Politique
PISA 2026 : La plus laide illustration du Maroc à deux vitesses - Par Naïm Kamal
Par quelle catastrophe l’enseignement marocain est-il devenu producteur d’illettrisme, d’incompétence et de chômeurs ? Comment avons-nous rendu presque irréformable cet espace vital ?
Pourquoi, lorsque les causes sont connues et les remèdes annoncés, le système demeure-t-il si difficile à réformer ? s’interroge Naïm Kamal. PISA 2026 n’apprend rien au Maroc qu’il ne sache déjà. Les résultats de PISA ramènent l’école (momentanément ?) à ses difficultés anciennes, malgré les commissions, les plans et les réformes. Le diagnostic est posé depuis des décennies.

Naïm Kamal
Le diagnostic, déjà un testament
Il y a dix-huit ans, j’écrivais dans Aujourd’hui le Maroc un article ouvert sur un constat qui n’était pas le mien, mais celui de la plus haute autorité du pays.
Le mal était déjà si profond que Feu Hassan II avait pratiquement délivré, en mars 1999, une autorisation d’inhumation du système éducatif qui, « conçu pour répondre aux nécessités urgentes apparues au lendemain de l’indépendance, a épuisé son objet ».
Son testament était de « bâtir un nouveau système éducatif à même de faire face aux défis du prochain siècle ». Nous en avons déjà consommé le quart. Avant de rejoindre le Tout-Puissant trois mois plus tard, Hassan II en avait chargé la Commission spéciale éducation-formation, la COSEF.
A son avènement, Mohammed VI confirma sa mission et plaça la réforme de l’enseignement immédiatement après l’intégrité territoriale parmi les priorités nationales. Elle devait être « gérée de manière rigoureuse, centrée sur des objectifs déterminés », selon un calendrier précis.
La COSEF a vécu. Les réformes se sont succédé. Le mal qui ronge l’enseignement et plombe de tout son poids le pays, lui, est resté. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé.
Dans son discours du Trône du 30 juillet 2015, le Souverain appelait encore à mettre « fin à l’interminable cercle vicieux de la réforme de la réforme ». C’est sur ce constat que survint en 2021 Chakib Benmoussa. Nommé à l’éducation nationale, on pensait enfin tenir l’homme qu’il fallait à l’endroit qu’il fallait. Au Quid, enthousiastes, nous avions titré : « Si lui n’y arrive pas… ».
Nous ne saurons jamais ce qu’il aurait pu accomplir. Son passage a fait long feu et, cinq and plus tard, PISA nous rappelle ce que nous sommes.
Comment l’ascenseur social s’est grippé
D’où cette question vitale : Pourquoi en sommes-nous encore là ?
Quand a commencé l’échec d’un enseignement qui, malgré ses imperfections, avait fourni au Maroc certains de ses meilleurs cadres et servi d’ascenseur social à des personnages qui ont marqué leur époque ? Par quelle catastrophe est-il devenu producteur d’illettrisme, d’incompétence et de chômeurs ? Comment avons-nous rendu presque irréformable cet espace vital, alors que nous savons ce qu’il faudrait faire et, souvent, comment ?
Plusieurs facteurs ont concouru à cette déchéance. Deux ont pesé dans les années 1970 : la marocanisation et l’arabisation.
L’arabisation, livrée aux politicailleries intérieures, ne saurait être condamnée en elle-même. Le problème fut la brutalité de sa mise en œuvre et l’incompétence de ses artisans.
Elle avait été précédée par la marocanisation. Sans doute la mère de tous les échecs. Non pas intrinsèquement, mais, sans véritable plan de substitution, par la manière dont elle a été menée. Face au retrait de la coopération française de l’enseignement marocain tout au début des années 1970, apparemment moins soudain qu’on ne l’a raconté, le Maroc combla les vides avec des bouts de ficelles. De jeunes bacheliers sans formation pédagogique devinrent « chargés de cours » dans les collèges et lycées. Le bricolage culminera avec l’égyptianisation et la roumanisation du corps enseignant.
De palliatif en palliatif, l’école s’est appauvrie.
Les dégâts de l’enseignement dual
Deux autres facteurs ont accompagné et soutenu la chute : La perméabilité d’une grande partie du corps enseignant aux idéologies et l’absence d’une ‘’école unique’’ commune à tous les Marocains incontestablement la cause principal du désastre actuel de l’enseignement marocain.
Marxisant hier, islamisant aujourd’hui, l’engagement idéologique du corps enseignant s’est progressivement doublé d’un corporatisme étroit, plaçant l’Education nationale au cœur du bras de fer entre pouvoir et opposition.
Le dernier épisode spectaculaire remonte à 2023, avec Chakib Benmoussa. Le conflit paralysa l’enseignement trois mois et contraignit le ministère à abandonner certains éléments essentiels de sa réforme. Une fois de plus et de trop.
L’autre fracture, la plus insidieuse, tient à l’absence de l’école unique. Le Maroc a longtemps vécu avec deux systèmes : l’école marocaine et l’école française. Au fur et à mesure que l’école public se vidait de ses ‘’coopérants français’’, la ‘’mission’’ devenait la valeur refuge des enfants pratiquement de tous les décideurs et d’une partie des classes moyennes. Ceux qui pouvaient infléchir le cours des choses ne vivaient plus ainsi, dans leur chair, le mal qui rongeait le public.
Volontairement ou non, la mission a recouvert les difficultés de l’enseignement marocain d’un voile d’indifférence, parfois de mépris, tout en assurant la reproduction des élites au sein d’une même classe sociale. Et par la force des choses, la formation de ses élèves dans les établissement étrangers les plaçait d’emblée de l’autre côté des mers.
Le privé prospère, l’Etat reste irremplaçable
Pour ne rien arranger, ou pour arranger quelques-uns, et à mesure que la mission française, chaque année plus chère, se dégageait pour se concentrer sur les élites, des établissements belges, espagnols ou britanniques occupèrent les espaces libérés et répondirent à une demande croissante. Souvent pour former des candidats à la fuite des cerveaux.
L’enseignement privé marocain, lancé dans les années 1970, a prospéré sur les failles du public et installé à son tour un paysage fragmenté, de qualité inégale : privé contre public, privé riche contre privé pauvre. Il est en passe de phagocyte désormais l’enseignement supérieur, réduisant de plus en plus le public à un réceptacle des laissés-pour-compte.
Des îlots d’excellence publique subsistent, défendus par des enseignants exigeants. Mais ces bastions recrutent souvent par concours et imposent des moyennes que les performances re-révélées par PISA rendent inaccessibles à beaucoup d’élèves. La masse des bacheliers de l’enseignement marocain est la première à se heurter à ce mur des notes.
Pour le reste, notre enseignement a réussi cet étrange tour de force : produire jusqu’à des docteurs dont l’ambition se limite parfois à l’administration publique. Le système leur a appris des choses. Trop souvent, il ne leur a transmis ni le goût du risque ni la volonté d’investir les espaces de l’initiative et de la création.
C’est dans ce triste tableau que le Maroc à deux vitesses et des disparités territoriales et sociales trouve sa plus laide illustration. La succession des réformes, n’ayant d’égale que celle de leurs échecs, n’y a rien changé. A la longue, le doute finit par s’installer. On en vient à se demander si ces revers s’expliquent seulement par la fatalité, l’incompétence ou les erreurs de méthode. Ou si des forces ne s’évertuent pas, chaque fois qu’une réforme avance, à lui barrer la route.