Le candidat migrateur – Par Abdelfettah Lahjomri

Le candidat migrateur – Par Abdelfettah Lahjomri

Tel l’oiseau, le candidat migrateur change de territoire au gré des saisons. À une différence près : il ne cherche pas le climat le plus doux, mais la circonscription la plus favorable.

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D’Azrou à Sefrou, de Berkane à Agadir, certains prétendants semblent choisir leur terrain électoral comme une chambre libre en pleine saison. Abdelfettah Lahjomri, toujours aussi caustique, revient sur des pérégrinations qui avant même l’ouverture officielle de la campagne dessinent une migration électorale saisonnière où l’ancrage local est un vain mot.

Abdelfettah Lahjomri

La migration électorale saisonnière

Le candidat venu d’Azrou prend la route de Sefrou et découvre soudain que son avenir politique s’y trouve. Un autre, originaire de Berkane, choisit Agadir comme première destination pour déclarer son amour à la ville. Un troisième cherche une circonscription comme un voyageur cherche un hôtel disponible en août. Un quatrième migre entre tribus et communes, sourire aux lèvres, smartphone à la main, accompagné d’une équipe qui maîtrise mieux la photographie que la formulation des idées.

Tel un oiseau, le candidat migrateur change de territoire au gré des saisons. À une différence près : il ne cherche pas le climat le plus doux, mais la circonscription la plus favorable

Ainsi se dessinent les contours d’un automne électoral qui n’a pas encore officiellement commencé. Certains candidats ont pourtant décidé de devancer le calendrier, d’entrer dans une course dont les lignes ne sont pas encore tracées et de réclamer les applaudissements avant même que le public sache ce qui mérite d’être applaudi.

Certaines candidatures ne reposent plus sur une relation ancienne avec le territoire, une connaissance précise de ses difficultés ou un engagement durable dans son tissu social, économique et culturel. Quelques signaux entendus suffisent parfois pour transformer une ville en circonscription à investir. La question n’est plus alors ce que le candidat peut apporter à Sefrou, Agadir, Berkane ou Azrou, mais le parti et l’endroit qui lui offrent la meilleure probabilité d’un siège.

Quand l’image remplace le projet

Ces campagnes précoces paraissent parfois en retard sur le terrain des idées. Les candidats multiplient mariages, funérailles, marchés, moussems, associations et cafés. Ils serrent des mains, distribuent des sourires, prennent des photos avec les enfants et les personnes âgées. Puis on attend la phrase capable d’expliquer toute cette agitation. Elle ne vient pas.

On demande le programme. Suit une litanie de généralités : « service au citoyen », « développement », « progrès... On demande les outils : surgissent gouvernance, proximité, écoute, investissement, jeunesse, femmes, monde rural, justice territoriale. Des mots justes, mais tellement répétés sans contenu ni déclinaisons qu’ils ont perdu leur valeur politique.

Et on oublie qu’ne campagne électorale n’est ni une tournée de relations publiques ni un concours de poignées de main. Elle est le moment où une personne ou un parti dit à une société : voici ma lecture de votre réalité, mes priorités précises, mes solutions chiffrées, mes moyens concrets et les délais auxquels je m’engage.

La campagne comme contrat

La campagne transforme l’ambition en contrat, le contrat en engagement mesurable et l’électeur, de spectateur, en acteur disposant du droit de questionner, comparer et refuser. Un programme n’est pas un livret élégant sorti la dernière semaine puis déposé sur une table du quartier général. Normalement.

Et normalement il commence par un diagnostic sincère. Un candidat doit connaître une ville, un village ou un douar au-delà de ses meilleurs décors photographiques. Il doit comprendre son économie, son agriculture, son chômage, ses infrastructures, ses transports, la situation de sa jeunesse, les besoins des villages environnants, les capacités financières des communes et les projets bloqués.

Si un candidat de Berkane lance sa campagne depuis Agadir, les habitants peuvent lui demander : que savez-vous de nous au-delà d’une note préparatoire ? Quelle relation aviez-vous avec la ville avant d’avoir besoin de ses voix ? Que proposez-vous de palpable pour le transport, le logement, l’économie locale, le tourisme, l’eau et l’aménagement ? Aimer une ville ne suffit pas pour la gérer, pas plus qu’une pause photo devant la mer ou dans une villa élégante ne constituent une vision urbaine.

Circonscription cherche projet et plus si affinité

Avant de faire connaître son programme, le candidat doit d’abord le comprendre. Nombreux les plus avisés, portent des textes rédigés par des conseillers comme un étudiant porte le résumé d’un cours qu’il n’a jamais lu.

Un véritable candidat doit pouvoir expliquer son projet en dix minutes à un économiste, cinq à un commerçant, deux à un étudiant et une phrase à un passant : que changerez-vous réellement si nous vous élisons ? Savoir simplifier une idée sans la vider prouve qu’on la maîtrise. Se cacher derrière des formules vagues révèle souvent le vide sidéral.

Le problème n’est pas de communiquer tôt. La politique est un travail continu et il vaut mieux rester proche de la société toute l’année que surgir à l’approche des urnes. Le problème commence lorsque l’anticipation devient une campagne sans projet, une course aux positions avant l’usage intègre que l’on fera, une présence intensive destinée à montrer qu’un candidat « arrive en force » sans que personne ne sache où cette force veut aller.

Des élections pas encore ouvertes, des discours déjà épuisés

Certains candidats veulent que les citoyens connaissent leur nom avant leurs idées. La bonne politique inverse cette logique : une idée claire fait retenir un nom. Un nom sans projet a besoin chaque jour d’une nouvelle photo pour rester visible.

La meilleure campagne n’est pas la plus bruyante, mais la plus claire. Commencer tôt ne donne aucun mérite automatique : on peut courir un an dans la mauvaise direction, arrive plus vite celui qui connaît sa destination et le vrai chemin qui y mène.

La question reste simple : que voulez-vous réellement faire ? « Servir l’intérêt général » n’est pas un programme, c’est la fonction de la politique. « Développer la région » est un objectif, pas un plan. « Donner la priorité aux jeunes » est une formule que les jeunes ont tellement entendue qu’elle a elle-même vieilli avant qu’ils n’aient vu le jour.

Il faut des chiffres vrais pas des promesses stratosphériques, des délais justes, des choix concrets, des priorités tangibles, des ressources plausibles et des responsabilités précises. C’est seulement alors que commence la campagne au sens véritable. Avant cela, il peut y avoir des voitures, des photos, des poignées de main, des téléphones levés, des sourires calculés, des publications quotidiennes et du vacarme numérique.

Beaucoup de paroles et du vent.

Méditons-y, nous en reparlerons, la campagne n’a pas encore commencé.