée par la corruption. Incapables d’en garantir la réalisation, les formations se réfugient dans des promesses dont chacun connaît la fragilité.
Une polarisation recomposée
Une seconde réalité apparaît : le pari d’une polarisation idéologique, identitaire et fondée sur les valeurs a échoué. Lors des précédents scrutins, cette opposition avait créé une contradiction binaire dont le PJD était un protagoniste majeur, face aux autres partis ou à leur marge. Cette configuration lui avait profité en 2011 et en 2016.
La stratégie semble différente. L’affrontement populiste entre le RNI et le Parti authenticité et modernité suggère que la contradiction principale a changé, ou que ses protagonistes ne sont plus les mêmes. En occupant la scène, les deux partis cherchent en filigrane à repousser le PJD hors de l’antagonisme central qui lui a longtemps bénéficié.
Le public sait pourtant que cette opposition n’est pas réelle. Le RNI et le PAM ont gouverné dans la même coalition sans différend fondamental durant la législature. Le conflit n’est apparu qu’après l’adhésion de Fouzi Lekjaa au PAM et la migration collective des notables du RNI vers le parti du Tracteur. Les joutes servent à donner l’apparence d’une rupture fondamentale entre les deux formations.
Le coût politique de la surenchère
Le PJD emploie la même arme autrement. Il veut se distinguer du RNI et du PAM, et séparer sa première expérience gouvernementale de la seconde. Il se présente comme un parti sorti de sa crise, renouant avec sa version antérieure à Saâd-Eddine El Othmani. Un langage pragmatique préparant d’éventuelles alliances ne lui serait donc d’aucune utilité. Sa rhétorique restaure plutôt l’ancienne opposition aux « partis de l’argent et du pouvoir », selon son lexique.
Le populisme remplit ainsi des fonctions pragmatiques, voire stratégiques : définir la scène électorale, désigner ses protagonistes et orienter le bénéfice politique. Mais son prix peut être considérable. La tension sociale révélée par les événements de Sebta et le mouvement de la génération Z place le prochain gouvernement devant une épreuve qui rendra difficile la poursuite de cette rhétorique.
On peut convaincre l’opinion que la bataille oppose deux partis de la coalition, puis présenter le scrutin comme la sanction du gouvernement au profit de son partenaire devenu adversaire « fondamental ». On peut aussi écarter le PJD de cet antagonisme. Mais, une fois le gouvernement formé, comment justifier l’impossibilité de tenir des promesses si élevées ? Qui assumera une tension sociale dont les signes s’accumulent : le gouvernement ou, comme souvent, les forces de sécurité, contraintes de payer le prix d’un discours produit par des partis incapables de rallier les citoyens à des objectifs réalisables ?