Politique
Le Maroc face à l’épuisement du temps national 2/2– Par Abdelhakim Benchemach
Montage photo montrant Abdelhakim Benchamach et en arrière une manifestation de la GEN Z 212, une génération dont les slogans s’écrivent en arabe et anglais
Dans une première partie, Abdelhakim Benchamas a décrit ce qu'il nomme le dévoilement : cette série de fractures sociale, générationnelle, territoriale, contestataire que la génération Z puis Sebta ont fait apparaître au grand jour, et dont l'accumulation compose désormais ce qu'il appelle des risques imbriqués. Dans cette seconde partie, l'homme politique qu’il est déplace le regard du symptôme vers la cause : ce qui s'épuise, selon lui, ce n'est pas la capacité de l'État à réaliser, mais le temps que lui laisse une politique devenue incapable de médier, de légitimer et d'arbitrer.
Par Abdelhakim Benchemach*
Le coût croissant des réformes différées
Le diagnostic de ces pressions n’est pas établi pour justifier les arguments des déclinistes de tous poils, qui eux considèrent le Maroc voué inéluctablement à l'impasse. Il y a quelque chose de plus alarmant, c'est l’attitude silencieuse, la moins bruyante. Elle constitue pourtant la pente la plus dangereuse : quand le pays continue d’avancer dans son mouvement de réalisations, alors que des déséquilibres demeurent non résolus, cela escamote lentement l’adhésion et une des conditions impérieuses pour que le pays accomplisse son avancement et ses réalisations.
C'est ce que j'ai appelé, dans de précédents articles, « L'épuisement du temps national ».
J'entends par là que le pays avance. Réellement. Il paie, cependant, un prix exorbitant, à chaque fois qu’il retarde la réforme, un coût supplémentaire en temps, en ressources, en confiance et en marges de correction. Le problème n'est pas l’existence des pressions et des urgences sociales — tous les États y font face. Le danger s’esquisse lorsqu'elles s'accumulent plus rapidement que la capacité de l'économie, des institutions et de la politique de les absorber et d’y faire face : ce qui aurait pu être réformé aujourd'hui devient plus coûteux le lendemain, et ce qui fut un simple fossé à combler ou à réduire, se transforme, avec le temps, en une réalité sociale, une rente enracinée ou en un sentiment difficilement retournable.
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Cet épuisement a assurément de multiples sources, qui convergent aujourd'hui dans l'agenda national avec des échéances rapprochées : une jeunesse qui a besoin de travail, d’évolution et de reconnaissance, tandis que le pays avance vers un vieillissement qui va renchérir le coût de la santé, des soins et des retraites ; l'eau, l'alimentation et l'énergie sont désormais aussi des composantes d’une possible menace sur la sécurité alimentaire et quotidienne de la société ; la rapidité des bouleversements technologiques qui renchérit le coût de la lenteur de l'école, de la recherche et de la fabrication des compétences ; et un État social dont les engagements s'élargissent et qui nécessite une économie capable de produire un emploi de qualité, de la valeur et des ressources qui le financent. Ce ne sont pas là des défis pour la seule société et la seule économie : c'est une mise à l'épreuve de la capacité de l'État lui-même à continuer d'exercer ses fonctions avec l'efficacité la célérité qu'exigeront les temps à venir.
C'est pourquoi, le plus grand défi qui nous guette, c’est l’arrivée simultanément des prochaines échéances avec la bousculade sur les ressources, les compétences, la décision et le temps, au moment même où s'élargit le cercle de ce qu'on attend de l'État. Dans ce sens, l'épuisement du temps national devient aussi un questionnement sur la capacité de l'État à préserver sa propre marge de manœuvre.
Argent, réseaux et crise de la représentation
La question politique est une partie intégrante de cette équation. Plus la médiation s'affaiblit, plus tarde la captation du signal avant qu'il ne se transforme en pression potentielle ; plus recule la capacité des partis et des institutions élues à incarner l’organisation et la représentation, plus se restreigne le chemin entre l’État lui-même et la revendication sociale. À ce rythme, même les succès de l'État à combler les failles se trouvent obérés avant qu’ils ne se transforment en nouveau fardeau. Ainsi, l’État se retrouve sommé d’assumer, directement et seul, le fardeau sans qu’il soit épaulé par les politiques, les institutions territoriales ou la société civile, censés le supporter dans son action. C’est le sens même des forces de médiation que d’être des composantes de l'immunité de l'État et de sa capacité d'action au lieu de se complaire dans le confort d’un luxe démocratique.
Face à ce tableau que tant de rapports de nos institutions nationales ont suffisamment documentés, un autre dysfonctionnement, tout aussi crucial, apparaît dans le champ politique. Alors qu'une large partie des citoyens se retire de la participation et se réfugie dans l’abstention, le vide qu’ils laissent derrière eux est très vite encombré. Le règne de l'argent, des réseaux et des intérêts, a une puissante aptitude à vouloir s'approcher des positions de la représentation et des cercles d'influence.
De grandes affaires judiciaires qu’a connues le Maroc au cours des dernières années ont remis sur la table une question qui ne devrait pas disparaître avec la fin des procès ou le changement des noms : comment de l’argent lié, dans des dossiers pénaux, à l’économie criminelle peut-il trouver son chemin vers des fonctions électives et des institutions représentatives ? Quelles failles dans les mécanismes de sélection, d’investiture et de contrôle rendent le champ politique vulnérable à de telles infiltrations ?
La question ne concerne pas ici un parti en particulier, pas plus qu’elle ne vise à condamner collectivement une formation en raison des actes de certains de ses membres. Elle touche à l’immunité de la politique elle-même : à la capacité des partis, des institutions et des règles électorales à empêcher l’argent illicite de transformer une puissance économique clandestine en légitimité politique publique.
Dans le sillage de cette dernière interrogation, avec tous les facteurs juridiques et moraux qui s'imposent, on ne peut échapper à une question plus large encore, relative tout autant à l'argent licite cette fois-ci. Lorsque celui-ci se transforme en moyens d’inégalité d'accès aux lieux décisionnels. Oui, notre pays a besoin d'un capitalisme national puissant et d'entrepreneurs qui investissent, qui prennent des risques et qui créent des emplois. Mais il a tout autant besoin de règles plus fortes que l'argent pour encadrer celui-ci.
C'est pourquoi, lorsque je convoque le concept d'oligarchie prédatrice, ce n'est pas pour vilipender les riches ou les entrepreneurs. J’entends attirer l’attention sur la ligne de démarcation entre la richesse, l'influence et la fabrication des règles susceptible de faciliter leur accès à l’espace décisionnel de manière privilégiée, altérant ainsi l’égalité entre les citoyens.
Sommes-nous face à un État coupable ou devant une société innocente ? Ni l’un ni l’autre. Le citoyen qui se plaint du clientélisme peut lui-même rechercher l’intervention quand il en a besoin ; celui qui maudit les notables peut voter pour eux quand ceux-ci lui rendent service. Certains partis préfèrent les candidats « prêt-à-siéger», à quoi s’ajoute une élite, avide de la proximité du pouvoir et de ce que cela procure, qui consent à abandonner indépendance et convictions.
Cependant, les forfaits des uns et des autres ne sauraient être mis sur le même plan. Les détenteurs du pouvoir, ceux qui émettent et façonnent les règles portent, bien entendu, une plus grande responsabilité dans l’absence de la réforme.
Une fois ces dévoilements mis face aux programmes électoraux affichés, la question change, non pas de degrés mais de nature.
Des programmes qui ne suffisent plus à lire le pays
Le problème n'est pas que les partis soient myopes. Leurs programmes électoraux regorgent de propositions sur la santé, l'éducation, l'emploi, le pouvoir d'achat et l’égalité territoriale. Certains traitent jusqu'aux questions de l'eau, de l'alimentation, de l'énergie et de la sécurité technologique. Mais, dans la majeure partie de leur contenu, ils aperçoivent les choses plus qu'ils n'en perçoivent les liens qui les relient. Bien plus, ils continuent, pour une part considérable de leur offre, de traiter le citoyen comme un client en attente de bénéfices qu'il faudra augmenter ou élargir : un salaire, une aide, un emploi, un hôpital, une école. Certes tout cela est nécessaire et indispensable. Cependant, ce que révèle le moment est bien plus profond : le citoyen a aussi un avis sur l'équité, sur l’ascension sociale contrariée, sur le sens de l’effort et de sa valeur, sur comment sa voix électorale peut peser, et enfin sur la crédibilité de l'avenir de son pays que lui préparent les promesses, à lui et surtout à ses enfants.
Il ne vit pas la santé, l'éducation, l'emploi et le logement comme des rubriques indépendantes. Ils sont pour lui enchevêtrés. Il vit une école qui n'ouvre pas sur l'emploi, un emploi qui ne permet pas le logement, un revenu qui ne permet pas de mettre un peu de côté, un territoire où l'offre se rétrécit, des partis qui ne l'entendent pas, et un téléphone qui lui montre, matin et soir, d’autres vies paisibles et possibles ailleurs, dans d’autres pays que le sien.
C'est pourquoi un programme d’un parti peut être riche en mesures et pauvre dans l'interprétation qu’il fait du pays qu'il aspire à gouverner.
La chose devient plus explicite encore lorsqu'on en vient à la générosité des promesses. Une part importante d'entre elles est suspendue à des taux de croissance élevés, tandis qu'une partie du mouvement de l'économie marocaine, malgré la grande diversification qu'elle a réalisée, reste tributaire de la pluie, de l'agriculture, de l'énergie et des aléas extérieurs. Il est vrai que notre économie est devenue trop grande pour se réduire à la seule clémence du ciel. Le ciel n'est, cependant, pas encore sorti de l'équation de la croissance. Je n'ai pas d'objection à ce que les programmes se construisent sur des hypothèses de croissance : toute politique a besoin d'hypothèses. Mais une politique sérieuse ne se contente pas de dire au citoyen ce qu'elle distribuera si les chiffres se réalisent comme prévu ; elle doit dire aussi ce qu'elle fera si l'avenir est contrarié par le calendrier.
Ce point me ramène à une expérience politique à laquelle j'ai eu l'honneur de contribuer, et qui mérite qu'on en tire une leçon, si ce n’est plusieurs. Lorsqu'est apparu le mouvement « Pour tous les Démocrates », dans le climat qui a suivi l'Instance Équité et Réconciliation et le rapport du Cinquantenaire, il existait au Maroc une ambition réelle pour contribuer à un renouvèlement de la politique et ainsi la reconnecter aux transformations de l'État et de la société. De cette dynamique est né, plus tard, le Parti authenticité et modernité, porteur, du moins au moment de sa fondation, d'une part de cette promesse. Mais le parti est entré dans l'épreuve de la politique telle qu'elle est : des élections qu'il faut gagner, des circonscriptions qui ont besoin de candidats, et des rapports de force qui récompensent bien souvent davantage celui qui dispose d'un réseau déjà constitué que celui qui porte une idée qui nécessite du temps pour s’enraciner dans la société. Avec le temps, le capital électoral ne tarda pas à concurrencer, cet autre capital, celui des valeurs fondatrices, avant de prendre très vite et à de nombreuses reprise, le dessus sur elles. Le coût ne s'est pas limité aux idées ; il a aussi frappé certains de ceux qui portaient les valeurs des débuts et avaient donné au projet une part de son sens politique et moral.
Je ne l’évoque pas ici, par ressentiment, envers cette expérience, ni non plus pour la réduire à un cuisant échec. Au contraire, j'y vois une leçon plus profonde qu'un jugement porté sur tel ou tel parti : un projet peut naître d'une question juste, les conditions de la compétition peuvent le contrarier, le pousser à sacrifier, peu à peu, une part de l’âme qui lui a donné naissance.
Réparer la politique pour réussir le nouveau cycle
C'est pourquoi il ne suffit pas, aujourd'hui, de chercher un homme providentiel, un parti neuf si les mêmes modalités demeurent prégnantes. Il ne s'agit pas non plus de bâtir quelque chose sur les ruines d'une autre expérience. Plus profond est le questionnement suivant : quelles sont les conditions de production de la politique elle-même ? Qui est récompensé par le biotope ? Le porteur de l’idée ou le détenteur du réseau ? La construction des positions ou la cooptation des candidats déjà prêts, pour ne pas dire formatés ? La liberté de l'opinion et de la posture ou l'habileté de supputer ce qu'on croit être le signal approbateur ?
Là, j'aboutis au cœur et au fond de ce qui me préoccupe. L'État marocain a acquis une puissante capacité à produire de la décision : il planifie, mobilise les ressources, exécute et corrige. La politique, en revanche, marque une faiblesse à légitimer explicitement la décision en question : qui a choisi ? Qui explique ? Qui assume le coût ? Et qui le citoyen sanctionne-t-il en cas d'échec ? Et je crains fort que cet écart puisse s’élargir et s'alourdir avec le « nouveau cycle de développement ». Car dans la période à venir, ce n’est pas seulement notre capacité de réalisation qui sera mise à l’épreuve, mais notre aptitude à choisir, à arbitrer et à répartir le coût. Viendra, bien sûr, le temps où des décisions ne profiteront pas à tout le monde, au même moment. Et c’est là que la situation exige des acteurs politiques d’expliquer ces décisions, de les défendre et d’en assumer la responsabilité devant le peuple.
Le capital politique devient ainsi une composante de la capacité même de l’État. Et il est certain que la force la plus solide de l’État ne réside pas dans l’idée qu’il saurait, à l’avance, quel choix est le plus sûr, mais dans sa capacité à édifier des règles qui rendent sûr pour l’État tout choix constitutionnel exprimé par le citoyen.
C’est ici, à mes yeux, que prend tout son sens l’idée royale de « nouveau cycle ».
Le problème n’est plus seulement la faiblesse de la politique. Le problème est que la persistance de cette faiblesse risque de devenir une contrainte pesant sur la prochaine étape de la réussite de l’État.
Viendra le jour d’après des élections du 23 septembre, les chiffres nous diront qui a gagné. Nous passerons des jours à palabrer sur les noms, les alliances et les portefeuilles.
Il demeurera, une fois tout cela terminé, la question de savoir si ceux qui prendront en charge cette nouvelle étape auront compris le pays qu'ils auront entre les mains : une société exigeante, un peuple qui compare et qui a appris à s'indigner de différentes manières, qui aspire, peut-être aussi, à ce que son avenir soit différent ; et, le plus important, un État dont les succès eux-mêmes exigent désormais une surélévation et une hauteur du niveau de la politique dont il a besoin.
Ce que je crains n'est pas que le Maroc cesse de progresser. Le plus grave serait qu'il continue de progresser tandis que quelque chose, en son sein, commence à consumer le temps que cette progression exige ; que nous construisions la route sans que le jeune ne croie qu'elle le mène quelque part ; que nous élargissions l'État social sans que s'élargisse, à la même vitesse, la base économique et politique qui en est le porteur ; et que la patrie reste une unité alors que certains de ses enfants commencent à concevoir leur avenir hors d'elle.
Le Maroc a su, en un quart de siècle, bâtir un État doté d'une capacité accrue d'anticipation, de fabrication des grands choix, de mobilisation des ressources et de leur transformation en action.
La question que met sur la table le « nouveau cycle » c’est donc celle de savoir si nous sommes désormais capables de restaurer et réparer la politique, une politique digne, à la hauteur de la capacité de l’État, afin qu’elle en devienne, pour l'étape à venir, le mur porteur.
Et cette fois-ci, il sera difficile de dire que les signes n'étaient pas devant nous.
*Ancien prisonnier politique, membre fondateur du mouvement de tous les Démocrates, né dans le sillage de l'Instance Équité et Réconciliation, ancien secrétaire général du PAM et ex-président de la Chambre des conseillers.
Cette tribune est traduite de l’arabe par Driss Ajbali, lui-même ancien du Mouvement de tous les démocrates.