Politique
Réponse à Mustapha Sehimi : Avant le benchmark, solder le faux débat 1/2 – Par Driss Ajbali
Mustapha Sehimi et Driss Ajbali
Dans cette réponse, Driss Ajbali revient sur un texte publié par Mustapha Sehimi. Il ouvre avec lui un débat sur la représentation politique des Marocains du monde, cette histoire sans fin. Essayiste et ancien dirigeant du CCME, il rappelle que la Loi fondamentale de 2011 a tranché : elle a consacré la pleine citoyenneté des Marocains du monde et leur droit d'être électeurs et éligibles. Reste alors une question qui, quinze ans après, continue de hanter le débat public : si le problème persiste, ce n'est pas la Constitution qu'il faut incriminer, mais l'absence de mise en œuvre législative et effective de son article 17.

Par Driss Ajbali
Dans le paysage médiatique marocain, Mustapha Sehimi n’est pas n’importe qui. Dans un portrait que je lui ai consacré dans Figure de la presse, je suis allé jusqu’à l’homologuer comme notre Duhamel national. C’est peu dire le titre. Sehimi a une vraie connaissance du microclimat politique marocain. Celle-ci devient inestimable quand il s’agit des partis conservateurs ou libéraux comme le RNI ou le Mouvement populaire. Et là, parce qu’il a le nez et la passion, il maîtrise.
On a beau être madré comme Sehimi, on peut, dès lors qu’on sort de son couloir, commettre un pataquès et s’égarer dans des eaux marécageuses.
Le 3 septembre, Sehimi a publié, dans le 360.ma, un article, Les MRE et les législatives du 23 septembre : les partis interpellés. Le prétexte cet article, « un document finalisé » par la Fédération internationale RIME (Rassemblement international des Marocains à l’étranger), inconnue au bataillon. Elle est présidée par un certain Abdellatif Fekkak. Celui-ci est également le dirigeant de la Fédération mondiale de la diversité Euro-Afrique (FMDEA). Fédération Mondiale ? Et pourquoi pas interstellaire.
L’intention de Sehimi est généreuse et même louable. Surtout que l’occasion fait le larron. Parler de la participation politique des Marocains du monde est, comme disent les journalistes, un marronnier. Le sujet pointe son nez à la veille de chaque scrutin. Il est aussitôt oublié le lendemain des résultats.
Si le nom de Fekkak ne dit rien à personne, il n’est pas inconnu pour le père Google. Et le moins qu’on puisse en dire, c’est que le personnage aime les titres ronflants. Académiquement, il est bardé de diplômes. Son CV évoque un triple doctorat, ce qui lui vaut, toujours selon son CV, d’être un consultant international auprès d'organismes tels que le FIDA, la FAO, l'OMS, la Banque Mondiale, le FMI, le PNUD. Cette activité fut particulièrement prisée après son départ volontaire en 2006, c’est qu’il devait probablement être un haut fonctionnaire. On découvre, par ailleurs, qu’il a un engagement militant et politique, précoce et antédiluvien, notamment au RNI, fondé en 1978. 30 ans plus tard, on lui trouve une trace à Casablanca lorsque, en 2014, il s’est présenté à la tête d’une liste des "Socio-démocrates" dans les élections des Français de l'étranger[1]. Une preuve de sa binationalité. Il est en 2019, à l’occasion des élections européennes, candidat pour l'UDLEF, un micro parti français, pour ne pas dire une particule, créé par un autre Franco-Marocain, Ahmed Lhakim.
Itinéraire spasmodique et parcours politique chaotique, c’est à se demander où ce personnage erratique a eu le temps d’être vraiment un émigré. Qu’on ne s’y trompe ? Cet individu n’a aucun intérêt en tant que personne, c’est en tant que spécimen qu’il vaut, même si c’est un long, le détour.
La représentation politique des MDM, voilà donc le sujet
La représentation politique des Marocains du monde au parlement marocain avec ses deux chambres ou du moins dans l’une d’elle, est un serpent de mer. Il revient inlassablement parce que son application, son développement ou son aboutissement peinent à arriver, continuellement reporté. On le traite le plus souvent à coup de slogans et de vœux pieux. Mais jamais de façon sérieuse. Que Sehimi me permette donc de faire de lui, dans ce dialogue, un sparring-partner, excellent par ailleurs.
Parler de représentation politique des Marocains du monde est, depuis 2011, un contre sens. Un faux problème que seule la paresse intellectuelle autorise. Or, poser de faux problèmes peut égarer dans de faux examens. J’affirme cela pour au moins deux raisons.
Avec les 27 ans de règne de Mohammed VI, l’émigration marocaine a trouvé, dans sa Majesté le Roi, l’un de ses plus puissants défenseurs. Le ténor du barreau le plus habitué à faire trembler les prétoires, ne saurait égaler un avocat de cette trempe, royale de surcroit. Dès 2004, dans un discours à la nation, Mohammed VI a plaidé pour « une participation efficiente de la communauté des Marocains du monde à l’édification d’une société démocratique et prospère ». Je ne vais pas dresser ici la liste de toutes les fois où, dans des discours à la nation, Sa Majesté a fait montre d’une attention, pour ne pas dire affection, à cette partie de son peuple qui vit à l’étranger. Ce serait trop long.
Sept ans plus tard, la nouvelle Constitution marocaine a consacré quatre articles à ces mêmes Marocains dont l’article 17 accorde et reconnait « la pleine citoyenneté, y compris le droit d'être électeurs et éligibles aux scrutins locaux, régionaux et nationaux ». Que demande le peuple ?
La Constitution, clé de voûte de notre système politique, a tranché cette question. Elle a consacré ce principe que résume l’expression « pleine citoyenneté ». Faudra-t-il rappeler que le peuple marocain a massivement voté pour cette Constitution. Faudra-t-il rappeler que le taux de participation fut de 73 % d’un corps électoral, évalué à l’époque à 13 millions de votants. Faudra-t-il rappeler que la participation des Marocains du monde fut décevante puisqu’elle atteignit à peine 5%.
Le texte constitutionnel est là. Depuis 15 ans. Ce qui donc fait défaut, c’est sa mise en œuvre. Ce qui manque, c'est la loi organique d'application de l'article 17. En toute logique, un manque législatif ne saurait obérer une disposition constitutionnelle.
Une carence législative.
Depuis 2011. Trois gouvernements se sont succédé. Pour éviter des accusations ad hominem, parlons des mandats. Celui de 2011, de 2016 avec, à leur tête, des Chefs issus du PJD. Le troisième, depuis 2021, avec à sa tête le RNI. Les deux premiers mandats ont préservé le portefeuille ministériel chargé de l’émigration, le troisième qui vit ses derniers jours, a carrément supprimé ce maroquin au profit du Ministère des Affaires étrangères, ce qui ramène la gestion du dossier à l’époque d’Azzedine Laraki, avec Abdellatif Filali comme ministre des Affaires étrangères.
A l’exception du PAM, tous les partis ont eu, a un moment ou un autre, leur ministre de l’émigration. Dans la première décennie du règne de Mohammed VI, ce poste était quasiment dévolu à l’USFP. Depuis 2011, la gestion du dossier fut confiée successivement à un Istqlalien, un RNI, à l’éphémère parti travailliste et au PJD. Autant dire que tout le monde a, plus ou moins, mis la main dans la marmite. Quand un ministre arrive, il commence par oblitérer ce qu’a fait son prédécesseur. Et le temps de comprendre le dossier qu’il est déjà sur le départ. Or le dossier est complexe. Il ne saurait être réglé avec des déclarations péremptoires destinées à la communication plus qu’a l’action.
Sur ce dossier, les partis ont, chacun d’eux, leurs lots de belles intentions et surtout d’arrière-pensées. Ils ont ce réflexe pavlovien de sortir de leur léthargie à la veille d’un scrutin. Les leaders exhibent, avec séance photo et cérémonie de thé, son émigré de confiance. En France, dans les partis politiques, on parle d’arabe de service. Au Maroc, on pourrait largement parler d’immigré de service.
Dans l’émigration même, d’aucuns ont fait du dossier du Sahara et de celui de la représentation politique des fonds de commerce. Ils créent pour cela, non pas des associations sans but lucratif mais plutôt des associations lucratives sans but. Ces derniers, thuriféraires du droit de vote, ont au Maroc, un compère. Un avocat pro bono. Outre d’être entêté jusqu’à la sclérose, il ne supporte pas la contradiction : C’est Abdelkrim Belguendouz. Sur l’émigration, il a un engagement antique. Il a comme une nostalgie d’une époque où, avec ses fadaises, il impressionnait des amicalistes ignares. Avec sa vingtaine de livres recyclés, il n’a pas compris deux choses : Que le mur de Berlin est tombé en 1989 et que les Marocains du monde d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux de l’époque de Rafik Haddaoui.
Et puis il y a le CCME.
Ce sujet me titille. J’ai beaucoup travaillé dessus. Et il est de notoriété publique que je suis hostile à une représentation parlementaire irréfléchie. Je le suis pour plusieurs raisons que je développerai dans un second temps, Quand j’étais en fonction au CCME, j’ai rencontré presque tous les acteurs qui réclamaient, à hue et à dia, la représentation politique. S’ils charriaient tous la même revendication, ils ne vous disaient jamais comment faire. Un jour, j’ai demandé à l’un d’eux, un gauchiste historique et invétéré : « depuis quand les Marocains du monde portent cette revendication ? » Il m’a répondu : « depuis toujours ». Son regard fut subitement désarmé avant que son visage ne devienne torve quand j’ai rétorqué, que s’agissant de lui particulièrement, il avait, dans les années 1980/1990, l’ambition de changer le régime et non pas y participer.
On accuse le CCME, et à tort, d’avoir aussi une position hostile. C’est faux. Le CCME, en tant qu’institution n’a jamais pris position sur ce point. Et les rares déclarations sur le sujet sont des avis personnels qui n’engagent en rien l’institution. Il y a eu des débats virulents, corrosifs et le plus souvent furieux mais entre les membres. Mais il n’y a jamais eu ni une position commune ni un avis officiellement émis. Je tiens à préciser que je ne suis pas ici l’avocat de l’institution même si j’en reste le membre passif et en retrait. Ce l’est d’autant moins que j’ai des récriminations à lui faire, en particulier sur son fonctionnement à elle, institution éclose au sein du Conseil des droits de l’homme de Driss Benzekri et d’Ahmed El Herzenni (qu’ils reposent en paix) qui a fini par ressembler à une démocrature, en particulier de 2012 à 2018 où le secrétaire général Abdellah Boussouf en fit une Corée du nord islamisée.
Ce disant, je n’ai pas voulu faire l’impasse sur des critiques légitimes et de notoriété publique (celle du CCME y participe autant que celles des potentiels Fekkak) avant d’aborder, dans un second temps, la représentation politique elle-même, avec la rigueur académique qui s’impose, en lieu et place de la verve pamphlétaire.
[1] Le Petit Journal, L AgadirToday, AgadirToday, Le Petit Journal.com, Challenge.ma, Al Byane, Ccme